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π Géopolitique
Guerre cognitive : la conquête invisible des consciences

Entraînement cognitif à la guerre : une préparation à l’incertitude

avec Didier Bazalgette, docteur en neurosciences, ancien référent IA et Sciences Cognitives de l'Agence Innovation Défense et Paul Janin, doctorant en sciences cognitives au CEA Paris-Saclay
Le 21 janvier 2026 |
6 min. de lecture
Didier Bazalgette
Didier Bazalgette
docteur en neurosciences, ancien référent IA et Sciences Cognitives de l'Agence Innovation Défense
Paul Janin_VF
Paul Janin
doctorant en sciences cognitives au CEA Paris-Saclay
En bref
  • La scénarisation spéculative mobilise la fiction comme un instrument de réflexion et questionne les effets sociaux, politiques ou technologiques de la guerre.
  • Les analyses de la RAND Corporation (2020-2022) et du groupe OTAN MSG-190 (2021) ont établis qu’il faut augmenter la capacité d’adaptation des armés.
  • Seulement, à l’inverse de son effet dans la culture, les progrès sur le plan cognitif ne sont pas mesurable en matière de préparation, de mécanisme, de réaction.
  • Trois limitations récurrentes existent dans ces formats fictifs : la temporalité linéaire, une rétroaction différée et l’absence de métriques comportementales.
  • La scénarisation explique et s’appuie sur la cohérence du discours tandis que l’expérimentation, quant à elle, vérifie et mesure.

Au cours de la décen­nie 2015–2025, la pré­pa­ra­tion cog­ni­tive à la guerre a fait l’objet d’un intense effort de recherche et d’expérimentation, tant au sein des ins­ti­tu­tions de défense que dans le monde aca­dé­mique et indus­triel. Les doc­trines fran­çaises et alliées ont conver­gé vers une même orien­ta­tion : la for­ma­tion doit deve­nir expé­ri­men­tale, ins­tru­men­tée et réfutable.

Former pour mieux s’adapter

En 2015, la Direc­tion géné­rale de l’armement affir­mait que « l’enjeu n’est plus de repro­duire, mais d’expérimenter ». En 2021, le Concept d’emploi des forces ter­restres pla­çait la « confron­ta­tion au chan­ge­ment » au cœur de la supé­rio­ri­té cog­ni­tive. Enfin, Le Com­bat aéro­ter­restre en 2040, texte du Com­man­de­ment pour le Com­bat Futur, insiste sur la néces­si­té d’une pré­pa­ra­tion fon­dée sur la contrainte, la vitesse, l’adaptation et la robus­tesse com­por­te­men­tale. Ces trois textes, appuyés par les ana­lyses de la RAND Cor­po­ra­tion (2020–2022) et du groupe OTAN MSG-190 (2021), éta­blissent un consen­sus : la for­ma­tion doit aug­men­ter la capa­ci­té d’adaptation plu­tôt que la confor­mi­té à un modèle.

Paral­lè­le­ment, le champ civil et para-aca­dé­mique a déve­lop­pé un ensemble de pra­tiques regrou­pées sous le terme de scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive. Ins­pi­rées du desi­gn cri­tique et des méthodes d’innovation pros­pec­tive, ces démarches mobi­lisent la fic­tion comme ins­tru­ment de réflexion. Elles per­mettent, à par­tir de récits situés dans des futurs plau­sibles, de ques­tion­ner les effets sociaux, poli­tiques ou tech­no­lo­giques de la guerre, en sup­pri­mant des bar­rières de vrai­sem­blance trop res­tric­tives. Leur objec­tif affi­ché est de sti­mu­ler l’imagination, d’élargir la per­cep­tion du pos­sible et d’engager le public dans la pen­sée du futur.

Dans la scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive, la sur­prise est un res­sort nar­ra­tif, non une variable expérimentale

Sur le plan cultu­rel, le résul­tat est indé­niable : la scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive a per­mis de réin­tro­duire la guerre dans l’espace du débat démo­cra­tique. Mais sur le plan cog­ni­tif, les études menées dans le monde mili­taire, comme civil, montrent qu’elle n’a pas pro­duit de pro­grès mesu­rable en matière de pré­pa­ra­tion. Les dis­po­si­tifs nar­ra­tifs créent des repré­sen­ta­tions ; ils n’engendrent pas de méca­nismes. Leur effi­ca­ci­té se situe dans la com­pré­hen­sion, non dans la réac­tion. Pour cer­taines, on peut même iden­ti­fier une volon­té per­for­ma­tive. Ain­si, les rap­ports de la CIA « Le monde en 20.. vu par la CIA », publié à chaque élec­tion pré­si­den­tielle amé­ri­caine est autant un exer­cice de pros­pec­tive scé­na­ris­tique qu’une décla­ra­tion poli­tique, pré­sen­tant au monde une vision stra­té­gique par­ti­cu­lière qui condi­tionne les esprits, aus­si bien des Alliés que des com­pé­ti­teurs des États-Unis.

