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Guerre cognitive : la conquête invisible des consciences

La guerre cognitive : le nouveau champ de bataille qui exploite nos cerveaux

avec Bernard Claverie, professeur émérite de sciences cognitives à l’Institut polytechnique de Bordeaux (INP)
Le 5 février 2025 |
6 min. de lecture
Bernard Claverie
Bernard Claverie
professeur émérite de sciences cognitives à l’Institut polytechnique de Bordeaux (INP)
En bref
  • La guerre cognitive met en lumière les possibilités de manipulation offertes par les sciences de la cognition à des acteurs hostiles (propagande, désinformation, etc.).
  • Elle englobe les opérations visant à corrompre les mécanismes de pensée de l'adversaire et à altérer sa capacité de décision grâce à une approche scientifique.
  • Elle affecte les capacités cognitives des individus par le biais des technologies, pouvant influencer à court terme leur attention et leurs réactions, et à long terme leur structure cognitive.
  • Pour y faire face, il s’agit notamment de protéger physiquement les individus en situation stratégique et de promouvoir un usage raisonné du numérique, malgré les défis.
  • Le projet Gecko vise à développer des dispositifs d’exploration de la guerre cognitive dans le cadre de crises fictives, pour préparer les acteurs d’opérations liées à la sécurité nationale.

La « guerre cog­ni­tive », expres­sion appa­rue en 2017 dans les dis­cours publics de géné­raux amé­ri­cains, et rapi­de­ment reprise par des scien­ti­fiques et des poli­to­logues, inquiète autant qu’elle fas­cine. Que recouvre cette notion ? Nous fai­sons le point sur ce concept émergent avec Ber­nard Cla­ve­rie, pro­fes­seur de sciences cog­ni­tives à l’Institut poly­tech­nique de Bor­deaux et fon­da­teur de l’École natio­nale supé­rieure de cognitique.

Le concept de cognitive warfare, traduit en français par « guerre cognitive », est aujourd’hui très en vogue dans le monde de la défense. Comment est-il né ?

Ber­nard Cla­ve­rie. La notion est duale, civile et mili­taire, et on la retrouve aus­si sous les termes de cog­ni­tive domi­nance ou cog­ni­tive super­io­ri­ty. Elle a été mise sur le devant de la scène il y a une quin­zaine d’années, aux États-Unis. Au départ, elle dénonce les poten­tia­li­tés ouvertes dans le champ de la mani­pu­la­tion par les consi­dé­rables avan­cées des sciences de la cog­ni­tion, et exprime la sus­pi­cion de leur mise en pra­tique par des États ou orga­ni­sa­tions hos­tiles. Jusqu’à récem­ment, les psy-ops (opé­ra­tions psy­cho­lo­giques) incluant pro­pa­gande et dés­in­for­ma­tion, mais aus­si le mar­ke­ting offen­sif dans le domaine civil, s’appuyaient sur des concep­tions assez som­maires des pro­ces­sus cog­ni­tifs, encore mal com­pris. Ces opé­ra­tions ten­taient donc de maî­tri­ser ce qu’elles pou­vaient contrô­ler, à savoir l’information dif­fu­sée auprès de l’ennemi, du concur­rent ou du consom­ma­teur, en espé­rant ain­si influen­cer leurs déci­sions et leurs comportements.

Mais le déve­lop­pe­ment des sciences cog­ni­tives dites « dures », c’est-à-dire non inter­pré­ta­tives, véri­fiables, quan­ti­fiables, a chan­gé la donne. En effet, ces dis­ci­plines étu­dient la pen­sée comme un objet maté­riel, à par­tir des points de vue conver­gents de divers champs de la connais­sance : les neu­ros­ciences, la lin­guis­tique, la psy­cho­lo­gie, la phi­lo­so­phie ana­ly­tique et les sciences du numé­rique, incluant l’IA. Or, leurs résul­tats montrent qu’il est pos­sible de cibler pré­ci­sé­ment les pro­ces­sus cog­ni­tifs eux-mêmes, et donc de modi­fier direc­te­ment la pen­sée de l’adversaire.

Quelle définition peut-on aujourd’hui donner à la guerre cognitive ?

Nous sommes confron­tés à une menace nou­velle, dont nous ten­tons encore de com­prendre les contours et les moyens d’action. S’il faut don­ner une défi­ni­tion, on peut dire que la guerre cog­ni­tive est a mini­ma un domaine de recherche – et vrai­sem­bla­ble­ment une manière de contri­buer à pré­pa­rer et conduire la guerre ou des actions hos­tiles – mis en œuvre par des acteurs éta­tiques ou non éta­tiques. Elle recouvre les opé­ra­tions cher­chant à défor­mer, empê­cher ou anni­hi­ler les méca­nismes de pen­sée de l’adversaire, la conscience de sa situa­tion et sa capa­ci­té de déci­sion, par une approche scien­ti­fique et en usant de moyens tech­no­lo­giques, en par­ti­cu­lier numériques.

