Au cours de la décennie 2015–2025, la préparation cognitive à la guerre a fait l’objet d’un intense effort de recherche et d’expérimentation, tant au sein des institutions de défense que dans le monde académique et industriel. Les doctrines françaises et alliées ont convergé vers une même orientation : la formation doit devenir expérimentale, instrumentée et réfutable.
Former pour mieux s’adapter
En 2015, la Direction générale de l’armement affirmait que « l’enjeu n’est plus de reproduire, mais d’expérimenter ». En 2021, le Concept d’emploi des forces terrestres plaçait la « confrontation au changement » au cœur de la supériorité cognitive. Enfin, Le Combat aéroterrestre en 2040, texte du Commandement pour le Combat Futur, insiste sur la nécessité d’une préparation fondée sur la contrainte, la vitesse, l’adaptation et la robustesse comportementale. Ces trois textes, appuyés par les analyses de la RAND Corporation (2020–2022) et du groupe OTAN MSG-190 (2021), établissent un consensus : la formation doit augmenter la capacité d’adaptation plutôt que la conformité à un modèle.
Parallèlement, le champ civil et para-académique a développé un ensemble de pratiques regroupées sous le terme de scénarisation spéculative. Inspirées du design critique et des méthodes d’innovation prospective, ces démarches mobilisent la fiction comme instrument de réflexion. Elles permettent, à partir de récits situés dans des futurs plausibles, de questionner les effets sociaux, politiques ou technologiques de la guerre, en supprimant des barrières de vraisemblance trop restrictives. Leur objectif affiché est de stimuler l’imagination, d’élargir la perception du possible et d’engager le public dans la pensée du futur.
Dans la scénarisation spéculative, la surprise est un ressort narratif, non une variable expérimentale
Sur le plan culturel, le résultat est indéniable : la scénarisation spéculative a permis de réintroduire la guerre dans l’espace du débat démocratique. Mais sur le plan cognitif, les études menées dans le monde militaire, comme civil, montrent qu’elle n’a pas produit de progrès mesurable en matière de préparation. Les dispositifs narratifs créent des représentations ; ils n’engendrent pas de mécanismes. Leur efficacité se situe dans la compréhension, non dans la réaction. Pour certaines, on peut même identifier une volonté performative. Ainsi, les rapports de la CIA « Le monde en 20.. vu par la CIA », publié à chaque élection présidentielle américaine est autant un exercice de prospective scénaristique qu’une déclaration politique, présentant au monde une vision stratégique particulière qui conditionne les esprits, aussi bien des Alliés que des compétiteurs des États-Unis.
Les limites de la scénarisation
Les rapports de la RAND Corporation (Building Better Games, 2020) et du groupe OTAN MSG-190 (2021) identifient trois limitations récurrentes dans ces formats :
- une temporalité linéaire, incompatible avec la dynamique continue du conflit informationnel
- une rétroaction différée, qui place l’apprentissage après l’action au lieu de l’y intégrer
- l’absence de métriques comportementales, qui empêche de relier le récit à une performance observable.
Dans la scénarisation spéculative, la surprise est un ressort narratif, non une variable expérimentale. La cohérence du récit prime sur la mesure de la décision. Cela se voit particulièrement dans les scénarios climatiques du GIEC, qui exposent des récits de futurs possibles. Ils sont décrits comme des narratifs traduits en ensembles d’hypothèses socio-économiques . Ils permettent d’identifier les risques les plus importants pour une organisation ou un territoire, en choisissant un futur probable. Ils ne permettent pas de mesurer l’impact de chacune des variables.
Les institutions qui recourent à ces approches poursuivent un objectif légitime de sensibilisation. Il s’agit de former une culture commune de la complexité et d’encourager la créativité stratégique. En revanche, aucun des fondateurs1 n’a jamais affirmé, ni même suggéré, que ces dispositifs puissent préparer un individu à la prise de décision dans un environnement dynamique ou à la contrainte cognitive propre aux situations opérationnelles. Leur objectif était de sensibiliser, élargir l’imaginaire, produire des représentations, ouvrir la discussion, provoquer intellectuellement. La confusion contemporaine provient donc moins d’une insuffisance des outils que d’une réattribution abusive de leurs finalités.
Mais la pédagogie, aussi participative soit-elle, ne saurait se substituer à l’expérimentation. La différence tient à la nature de la preuve : la scénarisation démontre par le sens ; l’expérimentation démontre par la donnée. La scénarisation fait prendre conscience du besoin, l’expérimentation met en place des procédures.
