Comment les sciences cognitives réinventent la formation militaire d’élite
- En 1993, le modèle de « décision naturalistique » de Gary Klein démontre que les décideurs expérimentés reconnaissent des schémas familiers dans une situation.
- Trois ans après, les travaux de Kaempf démontrent que les officiers font confiance à leur intuition forgée par l'expérience plutôt qu'à l'analyse exhaustive.
- En 2024, en France, la chaire d’enseignement du CEMS-T – une structure de référence pour la formation des officiers supérieurs de l’armée de Terre a été instaurée.
- Son objectif est d’accompagner les officiers dans une formation axée sur la décision dans des environnements instables, sur la compréhension des interactions entre le politique, l’économique et le militaire, etc.
- Au CEMS-T, la coopération et la confrontation des idées sont privilégiées entre officiers d’armes différentes, civils, réservistes et étrangers.
Incertitude totale, chronomètre qui tourne, vies en jeu, avalanche d’informations contradictoires : la décision militaire concentre tout ce qui rend le choix difficile. Loin d’être un cas marginal, elle représente le scénario le plus extrême de la prise de décision humaine. Un véritable laboratoire grandeur nature pour les chercheurs qui étudient comment nous décidons dans l’urgence. Gary Klein, chercheur américain, a percé ce mystère en 1993 avec son modèle de décision naturalistique1. Contrairement aux idées reçues et aux théories rationnelles classiques, les décideurs expérimentés ne pèsent pas méticuleusement le pour et le contre de chaque option. Ils reconnaissent instantanément un schéma familier dans la situation, visualisent mentalement les conséquences de leur première intuition, puis l’ajustent en temps réel.
Sur les frégates militaires équipées du système AEGIS, les faits confirment la théorie. Les travaux de Kaempf en 19962 sont sans appel : face au chaos informationnel et à la pression temporelle extrême, les officiers font confiance à leur intuition experte plutôt qu’à l’analyse exhaustive. Non pas par facilité ou approximation, mais par adaptation cognitive : quand les événements défilent plus vite que la capacité d’analyse, l’intuition forgée par l’expérience devient l’outil le plus efficace. Autre enseignement crucial, trop souvent négligé : l’état physique et psychologique fait toute la différence3. Fatigue accumulée, manque de sommeil, stress prolongé… Les études récentes de Sekel4 et Mantua5 le prouvent sans ambiguïté : ces facteurs dégradent massivement la qualité des décisions au combat. Un commandant épuisé évalue mal les risques, traite moins bien l’information et prend des décisions plus dangereuses.
Ces découvertes intéressent bien au-delà des casernes. Cybersécurité, gestion de crise sanitaire, finance de marché, diplomatie internationale : tous ces secteurs affrontent quotidiennement l’imprévisible, l’urgence et la complexité. Former des décideurs capables d’agir efficacement dans ces environnements dynamiques et moralement exigeants est devenu un enjeu transversal majeur. C’est précisément sur ce terrain que se situe l’entretien avec le Général Emmanuel Phelut, chef du Centre de l’enseignement militaire supérieur Terre (CEMS‑T). Il éclaire la manière dont l’institution forme concrètement les officiers supérieurs à la décision dans la complexité contemporaine, en intégrant sciences de la décision, technologies, expérience opérationnelle et transformation pédagogique.
Dans un environnement international devenu instable, quel est aujourd’hui le rôle du CEMS‑T dans la préparation des officiers supérieurs ?
Général Emmanuel Phelut. Le CEMS‑T est la structure de référence pour la formation des officiers supérieurs de l’armée de Terre. Il commande et pilote quatre écoles : l’École d’état-major, l’École de guerre-Terre, l’Enseignement militaire supérieur scientifique et technique, et l’École supérieure des officiers de réserve spécialistes d’état-major. Sa mission est d’accompagner les officiers dans une transformation intellectuelle profonde. Il s’agit de former des chefs capables d’agir dans des environnements instables, de comprendre les interactions entre le politique, l’économique et le militaire, et d’intégrer la technologie et le facteur humain dans une même logique de commandement. Le commandement moderne ne se résume pas à exécuter une manœuvre ; il s’agit de penser le système global, d’en anticiper les dérèglements et d’y maintenir de la cohérence tout en intégrant les injonctions contradictoires dans les temps actuels.
Comment vos méthodes pédagogiques ont-elles évolué face aux nouvelles formes de guerre ?
Les guerres récentes ont montré que la décision ne se réduit pas à un processus technique. Elle résulte de la capacité à raisonner dans la complexité. La pédagogie a donc été réorientée : avant d’apprendre à gérer la crise, il faut apprendre à la penser. Les stagiaires travaillent sur des situations réelles : conflits contemporains, campagnes hybrides, crises informationnelles, cyberattaques. Les exercices mêlent guerre de haute intensité, opérations d’influence et contraintes politiques, notamment dans le cadre d’un scenario d’engagement majeur et en coalition. La coopération et la confrontation d’idées sont privilégiées : officiers d’armes différentes, civils, réservistes, parfois étrangers, apprennent ensemble. L’évaluation ne porte plus sur la conformité à un modèle, mais sur la qualité du raisonnement. La complexité ne se supprime pas ; elle se traverse. Former un chef, c’est l’entraîner à conserver sa lucidité au milieu de l’incertitude.