Les limites de la scénarisation

Les rap­ports de la RAND Cor­po­ra­tion (Buil­ding Bet­ter Games, 2020) et du groupe OTAN MSG-190 (2021) iden­ti­fient trois limi­ta­tions récur­rentes dans ces formats :

  • une tem­po­ra­li­té linéaire, incom­pa­tible avec la dyna­mique conti­nue du conflit informationnel
  • une rétro­ac­tion dif­fé­rée, qui place l’apprentissage après l’action au lieu de l’y intégrer
  • l’absence de métriques com­por­te­men­tales, qui empêche de relier le récit à une per­for­mance observable.

Dans la scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive, la sur­prise est un res­sort nar­ra­tif, non une variable expé­ri­men­tale. La cohé­rence du récit prime sur la mesure de la déci­sion. Cela se voit par­ti­cu­liè­re­ment dans les scé­na­rios cli­ma­tiques du GIEC, qui exposent des récits de futurs pos­sibles. Ils sont décrits comme des nar­ra­tifs tra­duits en ensembles d’hypothèses socio-éco­no­miques . Ils per­mettent d’identifier les risques les plus impor­tants pour une orga­ni­sa­tion ou un ter­ri­toire, en choi­sis­sant un futur pro­bable. Ils ne per­mettent pas de mesu­rer l’impact de cha­cune des variables.

Les ins­ti­tu­tions qui recourent à ces approches pour­suivent un objec­tif légi­time de sen­si­bi­li­sa­tion. Il s’agit de for­mer une culture com­mune de la com­plexi­té et d’encourager la créa­ti­vi­té stra­té­gique. En revanche, aucun des fon­da­teurs1 n’a jamais affir­mé, ni même sug­gé­ré, que ces dis­po­si­tifs puissent pré­pa­rer un indi­vi­du à la prise de déci­sion dans un envi­ron­ne­ment dyna­mique ou à la contrainte cog­ni­tive propre aux situa­tions opé­ra­tion­nelles. Leur objec­tif était de sen­si­bi­li­ser, élar­gir l’imaginaire, pro­duire des repré­sen­ta­tions, ouvrir la dis­cus­sion, pro­vo­quer intel­lec­tuel­le­ment. La confu­sion contem­po­raine pro­vient donc moins d’une insuf­fi­sance des outils que d’une réat­tri­bu­tion abu­sive de leurs finalités.

Mais la péda­go­gie, aus­si par­ti­ci­pa­tive soit-elle, ne sau­rait se sub­sti­tuer à l’expérimentation. La dif­fé­rence tient à la nature de la preuve : la scé­na­ri­sa­tion démontre par le sens ; l’expérimentation démontre par la don­née. La scé­na­ri­sa­tion fait prendre conscience du besoin, l’expérimentation met en place des procédures.

Vers un entrainement cognitif

Dans les études mili­ta­ro-civiles menées depuis dix ans – en ingé­nie­rie cog­ni­tive, la psy­cho­lo­gie déci­sion­nelle et la modé­li­sa­tion sys­té­mique – ont mon­tré qu’un entraî­ne­ment effi­cace exige trois pro­prié­tés : la contrainte tem­po­relle (expo­si­tion pro­lon­gée à la pres­sion du temps), la rétro­ac­tion endo­gène (effet immé­diat de l’action sur l’environnement) et la mesu­ra­bi­li­té (pro­duc­tion de don­nées objec­tives). Cette approche est déjà prise en compte dans le monde de la cyber­dé­fense : ain­si, les exer­cices majeurs de l’USCYBERCOM mettent en oppo­si­tion des équipes dont chaque action modi­fie le sys­tème glo­bal, ce qui génère une rétro­ac­tion immé­diate et sur­tout per­mettent une mesure des per­for­mances. Le résul­tat est pro­bant : cer­taines équipes, au bout de plu­sieurs années d’entrainement, obtiennent des gains de temps de réponse dépas­sant les 30%. Aucun de ces cri­tères n’est plei­ne­ment satis­fait par la scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive. Ses apports res­tent qua­li­ta­tifs. La scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive est avant tout un exer­cice de com­mu­ni­ca­tion et de médiation.

