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Le Moyen-Orient : analyse géopolitique et stratégique

Jordanie : un mythe de stabilité mis à l’épreuve

avec Camille Abescat, chercheuse postdoctorante au sein du projet ERC MENA-PERC et docteure associée au Centre de Recherches Internationales de Sciences Po
Le 14 octobre 2025 |
5 min. de lecture
Camille Abescat
Camille Abescat
chercheuse postdoctorante au sein du projet ERC MENA-PERC et docteure associée au Centre de Recherches Internationales de Sciences Po
En bref
  • La Jordanie, dirigée depuis 25 ans par le roi Abdallah II, est présentée comme un « îlot de stabilité » au Moyen-Orient.
  • La Constitution de la Jordanie datant de 1952 la définit en effet comme une monarchie héréditaire et parlementaire.
  • Pourtant, cette stabilité est relative : la création d’un Conseil national de sécurité est par exemple pour nombre de Jordaniens une façon de contourner le contre-pouvoir des institutions existantes.
  • Les élections législatives de septembre 2024 ont vu le Front d’action islamique prendre de l’ampleur, et quelques mois après, Amman décide d’interdire les activités des Frères musulmans.
  • La crise régionale a mis à mal le secteur du tourisme en Jordanie et l’arrivée au pouvoir du Président Trump a remis en question le soutien financier américain au pays.

La Jordanie, pays présenté comme un « îlot de stabilité » au Moyen-Orient, est dirigée depuis plus de 25 ans par le roi Abdallah II. Comment la monarchie hachémite règne-t-elle sur la vie politique du pays ? 

Camille Abes­cat. La Consti­tu­tion de 1952 défi­nit la Jor­da­nie comme une monar­chie héré­di­taire et par­le­men­taire. Au sein de ce sys­tème, la figure du roi est cen­trale : il détient le pou­voir exé­cu­tif, qu’il exerce par le biais du gou­ver­ne­ment dont il nomme et révoque les membres – géné­ra­le­ment des tech­no­crates sans affi­lia­tion par­ti­sane. Le pou­voir légis­la­tif est lui aus­si enca­dré par le sou­ve­rain, bien que théo­ri­que­ment par­ta­gé avec le Par­le­ment. Ce der­nier est com­po­sé d’une chambre haute – le Sénat dont les membres sont nom­més par le roi – et d’une chambre basse com­po­sée de dépu­tés. Le monarque conserve la pos­si­bi­li­té de dis­soudre le Par­le­ment dès qu’il le souhaite.

Les pou­voirs royaux ont été ren­for­cés depuis la réforme consti­tu­tion­nelle de 2016. Désor­mais, les décrets de nomi­na­tion émis par Abdal­lah II n’ont plus besoin d’être contre signés par le Pre­mier ministre.

La réforme constitutionnelle de 2022 : une ouverture en trompe‑l’œil ?

Quelques mois avant le pro­ces­sus de réforme, en 2021, une ving­taine de per­sonnes sont arrê­tées par les ser­vices de sécu­ri­té, accu­sées d’a­voir fomen­té un coup d’É­tat. Par­mi les sup­po­sés cou­pables, le prince Ham­zah bin Hus­sein, demi-frère du roi et figure appré­ciée de la popu­la­tion. Dans une vidéo relayée à la BBC, il niait la ten­ta­tive de coup d’É­tat et dif­fu­sait une parole très cri­tique en dénon­çant la cor­rup­tion et la mon­tée de la répres­sion politique. 

Dans ce contexte poli­ti­co-média­tique, l’annonce de réformes for­mu­lées par un « Comi­té royal pour la moder­ni­sa­tion du sys­tème poli­tique » avait été per­çue comme une ten­ta­tive d’a­pai­ser la colère sociale et une preuve que la monar­chie avan­çait vers une démo­cra­ti­sa­tion des ins­ti­tu­tions. Par exemple, la nou­velle loi élec­to­rale, pro­mul­guée en 2022, réserve désor­mais 41 sièges aux par­tis poli­tiques, répon­dant ain­si à une demande for­mu­lée depuis long­temps par l’opposition. Néan­moins, toutes les mesures annon­cées n’ont pas reçu le même accueil : la créa­tion du Conseil natio­nal de sécu­ri­té – organe com­po­sé de plu­sieurs ministres, du chef d’état-major et du chef des ren­sei­gne­ments – a sus­ci­té de vives cri­tiques. Pour nombre de Jor­da­niens, ce Conseil natio­nal de sécu­ri­té est une nou­velle façon de contour­ner les ins­ti­tu­tions exis­tantes, comme le Parlement.

Les élections législatives tenues en septembre 2024 ont été marquées par la percée du Front d’action islamique (FAI), branche politique des Frères musulmans. Comment l’expliquer ? 

