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L'espace, nouveau terrain des rivalités géopolitiques

Industrie spatiale : Quelle place pour l’Europe face à la domination américaine ?

avec Jean-Marc Astorg, directeur de la stratégie du Centre national d'études spatiales
Le 9 avril 2025 |
5 min. de lecture
Jean-Marc Astorg
Jean-Marc Astorg
directeur de la stratégie du Centre national d'études spatiales
En bref
  • L’industrie spatiale européenne est aujourd’hui bien développée, tant dans le domaine des lanceurs et des satellites que dans celui des applications spatiales.
  • Face aux acteurs majeurs du secteur (États-Unis) l’Europe souffre de la fragmentation de son industrie et doit défendre son autonomie stratégique et renforcer ses capacités.
  • L’Europe souffre également d’un manque de financements privés dans le domaine spatial.
  • Environ 40 % du chiffre d'affaires de l’industrie spatiale européenne provient du secteur commercial, un pourcentage bien plus élevé qu’aux États-Unis.
  • L’Europe dispose d’atouts majeurs pour rester une grande puissance spatiale mondiale : un excellent système de formation, des industriels performants, etc.

Comment se développe l’industrie spatiale européenne et internationale aujourd’hui ?

Jean-Marc Astorg. L’in­dus­trie spa­tiale euro­péenne est aujourd’­hui une indus­trie mature qui s’est consi­dé­ra­ble­ment déve­lop­pée depuis les années 1970, tant dans le domaine des lan­ceurs et des satel­lites, que dans celui des appli­ca­tions spa­tiales – par exemple, dans l’u­ti­li­sa­tion des don­nées d’ob­ser­va­tion de la Terre. Et ce pour dif­fé­rents sec­teurs d’activités (mari­time, mobi­li­té, sécu­ri­té, envi­ron­ne­ment, assu­rances et urba­nisme, pour ne citer que quelques exemples). L’Europe maî­trise l’ensemble de la chaîne de valeur du spa­tial, à l’exception des vols habi­tés auto­nomes. Par­mi les exemples bien connus, on peut citer Aria­nes­pace pour les lan­ceurs, Air­bus Defence & Space et Thales Ale­nia Space pour les satel­lites. Ces entre­prises emploient en France envi­ron 30 000 per­sonnes dans l’industrie manu­fac­tu­rière du spa­tial et 60 000 tous sec­teurs confon­dus, géné­rant un chiffre d’affaires d’environ 10 mil­liards d’euros.

Le sec­teur spa­tial est aujourd’hui en pro­fonde et rapide trans­for­ma­tion sous l’effet de dif­fé­rents facteurs :

  • l’arrivée d’entrepreneurs pri­vés amé­ri­cains qui ont su déve­lop­per (avec l’aide de la NASA) de nou­veaux sys­tèmes spa­tiaux (lan­ceurs, constel­la­tions) avec des moyens consi­dé­rables et des méthodes nou­velles. Le sec­teur mon­dial spa­tial en est com­plè­te­ment bou­le­ver­sé et à mon avis, nous n’en sommes qu’au début ;
  • l’innovation tech­no­lo­gique (digi­ta­li­sa­tion, lan­ceurs réuti­li­sables, constel­la­tions, intel­li­gence arti­fi­cielle) qui démo­cra­tise l’utilisation des don­nées spa­tiales par une réduc­tion dras­tique des coûts ;
  • la mon­tée de la conflic­tua­li­té dans l’espace, qui est une consé­quence de l’utilisation accrue des moyens spa­tiaux sur les théâtres d’opération ;
  • et enfin, la relance de l’exploration spa­tiale vers la Lune et Mars dans le contexte d’une nou­velle course entre les États-Unis et la Chine, pour s’implanter cette fois dura­ble­ment sur la Lune.

Dans ce contexte, les États-Unis ont pris une avance consi­dé­rable sur le reste du monde – à l’exception peut-être de la Chine – sur les lan­ceurs (Falcon9, Star­ship, New Glenn), les constel­la­tions de connec­ti­vi­té (Star­link) et l’exploration habi­tée. Mais l’Europe reste au meilleur niveau mon­dial en obser­va­tion de la Terre pour répondre à des enjeux éco­no­miques et climatiques.

