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Le désordre créé par Trump conjugué au plan de relance allemand est-il une chance pour l’Europe ?

Patrick_Artus
Patrick Artus
conseiller économique d'Ossiam et membre du Cercle des économistes
En bref
  • Les États-Unis sous Donald Trump confrontent l’Europe à des enjeux essentiels : le protectionnisme, le réchauffement climatique et la militarisation.
  • Contre le protectionnisme, l’Europe peut développer une stratégie de libre-échange avec des pays d’Amérique latine, le Canada, et d’autres acteurs mondiaux.
  • L’Europe doit poursuivre ses efforts de décarbonation, ce qui lui donnera un avantage technologique et lui permettra de soutenir globalement le PIB.
  • Les pays européens pourraient être amenés à assurer leur propre défense, ce qui a poussé Friedrich Merz à demander une modification des règles budgétaires en Allemagne.
  • 300 milliards d’euros d’épargne des européens sont aujourd’hui investis aux E-U, ce qui changera si l’Europe utilise cette épargne à son avantage à l'avenir.

L’ar­ri­vée à la pré­si­dence des États-Unis de Donald Trump a créé des désordres de plu­sieurs types. Tout d’a­bord, une poli­tique pro­tec­tion­niste avec de fortes hausses des droits de douane, dont l’am­pleur et les champs d’ap­pli­ca­tion sont encore incer­tains et fluc­tuants. Pour l’ins­tant, il s’a­git de droits de douane de 25 % sur les impor­ta­tions d’a­cier et d’a­lu­mi­nium, et de droits de douane addi­tion­nels de 10 % sur les impor­ta­tions des États-Unis en pro­ve­nance de la Chine, mais Trump a annon­cé la mise en place de droits de douane beau­coup plus glo­baux. Ensuite, le retrait des États-Unis de l’ac­cord de Paris et la fin des aides à la tran­si­tion éner­gé­tique, tou­jours aux États-Unis, avec la volon­té de déve­lop­per les éner­gies fossiles. 

Aus­si, la pos­si­bi­li­té que des poli­tiques visant à dépré­cier for­te­ment le dol­lar par rap­port aux autres devises soient mises en œuvre : le pré­sident du Conseil des conseillers éco­no­miques de la Mai­son-Blanche, Ste­phen Miran, s’est fait l’a­vo­cat de l’ar­rêt du rôle du dol­lar comme mon­naie de réserve. Concer­nant la pro­tec­tion mili­taire assu­rée par les États-Unis dont béné­fi­ciait l’Eu­rope, une réelle incer­ti­tude existe sur son main­tien, et beau­coup de pays euro­péens ont, en consé­quence, déci­dé d’ac­croître leurs dépenses mili­taires. Enfin, il faut recon­naître que les valeurs de l’A­mé­rique trum­piste (celles défen­dues en par­ti­cu­lier par le vice-pré­sident J.D Vance) divergent des valeurs de l’Eu­rope, notam­ment en ce qui concerne le rôle de la reli­gion, la défi­ni­tion de la démo­cra­tie et de la liber­té d’ex­pres­sion, la sépa­ra­tion des pou­voirs entre le pou­voir judi­ciaire et le pou­voir exé­cu­tif, ou encore le trai­te­ment des minorités.

Les trois pro­blèmes essen­tiels aux­quels l’Eu­rope va être confron­tée sont donc : 1) le pro­tec­tion­nisme des États-Unis, 2) l’ar­rêt amé­ri­cain du sou­tien à la tran­si­tion éner­gé­tique, et 3) la fin de l’im­pli­ca­tion mili­taire du pays dans la défense de l’Eu­rope… L’Eu­rope a‑t-elle les capa­ci­tés de répondre à ces trois défis ?

Le protectionnisme américain et la question des politiques contre le réchauffement climatique

Les expor­ta­tions de biens depuis l’U­nion euro­péenne vers les États-Unis repré­sentent 2,8 % du pro­duit inté­rieur brut de l’U­nion euro­péenne. Si on ajoute les expor­ta­tions de biens et les expor­ta­tions de ser­vices, on par­vient à 4 % du PIB de l’UE. Cepen­dant, il n’a pas été ques­tion pour l’ins­tant de mettre des droits de douane sur les échanges de ser­vices. Si ces expor­ta­tions de biens de l’Eu­rope vers les États-Unis sont affec­tées par des mesures pro­tec­tion­nistes, la solu­tion pour l’Eu­rope sera de déve­lop­per des échanges et de pro­mou­voir une stra­té­gie de libre-échange avec le Cana­da, les pays d’A­mé­rique latine, le Royaume-Uni, les pays d’A­sie du Sud-Est ou encore l’Inde (les États-Unis repré­sentent 18 % des expor­ta­tions de biens de l’U­nion euro­péenne). Le monde du libre-échange, res­pec­tant les règles de l’Or­ga­ni­sa­tion Mon­diale du Com­merce, s’op­po­se­rait ain­si aux États-Unis.

