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Climat, guerre, pollution : comment les satellites documentent nos plus grands défis

IRIS2 : tout savoir sur cette nouvelle constellation européenne

avec Jean-Pierre Diris , coordinateur interministériel pour la France sur IRIS² et GOVSATCOM
Le 11 mars 2025 |
6 min. de lecture
Jean-Pierre Diris
Jean-Pierre Diris
coordinateur interministériel pour la France sur IRIS² et GOVSATCOM
En bref
  • L’Europe déploiera en 2030 la constellation de satellites télécoms IRIS2 afin d’éviter de dépendre d’acteurs extra-européens pour ses besoins stratégiques ou gouvernementaux.
  • IRIS2 comptera 264 satellites en orbite basse et 18 satellites en orbite moyenne ; elle n’est donc pas une méga-constellation, contrairement à Starlink ou Kuiper.
  • Parmi les défis technologiques qui attendent le projet, on compte celui de sa sécurisation ainsi que celui d’une miniaturisation électronique novatrice pour l’Europe.
  • Si la stratégie mise en place par IRIS2 vise à limiter la prolifération de débris en orbite terrestre, des acteurs comme Starlink suscitent des inquiétudes à ce sujet.
  • Face à la volonté des États-Unis d’exercer une emprise économique sur l’Europe, cette dernière a besoin d’autonomie, qui passe par le développement de ses propres outils spatiaux.

Après Gali­leo et Coper­ni­cus, l’Europe déploie­ra en 2030 la constel­la­tion de satel­lites de télé­com­mu­ni­ca­tions IRIS² (ou Infra­struc­ture de rési­lience, d’interconnectivité et de sécu­ri­té par satel­lite). Jean-Pierre Diris, coor­di­na­teur inter­mi­nis­té­riel IRIS², nous explique les enjeux de ce nou­veau pro­jet por­té par la Com­mis­sion euro­péenne et les défis tech­no­lo­giques qui le sous-tendent.

Pourquoi l’Europe juge-t-elle nécessaire de déployer une constellation de satellites télécoms ?

Jean-Pierre Diris. La trans­for­ma­tion numé­rique de nos socié­tés conduit à une explo­sion de la demande en connec­ti­vi­té. Or, jusqu’à peu, la connec­ti­vi­té spa­tiale était moins per­for­mante et plus coû­teuse que les tech­no­lo­gies ter­restres. Mais les pro­grès opé­rés en matière de minia­tu­ri­sa­tion élec­tro­nique, la mise en ser­vice de lan­ceurs réuti­li­sables et le déploie­ment de capa­ci­tés indus­trielles per­met­tant la fabri­ca­tion de satel­lites en série ont ren­du pos­sible l’avènement de « méga constel­la­tions », qui sont en passe de révo­lu­tion­ner le mar­ché et les usages.

Afin d’éviter de dépendre d’acteurs extra-euro­péens pour ses besoins stra­té­giques, mili­taires et gou­ver­ne­men­taux, l’Europe a donc sou­hai­té dis­po­ser de sa constel­la­tion propre. IRIS² offri­ra ain­si une connec­ti­vi­té sécu­ri­sée à nos ambas­sades, à nos forces armées sur les théâtres d’o­pé­ra­tions ou encore à nos ser­vices gou­ver­ne­men­taux en cas de crises envi­ron­ne­men­tales, y com­pris quand les tech­no­lo­gies ter­restres sont absentes ou indis­po­nibles. En paral­lèle, elle four­ni­ra aus­si un ser­vice com­mer­cial compétitif.

IRIS² rejoindra donc le cercle de moins en moins fermé des constellations de satellites de télécoms, aujourd’hui dominé par Starlink, opéré par SpaceX. Combien de satellites comptera-t-elle ?

IRIS² comp­te­ra 264 satel­lites en orbite basse (ou LEO pour low Earth orbit, en l’oc­cur­rence 1 200 km d’altitude), et 18 satel­lites en orbite moyenne (ou MEO pour medium Earth orbit, ici 8 000 km d’altitude). À titre de com­pa­rai­son, Star­link compte déjà 7 000 satel­lites et envi­sage d’en déployer en tout 42 000 en orbite basse. Ama­zon est sur le point de lan­cer les pre­miers satel­lites de la constel­la­tion Kui­per, qui devrait en comp­ter 3 200. Le gou­ver­ne­ment chi­nois a éga­le­ment com­men­cé à déployer fin 2024 Guo­wang (« réseau natio­nal » en chi­nois), qui comp­te­ra 13 000 satel­lites et d’autres pro­jets de cette enver­gure, sou­te­nus par des inté­rêts pri­vés, se déve­loppent dans le pays.