Face à des acteurs com­plè­te­ment ver­ti­ca­li­sés, l’Europe souffre actuel­le­ment d’une trop grande frag­men­ta­tion de son indus­trie, tou­jours seg­men­tée en sec­teurs indus­triels dis­tincts pour les lan­ceurs, les satel­lites, les appli­ca­tions et les opé­ra­teurs de télé­com­mu­ni­ca­tion. Cette situa­tion exige des mesures radicales :

  • La pre­mière est de défendre notre auto­no­mie stra­té­gique et la pré­fé­rence euro­péenne, de main­te­nir notre propre capa­ci­té de lan­ce­ment de satel­lites, et de conser­ver nos propres moyens de communication.
  • La seconde est, bien sûr, d’augmenter ces capa­ci­tés afin de pou­voir concur­ren­cer les entre­prises amé­ri­caines telles que SpaceX.

Les acteurs historiques sont-ils aussi importants qu’avant ?

Nous assis­tons à l’é­mer­gence du « News­pace » en Europe. Les start-ups qui sont finan­cées prin­ci­pa­le­ment par des fonds pri­vés et qui uti­lisent de nou­velles méthodes de déve­lop­pe­ment sont donc plus agiles que les acteurs his­to­riques. Il existe aujourd’­hui plu­sieurs cen­taines de start-ups éta­blies en Europe, là encore, pour dif­fé­rentes acti­vi­tés : lan­ce­ment, obser­va­tion et connec­ti­vi­té. Mais ces start-ups n’ont été créées que depuis quelques années et n’ont pas encore la masse cri­tique néces­saire pour pou­voir résis­ter à la concur­rence américaine.

Une conso­li­da­tion entre acteurs his­to­riques et nou­veaux entrants est inévi­table, mais elle devra s’accompagner de mesures spé­ci­fiques de sou­tien à la crois­sance des meilleurs acteurs. L’in­ves­tis­se­ment ini­tial dans les start-ups pose moins de pro­blèmes car des finan­ce­ments sont dis­po­nibles, mais lorsqu’il s’agit de lever une cen­taine de mil­lions d’eu­ros, cela devient com­pli­qué. Il y a un manque impor­tant de finan­ce­ments pri­vés en Europe par rap­port aux États-Unis. Ce qui est pro­ba­ble­ment dû à un aspect cultu­rel, dans la mesure où le capi­tal-risque est encore un concept plu­tôt américain.

Des restruc­tu­ra­tions auront lieu, avec des regrou­pe­ments et des fusions, car il existe trop de frag­men­ta­tions en Europe dans le sec­teur spa­tial. Les mar­chés d’au­jourd’­hui sont des mar­chés mon­diaux, il fau­dra donc une conso­li­da­tion impor­tante au niveau euro­péen pour évi­ter que cer­taines entre­prises ne dis­pa­raissent. Il convient éga­le­ment de men­tion­ner que l’in­dus­trie euro­péenne est très sen­sible aux mar­chés : envi­ron 40 % du chiffre d’af­faires de l’in­dus­trie spa­tiale euro­péenne pro­vient du sec­teur com­mer­cial. Ce chiffre est bien plus éle­vé qu’aux États-Unis.

Des perspectives d’avenir dans le domaine

Ain­si, les pro­jets d’au­to­no­mie stra­té­gique en Europe seront cru­ciaux, en par­ti­cu­lier le déve­lop­pe­ment d’une constel­la­tion euro­péenne de connec­ti­vi­té. En ce sens, ces pro­jets devront être main­te­nus dans tous les sec­teurs de l’espace.

Résoudre le pro­blème de l’in­ves­tis­se­ment dif­fé­ren­tiel entre les États-Unis et l’Eu­rope est éga­le­ment cru­cial ; les États-Unis dis­posent d’un bud­get public d’en­vi­ron 70 mil­liards de dol­lars par an (bien que cela puisse chan­ger avec la nou­velle admi­nis­tra­tion Trump) alors qu’en Europe, il n’est que de 12 mil­liards de dol­lars par an.