Le pro­blème est aus­si celui du tem­po. La guerre infor­ma­tion­nelle agit à la vitesse du réseau ; les dis­po­si­tifs nar­ra­tifs fonc­tionnent selon le rythme de la dis­cus­sion. Le déca­lage entre la rapi­di­té de l’agression et la len­teur du débat crée une vul­né­ra­bi­li­té métho­do­lo­gique. Tant que la for­ma­tion ne s’alignera pas sur le temps réel du conflit, elle res­te­ra en retard d’un cycle d’adaptation, voire pire : elle crée­ra la fausse impres­sion d’une prise en compte de la menace (c’est le reproche que l’on fait sou­vent aux armées de pré­pa­rer la guerre d’hier, au lieu d’anticiper celle de demain). L’urgence est donc cog­ni­tive avant d’être poli­tique : apprendre plus vite que la menace ne se transforme.

L’acculturation de la scénarisation spéculative

Les dix ans de recherche mili­ta­ro-civile étu­diés ici conduisent à un diag­nos­tic clair. La scé­na­ri­sa­tion spé­cu­la­tive est une méthode d’acculturation, non un ins­tru­ment d’entraînement. Elle favo­rise la conscience des enjeux par le public non expé­ri­men­té, mais ne peut intrin­sè­que­ment déve­lop­per ni la résis­tance ni la réac­ti­vi­té. Elle demeure utile pour construire des ima­gi­naires com­muns, mais c’est la simu­la­tion expé­ri­men­tale – ouverte, ins­tru­men­tée, fal­si­fiable – qui pro­duit l’apprentissage durable.

Il ne s’agit pas d’opposer deux mondes, mais de cla­ri­fier leurs régimes de véri­té. La scé­na­ri­sa­tion explique ; la simu­la­tion véri­fie. La pre­mière s’appuie sur la cohé­rence du dis­cours, la seconde sur la résis­tance du réel. C’est entre ces deux approches que se joue aujourd’hui l’avenir de la pré­pa­ra­tion cog­ni­tive. A l’heure où les auto­ri­tés, civiles et mili­taires constatent la néces­si­té d’une cer­taine fru­ga­li­té, il faut res­ser­rer la focale : la pros­pec­tive loin­taine res­te­ra tou­jours essen­tielle à la défense du pays, mais elle ne peut se faire au sacri­fice d’enseignements et d’adaptations immé­diats aux menaces émergentes.

D’une cause à un effet

Pour que la scé­na­ri­sa­tion devienne direc­te­ment pro­duc­tive, elle doit s’accompagner d’une capa­ci­té à faire évo­luer les para­mètres de l’environnement de l’histoire. Ne pas racon­ter une his­toire en par­ti­cu­lier, mais per­mettre d’en ima­gi­ner des cen­taines. Ce n’est pas tant la cohé­rence de l’histoire qui importe que le poids que prennent les para­mètres dans l’évaluation des outils ou des concepts impli­qués. C’est la démarche qui a conduit l’industrie aéro­nau­tique au déve­lop­pe­ment de concept de jumeau numé­rique, dans lequel une modé­li­sa­tion pré­cise des avions, tur­bines ou encore chaînes de pro­duc­tion per­met de faire évo­luer les variables et d’en consta­ter les consé­quences immé­diates. Il est ain­si pos­sible de rejouer un nombre infi­ni de fois la même action glo­bale, en fai­sant varier les para­mètres et en iden­ti­fiant les conséquences.

Dès lors, le scé­na­rio est, pour ain­si dire acces­soire. L’essentiel est que la modé­li­sa­tion du sys­tème soit per­ti­nente. Avec un modèle robuste, on peut ima­gi­ner le cadre scé­na­ris­tique que l’on veut. Il suf­fit dès lors de modi­fier les sets de règles d’action des dif­fé­rents acteurs pour pou­voir éva­luer les consé­quences de cha­cune des variables.

La scé­na­ri­sa­tion per­met le pas de côté intel­lec­tuel qui va nous évi­ter de construire d’emblée un mur d’objections à la pos­si­bi­li­té même de l’objet ou des cir­cons­tances étu­diés. L’expérimentation doit per­mettre d’itérer les para­mètres jusqu’à pro­duire des ensei­gne­ments immé­dia­te­ment utiles et non pas juste des sources de réflexion.

Dix ans de recherche mili­ta­ro-civile conduisent à un diag­nos­tic clair : la scé­na­ri­sa­tion explique, l’expérimentation véri­fie. La pre­mière s’appuie sur la cohé­rence du dis­cours, la seconde sur la résis­tance du réel. Entre ces deux approches se joue l’avenir de la pré­pa­ra­tion cog­ni­tive. Le temps du débat est révo­lu. Celui de la mesure est venu.

1] La pros­pec­tive de Gas­ton Ber­ger, les scé­na­rios stra­té­giques d’Herman Kahn, les tra­vayx de Jay For­res­ter, le desi­gn spé­cu­la­tif d’Anthony Dunn et Fio­na Raby.

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