IRIS² n’est donc pas une méga constel­la­tion, et contrai­re­ment à Star­link ou Kui­per, sa voca­tion n’est pas pure­ment commerciale.

Les négociations relatives à IRIS² ont été âpres au sein de la Commission, en particulier entre la France et l’Allemagne. Où en est le projet aujourd’hui ?

La Com­mis­sion euro­péenne a lan­cé IRIS² en 2022 et son règle­ment a été vali­dé au niveau euro­péen en mars 2023. Le 16 décembre der­nier, un pas déci­sif était fran­chi avec la signa­ture d’un contrat de conces­sion, pour une durée de 12 ans, avec le consor­tium indus­triel Spa­ce­RISE for­mé par trois opé­ra­teurs : Eutel­sat, SES et l’espagnol His­pa­sat. Entre 2023 et 2024, les dis­cus­sions entre les 27 États membres ont en effet été nour­ries et l’Allemagne a fait part de réti­cences. Mais je crois pou­voir dire que nous avons tour­né la page sur ces difficultés.

Thalès et Airbus ont par ailleurs choisi de quitter le consortium industriel SpaceRISE en juillet 2024. Quelle est l’actuelle structure de financement d’IRIS² ?

Le contrat de conces­sion porte sur un mon­tant de 10,6 mil­liards d’euros, 60 % pro­ve­nant de fonds publics euro­péens et les 40 % res­tants étant assu­més par les trois membres du consor­tium. Cette struc­tu­ra­tion sous forme de par­te­na­riat public-pri­vé est une pre­mière dans le spa­tial euro­péen pour un pro­jet de cette ampleur. Cela impose bien sûr la ren­ta­bi­li­té des ser­vices com­mer­ciaux déli­vrés par IRIS², et donc un haut niveau de com­pé­ti­ti­vi­té, que l’Europe se sait en mesure de maî­tri­ser. Et pré­ci­sons que si Tha­lès et Air­bus ne font plus par­tie de Spa­ce­RISE, ils en res­tent des par­te­naires privilégiés.

Quels sont les défis technologiques qui attendent IRIS² ?

Le point cen­tral est celui de la sécu­ri­sa­tion, qui concerne aus­si bien la com­mande et le contrôle des satel­lites que l’ensemble des com­mu­ni­ca­tions por­tées par le réseau. Elle repo­se­ra notam­ment sur une com­mu­ni­ca­tion inter-satel­lite par trans­mis­sion laser à haut débit. Les don­nées seront envoyées vers cinq points de pré­sence au sol seule­ment, tous situés sur le ter­ri­toire euro­péen. Cette confi­gu­ra­tion évi­te­ra de dépendre d’une infra­struc­ture ter­restre non contrôlée.

IRIS² per­met­tra aus­si un saut tech­no­lo­gique en matière de minia­tu­ri­sa­tion élec­tro­nique. Les opé­ra­teurs ont en effet choi­si de tra­vailler en stan­dard 5G afin de pro­po­ser une offre com­mer­ciale sans cou­ture entre le ter­restre et le spa­tial. Les satel­lites, très numé­ri­sés, seront de plus entiè­re­ment repro­gram­mables, en par­ti­cu­lier en cas de pas­sage à la 6G. Ces carac­té­ris­tiques s’appuieront sur des tech­no­lo­gies numé­riques très inté­grées, avec des gra­vures attei­gnant typi­que­ment 7 nm, ce qui n’avait pas encore été fait en Europe.

 IRIS² sera mise en service après plusieurs autres constellations. Cela pourrait-il poser des difficultés en matière d’attribution des fréquences ?

En réa­li­té, l’Europe est très bien pla­cée dans cette com­pé­ti­tion sur les bandes de fré­quence. IRIS² pro­lon­ge­ra deux constel­la­tions exis­tantes : One­Web, réseau ini­tia­le­ment amé­ri­cain et rache­té par le fran­çais Eutel­sat en sep­tembre 2023, et O3b mPO­WER opé­ré par le luxem­bour­geois SES. Elle béné­fi­cie­ra donc pour ses appli­ca­tions com­mer­ciales de leurs droits fré­quen­tiels réser­vés, qui ont un niveau de prio­ri­té excellent (One­Web, notam­ment est prio­ri­taire sur Star­link en orbite basse). Les appli­ca­tions gou­ver­ne­men­tales s’appuient quant à elles sur une gamme de fré­quences spé­ci­fique, la bande Ka mili­taire : la France et l’Europe ont dépo­sé des droits fré­quen­tiels sur cette gamme très tôt, et dis­posent de ce fait de droits de prio­ri­té assez remarquables.