Vous évoquez souvent l’innovation et les sciences de la décision. Comment ces dimensions s’articulent-elles au CEMS‑T ?
L’innovation n’est pas un mot-clé ou un effet de mode ; c’est une posture intellectuelle. Elle consiste à interroger nos habitudes, nos procédures et nos représentations. Nous intégrons les apports des sciences de la décision et de la réflexion stratégique, sans les enfermer dans une théorie. La doctrine existe toujours et elle est bien sûr enseignée, la doctrine n’est pas un dogme indépassable, mais un guide. Ces approches éclairent la manière dont un chef construit sa vision, hiérarchise l’information et garde la cohérence de son action sous contrainte.
Notre objectif n’est pas de fabriquer des décideurs formatés. Nous voulons des chefs capables de discernement, conscients des limites des modèles, capables d’assumer la part d’incertitude inhérente à toute situation de crise. Un chef doit être à la fois responsable et libre : responsable de ce qu’il décide, libre dans la façon dont il le conçoit et le défend. Cette perspective et cette posture intellectuelle s’incarnent dans le commandement par intention. C’est dans cet esprit que nous avons créé, en 2024, la chaire d’enseignement du CEMS‑T. Elle constitue un espace de dialogue entre militaires et acteurs civils. Cette chaire travaille sur les liens entre sciences, industrie, technologie et stratégie, et nourrit directement l’évolution de nos programmes. Elle illustre notre volonté d’inscrire la formation des chefs dans un cadre ouvert et dynamique, où l’expérience opérationnelle et la pensée scientifique et industrielle se renforcent mutuellement.
Sur le plan pédagogique, nous expérimentons des méthodes nouvelles : classes inversées, simulations numériques, plateformes collaboratives. Chaque promotion devient un véritable laboratoire de la décision, où l’on analyse autant la manière de penser que le résultat obtenu. Les exercices génèrent aussi des données qui envahissent les bases de connaissances pour préparer l’arrivée de l’IA.
Le CEMS‑T entretient également des liens avec des institutions civiles et étrangères. Quelle en est la finalité ?
Le commandement ne peut plus s’exercer en vase clos. Un chef militaire doit comprendre la société dans laquelle il agit : son économie, ses technologies, ses contraintes politiques. Les partenariats avec des universités, des grandes écoles, des entreprises et plusieurs institutions étrangères permettent d’ouvrir cette perspective. Des chercheurs, ingénieurs, économistes, sociologues et décideurs publics interviennent régulièrement auprès des stagiaires. Cette diversité de points de vue est précieuse : elle apprend à écouter, à confronter, à penser en réseau. Sur le plan international, ces échanges renforcent aussi l’interopérabilité. Ils permettent de comparer les doctrines, les cultures professionnelles et les pratiques de commandement. Comprendre l’autre, c’est mieux se comprendre soi-même et rendre la coopération plus efficace.
Si vous deviez définir la formation du chef aujourd’hui, quels en seraient les principes ?
Former un chef, c’est former un esprit libre et responsable. Libre, parce que le commandement ne se résume pas à l’application d’un protocole ; il suppose la capacité d’imaginer, d’oser, de décider sans certitude. Responsable, parce qu’aucune décision n’est neutre : elle engage des vies, des ressources, et souvent la parole de la Nation.
Cette formation est structurée autour de trois axes : la maîtrise intellectuelle, la lucidité morale et la capacité d’action. La maîtrise intellectuelle, c’est la faculté de raisonner, de relier les faits, de comprendre avant d’agir. La lucidité morale, c’est accepter le tragique des choix, maintenir la justesse malgré les contraintes. La capacité d’action, enfin, c’est transformer la réflexion en décision claire, tenir la ligne dans la durée et dans l’adversité. Le CEMS‑T entretient cette exigence dans tous ses cursus. Nous voulons que chaque officier en formation reparte avec une méthode de pensée, une rigueur de jugement et une éthique solide.
Dans un contexte géopolitique de recomposition rapide, quelle place tient la formation intellectuelle des chefs dans la préparation globale des forces ?
Elle est essentielle. Les technologies évoluent, les organisations changent, mais la décision reste humaine. Une armée se définit d’abord par la qualité de ses cadres. Former des chefs capables d’analyser, d’arbitrer et de diriger dans la complexité, c’est renforcer la souveraineté du pays. Le CEMS‑T n’enseigne pas des recettes ; il forge une manière de penser et une discipline intérieure. Le but n’est pas de produire des experts isolés, mais des esprits capables de relier : relier la manœuvre à la stratégie, la technologie à la finalité, l’action à la responsabilité. La formation intellectuelle est un investissement stratégique. Elle prépare la France à disposer de chefs lucides, rigoureux et capables d’assumer leur liberté de jugement. C’est, au fond, la meilleure garantie de résilience et de cohérence dans un monde incertain.