Pourriez-vous nous donner des exemples d’actions qui pourraient en relever ?

La guerre cog­ni­tive uti­lise l’arme des tech­no­lo­gies. Elle peut ain­si user de tech­no­lo­gies inva­sives pour alté­rer le sup­port de la pen­sée, le cer­veau, et plus lar­ge­ment le sys­tème ner­veux qui sous-tend son fonc­tion­ne­ment. Ain­si, à l’automne 2016, quelque qua­rante employés du minis­tère de la Défense à l’ambassade des États-Unis à Cuba ont subi­te­ment pré­sen­té d’étranges symp­tômes inca­pa­ci­tants, depuis dési­gnés comme « syn­drome de La Havane ». On a ici sus­pec­té une manœuvre ciblée d’une puis­sance enne­mie, qui aurait expo­sé ces per­sonnes à des alté­ra­tions neu­ro­bio­lo­giques par le biais de rayon­ne­ments ciblés.

La guerre cog­ni­tive peut sur­tout tirer pro­fit des tech­no­lo­gies numé­riques pour per­tur­ber des fonc­tions cog­ni­tives spé­ci­fiques (mémoire, atten­tion, com­mu­ni­ca­tion, émo­tions…) chez des indi­vi­dus ciblés. On peut par exemple pen­ser aux envois de SMS per­son­na­li­sés à des par­le­men­taires pris dans une ses­sion de vote concer­nant leurs proches, ou aux pho­tos d’enfants morts envoyées à des déci­deurs mili­taires enga­gés dans une opé­ra­tion. On vise alors à per­tur­ber le fonc­tion­ne­ment de la pen­sée à court terme en jouant à la fois sur l’attention, la déci­sion et la réaction.

Mais, et c’est le plus inquié­tant, on soup­çonne des opé­ra­tions qui se déploient à bas bruit sur le temps long. Celles-ci recourent aux biais cog­ni­tifs, modi­fient les  habi­tudes de pen­sée des vic­times, et ont des effets durables, voire irré­ver­sibles, sur la per­son­na­li­té cog­ni­tive, c’est-à-dire sur la manière qu’un indi­vi­du a de trai­ter l’information. Il s’agit par exemple d’habituer un pilote à réagir de manière erro­née dans une situa­tion pré­cise, de pro­cé­der au lent détour­ne­ment moti­va­tion­nel d’un tech­ni­cien char­gé de la main­te­nance d’un engin via des influences « digi­to-sociales », voire de radi­ca­li­ser des indi­vi­dus au sein de groupes à reven­di­ca­tions iden­ti­taires, par le biais de pla­te­formes sociales, afin de les ame­ner à se convaincre appa­rem­ment libre­ment de la jus­tesse morale d’opérations létales. Les actions sont dif­fuses, sol­li­ci­tant monde numé­rique et réel. La preuve d’une agres­sion volon­taire peut alors être bien plus dif­fi­cile à éta­blir, d’autant que la détec­tion d’un effet cog­ni­tif est sou­vent trop tar­dive et que la per­sonne ciblée tend spon­ta­né­ment à en mini­mi­ser l’effet, voire à camou­fler le fait qu’elle ait été atteinte.

Les outils numériques, vous le signaliez plus haut, semblent omniprésents dans la guerre cognitive…

Nous ne savons plus vivre sans les outils numé­riques :  ils façonnent notre pen­sée dès le plus jeune âge et consti­tuent donc un levier d’action très puis­sant sur l’intelligence et les émo­tions, l’esprit et le plai­sir, la réflexion et la planification.

De plus, l’hégémonie de socié­tés pré­da­trices dans l’organisation du monde cyber, conju­guée à la fra­gi­li­té des sys­tèmes légaux enca­drant les pra­tiques nou­velles, a très vite inté­res­sé les lea­ders et les idéo­logues, qui ont trou­vé à cette occa­sion les moyens d’assumer leurs pro­jets. Les agres­seurs s’appuient ain­si sur les com­pé­tences et moyens de ces socié­tés pri­vées ou sur des proxies d’États peu scru­pu­leux, sou­vent avec le concours de com­plices idéo­lo­giques, c’est-à-dire de per­sonnes sou­mises à une pen­sée défor­mée, qui deviennent relais de l’altération de la pen­sée d’autrui.

Les outils de l’hyperconnectivité numé­rique font ain­si du monde cyber un gigan­tesque théâtre d’opérations, avec, hélas, la com­plai­sance, voire la dépen­dance, des uti­li­sa­teurs qui pré­fèrent, pour la plu­part, le risque à la raison.

Comment se protéger de ces attaques potentielles ?