En mars 2024, l’Académie des sciences s’inquiétait des quantités de débris en orbite, ainsi que des conséquences des méga constellations sur l’astronomie1. Comment le projet IRIS² prend-il en compte ces inquiétudes ?

Le consor­tium a pré­vu de déve­lop­per des satel­lites non-émis­sifs afin de ne pas per­tur­ber les obser­va­tions astro­no­miques. La pro­duc­tion de débris en orbite pro­vient quant à elle essen­tiel­le­ment des col­li­sions acci­den­telles, qu’il faut en effet évi­ter à tout prix car la pré­sence de débris conduit à une dégra­da­tion expo­nen­tielle des objets en orbite. Cela passe notam­ment par la com­mande et le contrôle des satel­lites et l’Europe a une très bonne expé­rience en la matière. En revanche, il y a une forme d’inquiétude sur le niveau de maî­trise des nou­veaux acteurs. Nous savons par exemple que Spa­ceX manœuvre très sou­vent ses satel­lites pour évi­ter les col­li­sions, et que plus de 400 d’entre eux sont actuel­le­ment en panne, ce qui est assez préoccupant.

La désintégration dans l’atmosphère des satellites en fin de vie n’est pas non plus sans poser  problème, avec notamment la production de particules d’oxyde d’aluminium, qui aurait un impact sur la couche d’ozone2. Comment les porteurs d’IRIS² s’emparent-ils de ce sujet ?

Nous sui­vons natu­rel­le­ment de près les recherches sur ce thème, mais il faut avouer qu’il n’y a pas encore de vision conso­li­dée sur les dif­fé­rents risques occa­sion­nés par la dés­in­té­gra­tion d’un grand nombre de satel­lites dans l’atmosphère. Rap­pe­lons dans tous les cas que l’Europe, avec IRIS², a fait le choix d’un modèle très sou­te­nable : moins de 300 objets, dont la durée de vie uni­taire s’élève à dix ans. Là encore, la mul­ti­pli­ca­tion de méga constel­la­tions pose un tout autre pro­blème : avec plu­sieurs dizaines de mil­liers de satel­lites d’une durée de vie au moins deux fois plus réduite, les risques, quels qu’ils soient, aug­men­te­ront considérablement.

L’entrée dans le nouveau paradigme que vous évoquiez au début de cet entretien est en grande partie liée aux moyens développés par SpaceX. La nomination d’Elon Musk au sein du gouvernement américain change-t-elle la donne pour l’Europe spatiale ?

Jamais le spa­tial n’a été aus­si haut dans les pers­pec­tives amé­ri­caines et cela arrive en effet sous une forme très inat­ten­due… Il y a aujourd’hui une forte volon­té amé­ri­caine d’avoir une emprise éco­no­mique sur l’Europe, comme le sou­lignent les par­te­na­riats que Spa­ceX essaie de nouer avec l’Italie ou avec l’Allemagne. En paral­lèle, le nou­veau pré­sident amé­ri­cain est très clair sur le fait que l’Europe va devoir apprendre à se débrouiller seule dans le champ de la défense. Cette conjonc­tion de volon­tés conforte notre posi­tion : nous ne pou­vons être sou­mis pour nos usages cri­tiques à des chan­ge­ments de cap per­ma­nents, ou dépendre d’acteurs éco­no­mi­que­ment agres­sifs. L’Europe a plus que jamais besoin de son auto­no­mie stratégique.

Propos recueillis par Anne Orliac
1Rap­port de l’Académie des sciences – 30 mars 2024 Grandes Constel­la­tions de Satel­lites : Enjeux et Impacts https://​www​.aca​de​mie​-sciences​.fr/​p​d​f​/​r​a​p​p​o​r​t​/​r​a​p​p​o​r​t​_​c​o​n​s​t​e​l​l​a​t​i​o​n​s​_​s​a​t​e​l​l​i​t​e​s​_​2​0​2​4.pdf
2https://​agu​pubs​.onli​ne​li​bra​ry​.wiley​.com/​d​o​i​/​1​0​.​1​0​2​9​/​2​0​2​4​G​L​1​09280

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