Le soja : une arme géopolitique discrète et décisive
- Entre 2000 et 2025, les récoltes annuelles de soja ont doublé, passant de 175 à 420 millions de tonnes.
- Au début des années 2000, la demande intérieure en viande explose en Chine, alors devenue puissance industrielle : elle importe du soja pour nourrir son bétail.
- Les principaux producteurs de soja aujourd’hui sont : les États-Unis, le Brésil et l’Argentine, qui fournissent environ trois quarts de la production mondiale.
- Le premier fournisseur en soja de la Chine est les États-Unis, qui est aussi son premier adversaire géopolitique et géoéconomique.
- Aujourd’hui, la plus grande zone de stockage et de transformation de soja d’Amérique du Sud, située au Brésil, appartient à une corporation chinoise.
Culture sans prestige et sans dimension mythologique, le soja est devenu en moins d’un siècle une ressource stratégique, faisant office de levier d’influence et d’instrument de domination. Principalement utilisée pour nourrir le bétail, cette denrée est devenue incontournable pour répondre à grande échelle à notre régime carné. Face aux autres productions, « le soja est la plus dynamique : un doublement des récoltes annuelles est enregistré entre 2000 et 2025, passant de 175 à 420 millions de tonnes », précise Olivier Antoine, directeur général du cabinet de conseil ORAE Géopolitique et auteur de Géopolitique du soja1.
La Chine, le berceau historique
Cantonnée pendant des millénaires au nord-est de la Chine, dans la province de la Mandchourie, la culture du soja ne s’étendait que légèrement au Japon et à la Corée. Reconnue pour ses qualités protéiques pour les humains comme pour les animaux, le soja se répand dans le monde à partir des années 1850, avec les guerres de l’opium. « L’huile extraite du soja devient très lucrative pour la Chine, à tel point qu’elle se place comme son premier produit d’exportation pendant de nombreuses années, devant la soie et le thé », ajoute Olivier Antoine.
Au début du XXIe siècle, tandis que la Chine devient une puissance industrielle, une transition alimentaire s’opère : la demande intérieure en viande explose. « Pour y répondre, Pékin n’a d’autre choix que d’importer du soja, ingrédient clé pour nourrir le bétail. Le tournant s’opère, le pays passe de producteur-exportateur à producteur-consommateur, en devenant le plus grand importateur au monde. »
De l’autre côté du Pacifique, peu après l’invasion de la Mandchourie par le Japon dans les années 1930, les États-Unis décident de lancer leur production de soja pour satisfaire la demande intérieure, jusqu’à en devenir les principaux exportateurs et en faire une véritable arme commerciale, diplomatique et géopolitique.
Une consommation mondiale en hausse
À présent, les principaux producteurs sont concentrés entre l’Amérique du Nord, avec les États-Unis, et l’Amérique du Sud, avec le Brésil et l’Argentine. « Ces trois pays fournissent à eux seuls environ trois quarts de la production mondiale de soja et 80 % des exportations mondiales. De l’autre côté, les importations sont principalement du fait de la Chine. Elle absorbe 60 % des échanges », explique le chercheur en géopolitique.

Ailleurs, en Asie, en Afrique ou en Amérique latine, nombreux sont les pays où les populations s’enrichissent, s’urbanisent et intègrent la viande à leur régime alimentaire. Cette transition nutritionnelle ne cesse de stimuler le marché du soja. « Rappelons qu’environ 80 % du soja produit est destiné à l’alimentation animale. » Le reste est vendu sous la forme d’huile pour l’alimentation humaine. C’est d’ailleurs l’une des trois huiles les plus consommées au monde.
Le soja au cœur de la guerre commerciale sino-américaine
L’une des failles chinoises concerne la sécurité alimentaire. Le pays reste dépendant des importations pour l’une des commodités les plus stratégiques, le soja. Avec une histoire marquée par des épisodes de famines, Pékin est particulièrement vigilante et cherche à se prémunir des risques d’instabilité socio-politique que pourrait engendrer une hausse des prix.
Son premier fournisseur, les États-Unis, est aussi son premier adversaire géopolitique et géoéconomique. « En 2018, lorsque Donald Trump décide de taxer l’acier chinois à hauteur de 25 %, Xi Jinping riposte en taxant le soja américain à 25 % », poursuit Antoine Olivier. Le docteur en géopolitique explique que le soja américain est produit dans la ceinture céréalière (Illinois, Iowa, Wyoming), composée de régions fortement républicaines, qui ont porté Donald Trump au pouvoir. Taxer le soja revient à frapper la base électorale du président américain. Cette riposte douanière a coûté aux États-Unis 28 milliards de dollars, en dédommagement et en filet de compensation auprès des « sojiculteurs » américains.
Investissements chinois : vers une maîtrise globale de la production ?
Pékin a profité de cet épisode commercial pour dériver une partie de ses achats vers le Brésil. « En étudiant la chaîne de valeur du soja, depuis la semence en terre jusqu’à sa transformation finale, les structures chinoises se sont immiscées dans toutes les étapes de la production. » Elle finance les infrastructures logistiques pour développer des zones de production au Brésil, en Argentine, au Paraguay, et possède de nombreuses usines de transformation.
La plus grande zone de stockage et de transformation de soja en Amérique du Sud, dans le port de Santos au Brésil, appartient à COFCO (China National Cereals, Oils and Foodstuffs Corporation). « Ce conglomérat public chinois est conçu pour rivaliser avec les quatre grandes compagnies américaines qui géraient 80 % du commerce de grains (ADM, Bunge, Cargill, Dreyfus). » Aujourd’hui, COFCO est l’un des plus importants traders de soja au monde. La Chine a réussi son pari en réduisant sa dépendance aux importations américaines et en dominant en partie la chaîne de valeur de ses nouveaux fournisseurs.
« L’histoire du soja raconte la volonté des États-Unis de devenir la première puissance agroalimentaire mondiale. Il accompagne l’entrée du Brésil dans la cour des nations tout en révélant les fragilités et les contradictions de la montée en puissance chinoise. En somme, le soja est un révélateur de stratégies étatiques », conclut Olivier Antoine.