En ce qui concerne les poli­tiques cli­ma­tiques et envi­ron­ne­men­tales, l’Eu­rope doit conti­nuer ses efforts pour réduire ses émis­sions de gaz à effet de serre. En 2023, les émis­sions de CO2 de l’U­nion euro­péenne attei­gnaient 2 600 mil­liards de tonnes et celles des États-Unis 4 700 mil­liards de tonnes. Deux argu­ments vont en faveur de la pour­suite de l’ef­fort de décar­bo­na­tion en Europe. D’une part, les ana­lyses les plus récentes montrent un lien très fort entre la tem­pé­ra­ture de la pla­nète et la crois­sance du PIB mon­dial (Adrien Bilal et ses co-auteurs montrent qu’une élé­va­tion de 1 % de la tem­pé­ra­ture moyenne de la pla­nète rédui­rait de 12 % le PIB mon­dial) ; ce lien est si fort qu’une réduc­tion des émis­sions de CO₂ à l’échelle de l’Europe seule serait effi­cace pour sou­te­nir glo­ba­le­ment le PIB. D’autre part, les autres pays réa­lisent l’am­pleur des désordres créés par le chan­ge­ment cli­ma­tique (séche­resses, incen­dies, oura­gans…) et devront décar­bo­ner leurs éco­no­mies, mais  avec un retard sur la décar­bo­na­tion réa­li­sée en Europe, qui aura donc un avan­tage tech­no­lo­gique grâce à sa réac­tion pré­coce au chan­ge­ment climatique.

Assurer la défense de l’Europe

Le troi­sième pro­blème réside en la néces­si­té qu’au­raient les pays euro­péens à assu­rer eux-mêmes leur défense. La prise en compte de cette néces­si­té a pous­sé le futur chan­ce­lier alle­mand, Frie­drich Merz, à obte­nir une modi­fi­ca­tion des règles bud­gé­taires en Alle­magne. La limite fixée au défi­cit public fédé­ral (0,35 % du PIB) ne com­pren­dra pas la par­tie des dépenses mili­taires au-des­sus de 1 % du PIB de l’Al­le­magne. De plus, il est pré­vu un plan d’in­ves­tis­se­ment de 500 mil­liards d’eu­ros en 10 ans, cen­tré sur la réno­va­tion des infra­struc­tures (éner­gé­tiques, de trans­port) et la tran­si­tion écologique.

L’Eu­rope peut aug­men­ter ses dépenses publiques aujourd’­hui en conser­vant un excé­dent exté­rieur (un excé­dent de sa balance cou­rante) puis­qu’elle a actuel­le­ment un excé­dent de près de 3 % de son pro­duit inté­rieur brut. On peut pen­ser que le défi­cit public de l’Al­le­magne va aug­men­ter d’en­vi­ron 2 points de PIB, que les dépenses mili­taires de l’en­semble des pays euro­péens pour­raient pas­ser de 1,9 % du PIB à 3,4 % du PIB, ce qui est le niveau des dépenses mili­taires des États-Unis, et que cette hausse se finan­ce­ra sans dif­fi­cul­té en uti­li­sant l’ex­cé­dent d’é­pargne des européens.

En conclu­sion, il faut noter que cette évo­lu­tion sera très défa­vo­rable aux États-Unis. Aujourd’­hui, 300 mil­liards d’eu­ros d’é­pargne des euro­péens sont inves­tis aux États-Unis ; si l’Eu­rope, pour réno­ver ses infra­struc­tures et accroître ses dépenses mili­taires, uti­lise cet excé­dent d’é­pargne, il ne sera plus dis­po­nible pour être prê­té aux États-Unis, qui connaî­tront une crise de leur finan­ce­ment exté­rieur et devront réduire bru­ta­le­ment leur défi­cit exté­rieur, ce qui impli­que­rait un frei­nage de la crois­sance et une forte hausse des taux d’intérêt.

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