Lebanon
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Le Moyen-Orient : analyse géopolitique et stratégique

Liban : comprendre les défis politiques et humains

avec Aurélie Daher, maîtresse de conférence en science politique à l’Université Paris-Dauphine PSL
Le 24 septembre 2025 |
6 min. de lecture
Photo personnelle_ADAHER
Aurélie Daher
maîtresse de conférence en science politique à l’Université Paris-Dauphine PSL
En bref
  • Après 2 ans de gel du pouvoir, le Liban a depuis janvier 2025 un nouveau président, Joseph Aoun, et depuis peu un nouveau chef du gouvernement, Nawaf Salam.
  • Si ces élections ont permis de remporter des batailles (réforme du secteur bancaire), le Liban reste dépendant d’aides extérieures pour son rétablissement.
  • Les sièges au Parlement sont alloués à des communautés selon des quotas arrêtés en 1990, et ne sont pas représentatifs des partis les plus populaires du pays.
  • Aujourd’hui, Israël dispose toujours d’une liberté totale dans ses attaques contre le territoire libanais, contre sa population et contre ses infrastructures.
  • La communauté internationale n’a présenté pour le moment aucun plan efficace pour aider le Liban à répondre aux enjeux du surnombre de réfugiés dans le pays.

Après deux ans de vacance du pouvoir, en janvier 2025 le Liban a de nouveau un président, Joseph Aoun. Peu après, Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, est désigné chef du gouvernement. Ces deux nominations marquent-elles la fin d’un blocage politique ?

Auré­lie Daher. Effec­ti­ve­ment, le siège pré­si­den­tiel était inoc­cu­pé depuis novembre 2022, depuis la fin du man­dat d’un autre Aoun, Michel de son pré­nom. Le pré­sident de la Répu­blique au Liban n’est pas élu au suf­frage uni­ver­sel, mais par le Par­le­ment. En pra­tique, les dépu­tés for­ma­lisent à tra­vers leurs votes les choix arrê­tés en dehors de l’Hémicycle, par une oli­gar­chie mul­ti­con­fes­sion­nelle et de diverses obé­diences idéo­lo­giques. Or, cette oli­gar­chie a été inca­pable de s’entendre sur un can­di­dat. Le gou­ver­ne­ment souf­frait depuis deux ans d’un sta­tut d’expéditeur des affaires cou­rantes, non auto­ri­sé à prendre de nou­velles déci­sions, dans une série de contextes où l’exécutif aurait pour­tant eu besoin de dis­po­ser d’une marge de manœuvre véritable.

L’élection de Joseph Aoun à la tête de l’État et la nomi­na­tion de Nawaf Salam à celle du gou­ver­ne­ment ont per­mis de remettre l’action ins­ti­tu­tion­nelle sur les rails. Cette double nomi­na­tion a sus­ci­té dans beau­coup de milieux de grands espoirs. Les plus opti­mistes ont trans­fé­ré sur les deux hommes une série d’attentes ambi­tieuses. Par­mi elles, un assai­nis­se­ment des ins­ti­tu­tions éco­no­miques du pays, à com­men­cer par celui du sys­tème ban­caire, tenu res­pon­sable de la crise effroyable qui a frap­pé le pays en 2019. La fin de l’influence d’une cer­taine classe poli­tique et la délé­gi­ti­ma­tion de la mis­sion armée du Hez­bol­lah font éga­le­ment par­tie des espé­rances pro­je­tées sur la nou­velle équipe.

Depuis cette remise en route politique, des victoires ont-elles été remportées ?

Quelques pre­mières batailles, au poten­tiel réel­le­ment impac­tant, ont été rem­por­tées, notam­ment au niveau de la réforme du sec­teur ban­caire. Pour autant, le Liban reste tra­gi­que­ment dépen­dant des aides exté­rieures pour réus­sir son réta­blis­se­ment, et le retard à la maté­ria­li­sa­tion de sou­tiens signi­fi­ca­tifs à ce niveau reste, à la fin du prin­temps 2025, très pénalisant.