Le Front d’action isla­mique a connu sa plus nette vic­toire depuis sa fon­da­tion. Les membres du par­ti sem­blaient eux-mêmes sur­pris à l’annonce d’un tel score : ils sont par­ve­nus à obte­nir 31 sièges, dont 8 déte­nus par des femmes. Par ailleurs, le suc­cès est glo­bal, il ne se limite pas à quelques zones géo­gra­phiques mais touche l’ensemble du pays. Ces résul­tats sont aus­si cohé­rents avec ceux des élec­tions étu­diantes sur­ve­nues quelques mois plus tôt : les listes affi­liées à la confré­rie des Frères musul­mans sont notam­ment arri­vées en tête à l’Université de Jor­da­nie, basée à Amman. Le contexte régio­nal, et en par­ti­cu­lier l’impact de la guerre géno­ci­daire menée par le gou­ver­ne­ment israé­lien à Gaza, a pu jouer en faveur du par­ti, per­çu comme le prin­ci­pal défen­seur de la cause pales­ti­nienne dans le pays.

Une faible participation électorale

Le taux de par­ti­ci­pa­tion a dépas­sé de peu la barre des 30 %, légè­re­ment au-des­sus de celui obte­nu en 2020. Pour un scru­tin atten­du et média­ti­sé, ce chiffre a pu sur­prendre à pre­mière vue, mais il reflète à la fois le dés­in­té­rêt des citoyens – le Par­le­ment étant per­çu comme une ins­ti­tu­tion sans pou­voir – et le mécon­ten­te­ment crois­sant face à la mon­tée de la répres­sion et la concen­tra­tion accrue du pou­voir politique. 

Quelques mois après ces élections, Amman décide d’interdire les activités des Frères musulmans. Pourquoi ?

Si la confré­rie n’avait déjà plus d’existence juri­dique sur le sol jor­da­nien depuis 2020, cette inter­dic­tion totale a eu lieu quelques jours après l’ar­res­ta­tion de plu­sieurs indi­vi­dus ayant décla­ré être affi­liés aux Frères musul­mans, accu­sés d’être en déten­tion d’armes et d’avoir pro­je­té une attaque sur le sol jor­da­nien. Outre cet évè­ne­ment, la déci­sion est un moyen d’endiguer la popu­la­ri­té mon­tante des Frères musul­mans et reflète la dété­rio­ra­tion des rela­tions entre le gou­ver­ne­ment et la confré­rie. Celle-ci n’a ces­sé de dénon­cer la pour­suite de la col­la­bo­ra­tion diplo­ma­tique et éco­no­mique entre l’État jor­da­nien et Israël. Enfin, le jeu des alliances géo­po­li­tiques a cer­tai­ne­ment pesé sur le ver­dict. L’Arabie saou­dite et les Émi­rats arabes unis, deux par­te­naires stra­té­giques de la Jor­da­nie, consi­dèrent les Frères musul­mans comme une menace régionale. 

L’équilibre économique jordanien peut-il résister face aux bouleversements régionaux ?

La crise régio­nale a mis à mal le sec­teur du tou­risme, pilier de l’économie natio­nale puisqu’il emploie plu­sieurs dizaines de mil­liers de Jor­da­niens et repré­sen­tait 18 % du PIB en 2023 (avant le 7 octobre). Les reve­nus d’hôtels ont chu­té sur plu­sieurs mois, jusqu’à deve­nir lar­ge­ment infé­rieurs aux pré­vi­sions (-65 %). Pour limi­ter les consé­quences en cas­cade, le gou­ver­ne­ment a ces­sé tem­po­rai­re­ment les pré­lè­ve­ments des coti­sa­tions sociales pour les entre­prises les plus touchées.

C’est dans ce contexte éco­no­mique fra­gile que l’ar­ri­vée au pou­voir du pré­sident Trump et la remise en ques­tion du sou­tien finan­cier amé­ri­cain a créé de vives inquié­tudes. Inquié­tudes jus­ti­fiées, car la Jor­da­nie dépend mas­si­ve­ment et struc­tu­rel­le­ment de cette aide, c’est l’un des prin­ci­paux pays rece­veurs dans la région. En avril 2025, le Roi aurait reçu des garan­ties, a prio­ri solides, de la part de Donald Trump pour lais­ser intacte l’assistance mili­taire et le sou­tien bud­gé­taire (envi­ron un mil­liard et demi de dol­lars amé­ri­cains). La péren­ni­té de l’aide amé­ri­caine est tou­te­fois moins évi­dente lorsqu’il s’agit du sec­teur de l’é­du­ca­tion et de la santé.

Le mythe de stabilité à nuancer 

Le « mythe » d’un pays stable dans une région en proie aux conflits est en réa­li­té un dis­cours poli­tique cocons­truit par les auto­ri­tés jor­da­niennes et les bailleurs de fonds inter­na­tio­naux, qui ont tout inté­rêt à pré­sen­ter la monar­chie comme un modèle poli­tique, une oasis de sta­bi­li­té, fai­sant ain­si d’elle l’al­lié idéal au Moyen-Orient. Or, ce nar­ra­tif a invi­si­bi­li­sé les trans­for­ma­tions qu’a tra­ver­sé la scène poli­tique et la socié­té jor­da­nienne. Les mobi­li­sa­tions contes­ta­taires font par­tie du quo­ti­dien de la Jor­da­nie, tout comme les réponses appor­tées par les auto­ri­tés qui oscil­lent tou­jours entre la répres­sion et la réforme poli­tique maîtrisée. 

Propos recueillis par Alicia Piveteau

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