Vers un entrainement cognitif
Dans les études militaro-civiles menées depuis dix ans – en ingénierie cognitive, la psychologie décisionnelle et la modélisation systémique – ont montré qu’un entraînement efficace exige trois propriétés : la contrainte temporelle (exposition prolongée à la pression du temps), la rétroaction endogène (effet immédiat de l’action sur l’environnement) et la mesurabilité (production de données objectives). Cette approche est déjà prise en compte dans le monde de la cyberdéfense : ainsi, les exercices majeurs de l’USCYBERCOM mettent en opposition des équipes dont chaque action modifie le système global, ce qui génère une rétroaction immédiate et surtout permettent une mesure des performances. Le résultat est probant : certaines équipes, au bout de plusieurs années d’entrainement, obtiennent des gains de temps de réponse dépassant les 30%. Aucun de ces critères n’est pleinement satisfait par la scénarisation spéculative. Ses apports restent qualitatifs. La scénarisation spéculative est avant tout un exercice de communication et de médiation.

Le problème est aussi celui du tempo. La guerre informationnelle agit à la vitesse du réseau ; les dispositifs narratifs fonctionnent selon le rythme de la discussion. Le décalage entre la rapidité de l’agression et la lenteur du débat crée une vulnérabilité méthodologique. Tant que la formation ne s’alignera pas sur le temps réel du conflit, elle restera en retard d’un cycle d’adaptation, voire pire : elle créera la fausse impression d’une prise en compte de la menace (c’est le reproche que l’on fait souvent aux armées de préparer la guerre d’hier, au lieu d’anticiper celle de demain). L’urgence est donc cognitive avant d’être politique : apprendre plus vite que la menace ne se transforme.
L’acculturation de la scénarisation spéculative
Les dix ans de recherche militaro-civile étudiés ici conduisent à un diagnostic clair. La scénarisation spéculative est une méthode d’acculturation, non un instrument d’entraînement. Elle favorise la conscience des enjeux par le public non expérimenté, mais ne peut intrinsèquement développer ni la résistance ni la réactivité. Elle demeure utile pour construire des imaginaires communs, mais c’est la simulation expérimentale – ouverte, instrumentée, falsifiable – qui produit l’apprentissage durable.
Il ne s’agit pas d’opposer deux mondes, mais de clarifier leurs régimes de vérité. La scénarisation explique ; la simulation vérifie. La première s’appuie sur la cohérence du discours, la seconde sur la résistance du réel. C’est entre ces deux approches que se joue aujourd’hui l’avenir de la préparation cognitive. A l’heure où les autorités, civiles et militaires constatent la nécessité d’une certaine frugalité, il faut resserrer la focale : la prospective lointaine restera toujours essentielle à la défense du pays, mais elle ne peut se faire au sacrifice d’enseignements et d’adaptations immédiats aux menaces émergentes.
D’une cause à un effet
Pour que la scénarisation devienne directement productive, elle doit s’accompagner d’une capacité à faire évoluer les paramètres de l’environnement de l’histoire. Ne pas raconter une histoire en particulier, mais permettre d’en imaginer des centaines. Ce n’est pas tant la cohérence de l’histoire qui importe que le poids que prennent les paramètres dans l’évaluation des outils ou des concepts impliqués. C’est la démarche qui a conduit l’industrie aéronautique au développement de concept de jumeau numérique, dans lequel une modélisation précise des avions, turbines ou encore chaînes de production permet de faire évoluer les variables et d’en constater les conséquences immédiates. Il est ainsi possible de rejouer un nombre infini de fois la même action globale, en faisant varier les paramètres et en identifiant les conséquences.
Dès lors, le scénario est, pour ainsi dire accessoire. L’essentiel est que la modélisation du système soit pertinente. Avec un modèle robuste, on peut imaginer le cadre scénaristique que l’on veut. Il suffit dès lors de modifier les sets de règles d’action des différents acteurs pour pouvoir évaluer les conséquences de chacune des variables.
La scénarisation permet le pas de côté intellectuel qui va nous éviter de construire d’emblée un mur d’objections à la possibilité même de l’objet ou des circonstances étudiés. L’expérimentation doit permettre d’itérer les paramètres jusqu’à produire des enseignements immédiatement utiles et non pas juste des sources de réflexion.
Dix ans de recherche militaro-civile conduisent à un diagnostic clair : la scénarisation explique, l’expérimentation vérifie. La première s’appuie sur la cohérence du discours, la seconde sur la résistance du réel. Entre ces deux approches se joue l’avenir de la préparation cognitive. Le temps du débat est révolu. Celui de la mesure est venu.