La recons­truc­tion des par­ties du Liban affec­tées par la guerre israé­lienne de l’automne 2024 n’a pas encore démar­ré. Le contexte régio­nal n’aide pas, puisque le pays vit tou­jours sous la menace de l’armée israé­lienne, qui entrave sys­té­ma­ti­que­ment toute ini­tia­tive de réha­bi­li­ta­tion des zones sinis­trées. Par son action diplo­ma­tique, Tel-Aviv s’appuie sur le duo amé­ri­ca­no-saou­dien – sous la tutelle duquel est pla­cé Bey­routh depuis la signa­ture du ces­sez-le-feu de novembre der­nier – pour blo­quer les ini­tia­tives de sou­tien en pro­ve­nance de gou­ver­ne­ments « non agréés ». À titre d’exemple, l’Iran et l’Irak se sont offi­ciel­le­ment avan­cés pour prendre à leur charge les frais de la recons­truc­tion. Mais Israël comme l’Arabie saou­dite inter­disent au gou­ver­ne­ment liba­nais d’accepter ces pro­po­si­tions, sou­cieux de pri­ver les deux grands pays chiites de la région – et le Hez­bol­lah par exten­sion – de divi­dendes de popu­la­ri­té auprès des Libanais. 

Les épi­sodes de vio­lence orches­trés par Israël ont éga­le­ment pour effet de nuire à l’économie liba­naise en frap­pant de plein fouet le tou­risme (source de ren­trées fon­da­men­tale) ain­si que les inves­tis­se­ments inté­rieurs comme extérieurs.

Un parlementaire chiite déclarait en avril 2025 que « personne ne devrait sous-estimer la puissance et la base populaire de la résistance et du Hezbollah, celui-ci étant toujours le plus grand parti au niveau populaire dans ce pays1 ». Qu’en est-il réellement ?

C’est un des angles morts des récits opti­mistes. Une grande par­tie des ultra-enthou­siastes de la « nou­velle ère » pré­si­dée par le duo Aoun-Salam font abs­trac­tion de don­nées socio­lo­giques bien réelles – que ce soit par mécon­nais­sance du ter­rain ou par déni. Leurs lec­tures oublient que la repré­sen­ta­tion ins­ti­tu­tion­nelle des com­po­santes de la vie poli­tique n’est pas fidèle aux poids de cha­cune au sein de la socié­té. Nous sommes en sys­tème « conso­cia­tif », les sièges au Par­le­ment sont alloués aux com­mu­nau­tés selon des quo­tas arrê­tés en 1990, date à laquelle leur redé­fi­ni­tion avait été cri­ti­quée, à l’époque déjà, comme périmée. 

Trente-cinq ans plus tard, la com­mu­nau­té chiite, dont la taille n’a ces­sé de croître depuis la créa­tion du Liban en 1920, repré­sente désor­mais plus de la moi­tié de la socié­té. Pour­tant, elle doit se conten­ter de 27 sièges sur un total de 128, soit 20 % du légis­la­tif. À titre com­pa­ra­tif, les chré­tiens (toutes déno­mi­na­tions et idéo­lo­gies confon­dues) y siègent à 50 % pour une part esti­mée au mieux à un tiers de la popu­la­tion totale.

Ce qui explique le com­men­taire du Hez­bol­lah, qui sou­haite rap­pe­ler que le pre­mier par­ti du pays n’est pas celui qui a le plus de dépu­tés, mais celui qui béné­fi­cie du sou­tien d’une plus grande par­tie de la popu­la­tion. Or, le fait est que, mal­gré les des­truc­tions et tra­gé­dies humaines qui ont ciblé avant tout et essen­tiel­le­ment les chiites, la majo­ri­té de ceux-ci – sans comp­ter une part non insi­gni­fiante des autres com­mu­nau­tés –, accorde tou­jours sa confiance au par­ti, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans un contexte où Israël conti­nue de frap­per le Liban à sa guise, sans que l’armée liba­naise ne puisse y faire quoi que ce soit.

Au mois de février der­nier, la pré­sence mas­sive de per­sonnes (aux alen­tours d’un mil­lion et demi) aux funé­railles de l’ancien secré­taire géné­ral du Hez­bol­lah, Has­san Nas­ral­lah, assas­si­né en sep­tembre 2024, ain­si que les élec­tions muni­ci­pales du prin­temps 2025, dans le cadre des­quelles le Hez­bol­lah a engran­gé d’excellents résul­tats, sont des illus­tra­tions expli­cites de ce main­tien de la popu­la­ri­té du parti. 