Un service de télécommunication autonome et souverain

Nous pou­vons en ce sens men­tion­ner le pro­gramme IRIS², constel­la­tion euro­péenne, dont le contrat de conces­sion a été signé en décembre der­nier entre la Com­mis­sion euro­péenne et un consor­tium euro­péen d’opérateurs de télé­coms (Eutel­sat, SES, His­pa­sat).  Cette nou­velle infra­struc­ture com­plé­te­ra la constel­la­tion de navi­ga­tion Gali­leo et le pro­gramme Coper­ni­cus d’observation de la Terre.

Il est aus­si pos­sible de men­tion­ner le pro­gramme d’exploration amé­ri­cain Arte­mis, pour un retour durable sur la Lune, lan­cé par la pre­mière admi­nis­tra­tion du pré­sident Trump. Il pour­rait tou­te­fois être remis en cause par sa nou­velle admi­nis­tra­tion. Si le pro­gramme est modi­fié de manière signi­fi­ca­tive, cela aura inévi­ta­ble­ment des consé­quences pour l’Eu­rope, qui y participe.

Dans son dis­cours d’in­ves­ti­ture en jan­vier, Trump a décla­ré que l’A­mé­rique devait plan­ter son dra­peau sur Mars. Les États-Unis veulent donc don­ner la prio­ri­té à Mars et s’y rendre seuls. C’est une approche assez dif­fé­rente du pro­gramme Arte­mis, qui  repré­sente une col­la­bo­ra­tion internationale.

En fait, Star­ship (de Spa­ceX) devrait être uti­li­sé pour envoyer des sondes sur Mars au cours de cette décen­nie, afin d’y mettre en place des expé­riences. Les vols habi­tés seront plus pro­bables au cours de la pro­chaine décen­nie, ce qui signi­fie que peut-être en 2035, il y aura des Amé­ri­cains sur Mars.

L’Europe suivra-t-elle le mouvement ?

En réa­li­té, il n’y a aucun inté­rêt éco­no­mique à se rendre sur la Lune ou sur Mars, même si cer­tains disent qu’il y a des mine­rais exploi­tables sur la Lune. À mon avis, la Lune n’est que l’objet d’une course géo­po­li­tique entre les États-Unis et la Chine.

Quant à Mars, la pla­nète pré­sente avant tout un inté­rêt scien­ti­fique. Nous devons nous rendre sur Mars, de pré­fé­rence avec des sondes, pour com­prendre pour­quoi l’eau a dis­pa­ru de la pla­nète rouge, pour­quoi la Terre et Mars ont connu une crois­sance assez com­pa­rable au début de leur évo­lu­tion ou encore pour­quoi Mars est deve­nue une pla­nète inha­bi­table alors que la vie a pu se déve­lop­per sur Terre. N’y a‑t-il jamais eu de la vie sur Mars ? Ce sont des ques­tions scien­ti­fiques, et nous n’a­vons pas besoin d’en­voyer des humains sur la pla­nète pour y répondre. La vision d’E­lon Musk est de faire de l’Homme une espèce mul­ti­pla­né­taire, une vision qui n’est cepen­dant pas néces­sai­re­ment par­ta­gée par les États-Unis, et cer­tai­ne­ment pas par l’Europe.

En résu­mé, nous avons tous les atouts en Europe pour res­ter dans le pelo­ton de tête des puis­sances spa­tiales mon­diales : un excellent sys­tème de for­ma­tion, des indus­triels per­for­mants, une recherche aca­dé­mique au meilleur niveau mon­dial et des infra­struc­tures spa­tiales per­for­mantes (lan­ceurs, satel­lites, moyens sol). Nous devons éga­le­ment défendre les valeurs qui nous sont chères : la pro­tec­tion de la pla­nète, la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et l’a­dap­ta­tion à ce chan­ge­ment, la confiance dans la science ou la coopé­ra­tion inter­na­tio­nale pour un monde plus sûr. L’Europe s’est aus­si construite sur ces valeurs. Et dans le futur, il est impor­tant que nous les préservions.

Propos recueillis par Isabelle Dumé

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