Il faut essayer d’agir en amont. Au-delà de la pro­tec­tion phy­sique des indi­vi­dus en situa­tion stra­té­gique, une par­tie de la solu­tion serait de se libé­rer de notre addic­tion aux outils numé­riques ou d’apprendre à en faire un usage rai­son­nable et objec­tif. Cepen­dant, cette ambi­tion semble aujourd’hui irréa­li­sable… Le déve­lop­pe­ment de l’esprit cri­tique, la véri­fi­ca­tion des infor­ma­tions, la méfiance vis-à-vis des conte­nus par­ta­gés sur Inter­net, et la décon­nexion aus­si fré­quente que pos­sible offrent une autre pro­tec­tion, faillible mais déjà utile… cepen­dant, peut-on l’imposer ?

Pour le per­son­nel mili­taire, les per­son­na­li­tés poli­tiques et les acteurs indus­triels stra­té­giques, qui sont les pre­mières cibles d’actions cog­ni­tives à court terme, il est pos­sible de recou­rir à des sen­si­bi­li­sa­tions spé­ci­fiques et adap­tées. Le pro­jet Gecko1 vise ain­si à déve­lop­per des dis­po­si­tifs d’exploration de la guerre cog­ni­tive en situa­tion de crises fic­tives, pour pré­pa­rer aux risques les acteurs déci­sion­nels ou opé­ra­tion­nels, civils et mili­taires, impli­qués dans des opé­ra­tions liées à la sécu­ri­té natio­nale, en métro­pole et en outre-mer. Dans cer­tains cas, le recours aux outils d’aide à la déci­sion par des moyens numé­riques ou de super­vi­sion des déci­sions, pour­rait aus­si s’avérer effi­cace. Nous en sommes encore aux bal­bu­tie­ments de l’identification des armes, et donc de la lutte contre cette nou­velle forme de guerre.

Reste à dis­cu­ter des dimen­sions éthiques de cette action cog­ni­tive. Une démo­cra­tie reste fra­gile face à ce type d’attaque… mais peut-elle seule­ment la mettre en œuvre elle-même ?

Propos recueillis par Anne Orliac

Pour aller plus loin :

  • D.S. Hart­ley et K.O. Job­son, « Cog­ni­tive Super­io­ri­ty », Sprin­ger Nature Swit­zer­land, 2021.
  • N. Cowles et N. Ver­rall, « The Cog­ni­tive War­fare concept : A short intro­duc­tion », Defence Science and Tech­no­lo­gy Labo­ra­to­ry, Salis­bu­ry, Royaume-Uni, DSTL/TR146721 v1, 2023.
  • G. Pochept­sov, « Cog­ni­tive Attacks in Rus­sian Hybrid War­fare », Infor­ma­tion & Secu­ri­ty, An Inter­na­tio­nal Jour­nal, vol. 41, p. 37–43, 2018
  • A. Ber­nal, C. Car­ter, I. Singh, K. Cao et O. Madre­per­la, « Cog­ni­tive War­fare – An Attac on Thought and Truth », Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty, Bal­ti­more MD, USA, 2020.
  • H. M. Esh­rat-aba­di et S. S. Mogha­ni, « Modern Cog­ni­tive War­fare : From the Appli­ca­tion of Cog­ni­tive Science and Tech­no­lo­gy in the Bat­tle­field to the Are­na of Cog­ni­tive War­fare », Jour­nal of Human Resource Stu­dies, vol. 12, no. 2, pp. 156–180, 2022, doi : 10.22034/JHRS.2022.158895.
  • B. Tashev, M. Pur­cell et B. McLaugh­lin, « Rus­sia’s Infor­ma­tion War­fare : Explo­ring the Cog­ni­tive Dimen­sion », Marine Corps Uni­ver­si­ty Jour­nal (États-Unis), vol. 10, no 2, p. 129–147, 2019.
  • B. Cla­ve­rie, « Cog­ni­tive War­fare » – Une guerre invi­sible qui s’at­taque à notre pen­sée. in Jean-Fran­çois Trin­que­coste (ed.). Faut-il s’in­quié­ter ?, Édi­tions IAPTSEM, pp. 89–115, 2024.
  • B.Claverie, F. Du Clu­zel. « Cog­ni­tive War­fare » : The Advent of the Concept of « Cog­ni­tics » in the Field of War­fare. Ber­nard Cla­ve­rie, Bap­tiste Pré­bot, Nor­bou Buchler & Fran­çois du Clu­zel (ed.). Cog­ni­tive War­fare : The Future of Cog­ni­tive Domi­nance, NATO Col­la­bo­ra­tion Sup­port Office, pp.2, 1–7, 2022.
  • J. Gior­da­no. Neu­ro­tech­no­lo­gy in Natio­nal Secu­ri­ty and Defense. Boca Raton : CRC Press. 2014.
1Le pro­jet Gecko est por­té par l’I­nal­co, en col­la­bo­ra­tion avec l’ENSC et l’IR­SEM, et mené dans le cadre du dis­po­si­tif ASTRID finan­cé par l’AID et héber­gé par l’ANR

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