La représentante des Nations unies pour le Liban, Jeanine Hennis-Plasschaert, estimait en février 2025 qu’un nouveau chapitre plus radieux s’ouvrait pour le pays. Des indicateurs sont-ils effectivement encourageants malgré un contexte régional incertain ? 

C’est le sou­hait de tous les Liba­nais, pour autant, tous les indi­ca­teurs ne vont pas dans ce sens. Israël, pour com­men­cer, dis­pose d’une liber­té totale dans ses attaques contre le ter­ri­toire liba­nais, contre sa popu­la­tion, contre ses infra­struc­tures. Le pré­texte de pré­ve­nir une remise en selle du Hez­bol­lah est fal­la­cieux, l’armée israé­lienne cible tout autant des civils, des bâti­ments et des centres éco­no­miques. Cela entrave lour­de­ment un vrai réta­blis­se­ment du pays.

Dans la même veine, la tutelle amé­ri­ca­no-saou­dienne est une contra­dic­tion de fait avec l’objectif annon­cé d’un réta­blis­se­ment de la sou­ve­rai­ne­té des Liba­nais dans la ges­tion de leurs affaires internes, ce qui atteint le gou­ver­ne­ment dans sa cré­di­bi­li­té. Le refus de ce der­nier, par ailleurs, de contrô­ler l’expression publique, aujourd’hui surin­ves­tie par une extrême-droite por­tée par les anciens des Forces liba­naises (FL), milice chré­tienne la plus vio­lente de l’histoire de la guerre civile (1975–1990), par­ti­cipe à la cris­pa­tion des rela­tions inter­com­mu­nau­taires. En effet, les FL, qui inter­prètent la situa­tion actuelle comme un « retour de leur heure de gloire », déversent éner­gi­que­ment dans plu­sieurs médias (L’Orient-Le Jour, MTV…) un racisme anti-chiite décom­plexé, par­fois ouver­te­ment violent, qui sabote les efforts à por­tée trans­con­fes­sion­nelle et nationale.

Les inquié­tudes com­mu­nau­taires sont éga­le­ment ali­men­tées par la ques­tion des réfu­giés, dont la ges­tion fait du sur­place depuis des années. Aujourd’hui, on éva­lue le nombre de réfu­giés dans le pays à un ratio de 1 (réfu­gié) pour 2,5 (Liba­nais). En par­ti­cu­lier, coha­bitent aujourd’hui sur le ter­ri­toire au moins un mil­lion, voire un mil­lion et demi de Syriens. Plus de trois cent mille pro-Assad sont arri­vés depuis décembre 2024, après la chute du régime, ce qui a aggra­vé une crise huma­ni­taire déjà aigüe. Et cela, sans que les anti-Assad, pré­sents depuis le début des années 2010, n’aient signi­fi­ca­ti­ve­ment rejoint leur pays. Cer­taines par­ties au Liban, chiites et chré­tiennes, voient en ces der­niers de poten­tiels sym­pa­thi­sants des groupes wah­ha­bites vio­lents affi­liés au régime syrien de Cha­reh, notam­ment ceux qui se sont ren­dus res­pon­sables des mas­sacres dans le nord-ouest de la Syrie au mois de mars. Ce qui pro­voque une ambiance de sus­pi­cion généralisée. 

Un optimisme à nuancer

La com­mu­nau­té inter­na­tio­nale n’a pour le moment pré­sen­té aucun plan effi­cace pour aider le Liban à gérer ce sur­nombre de réfu­giés, qui lui pose à la fois de grands défis éco­no­miques et sociaux, mais aus­si poli­tiques et sécu­ri­taires. La situa­tion au Liban est loin d’être rose, et le che­min vers un « nou­veau cha­pitre radieux » est encore bien long et bien sinueux.

Propos recueillis par Alicia Piveteau
1https://​www​.lorient​le​jour​.com/​a​r​t​i​c​l​e​/​1​4​5​7​7​7​2​/​l​e​-​h​e​z​b​o​l​l​a​h​-​p​a​r​t​i​-​l​e​-​p​l​u​s​-​p​o​p​u​l​a​i​r​e​-​c​e​r​t​a​i​n​s​-​v​i​v​e​n​t​-​s​u​r​-​u​n​e​-​a​u​t​r​e​-​p​l​a​n​e​t​e​-​f​u​s​t​i​g​e​n​t​-​l​e​s​-​f​l​.html

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