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Climat, guerre, pollution : comment les satellites documentent nos plus grands défis

Les retombées de la guerre en Ukraine sur la culture du blé

avec Ahmad Al Bitar, ingénieur de recherche CNRS au Centre d’études spatiales de la biosphère et Veronika Antonenko, ingénieure de recherche au Centre d'études spatiales de la biosphère
Le 26 mars 2025 |
4 min. de lecture
Ahmad Al Bitar
Ahmad Al Bitar
ingénieur de recherche CNRS au Centre d’études spatiales de la biosphère
anonyme
Veronika Antonenko
ingénieure de recherche au Centre d'études spatiales de la biosphère
En bref
  • La guerre en Ukraine a eu des répercussions sur les rendements des cultures de blé, comme le montrent les données satellitaires dans deux régions : Poltava et Kherson.
  • En 2022, les rendements du blé ont chuté de 20 % dans la région de Kherson (envahie par l'armée russe) par rapport aux années précédentes, tandis qu'ils sont restés stables à Poltava (éloignée du front).
  • Deux principaux facteurs expliquant l'impact de l'armée russe sur les rendements sont l'accès limité aux parcelles et les conséquences de la guerre sur les agriculteurs.
  • Ces données proviennent des satellites de Sentinel-2, lancés dans le cadre du programme européen d'observation et de surveillance de la Terre, Copernicus.
  • La météo ne semble pas être un facteur explicatif de la chute des rendements de la culture de blé.

Fin 2024, vous avez publié une étude évaluant les retombées de la guerre en Ukraine sur les cultures de blé1. Pouvez-vous nous en détailler les résultats ? 

Ahmad Al Bitar.  Nous avons cal­cu­lé les ren­de­ments des cultures de blé grâce aux don­nées satel­lites dans deux régions : Pol­ta­va, une zone éloi­gnée du front ; et Kher­son, enva­hie par l’ar​mée russe. En 2022 (l’an​née de l’in​va​sion de l’U​kraine par la Rus­sie), les ren­de­ments du blé ont chu­té de 20 % dans la région de Kher­son par rap­port aux années pré­cé­dentes : la quan­ti­té de bio­masse (la quan­ti­té de matière orga­nique) sèche est pas­sée de 9,7 tonnes par hec­tare (t/ha) en 2020 et 2021 à 7,8 t/ha. Dans la région de Pol­ta­va, les ren­de­ments demeurent en revanche stables : cela démontre les impacts néga­tifs dans les zones enva­hies par l’ar​mée russe. Cela affecte la sécu­ri­té ali­men­taire de nom­breux pays, puisque l’U​kraine était le 5ème expor­ta­teur mon­dial de blé en 2021. 

Pourquoi l’in​va​sion russe a‑t-elle impacté les rendements agricoles ? 

On dis­tingue deux effets. Tout d’a​bord, l’ac​cès aux par­celles est limi­té en rai­son de la pré­sence des troupes russes. Cela entrave les pra­tiques agri­coles – le tra­vail du sol, la fer­ti­li­sa­tion, l’ir​ri​ga​tion, etc. L’autre impact concerne les res­sources humaines et maté­rielles. Les agri­cul­teurs peuvent être vic­times de la guerre, ou recru­tés sur le front. Et les res­sources maté­rielles comme les fer­ti­li­sants ou les moyens de trans­port du blé sont affec­tés par la guerre. 

Notre tra­vail ne per­met pas de démê­ler les dif­fé­rentes causes, d’autres études asso­ciées à des don­nées de vali­da­tion seront néces­saires. Ici nous démon­trons qu’il est pos­sible de quan­ti­fier l’im​pact de la guerre à l’in​té​rieur des par­celles agri­coles, à une réso­lu­tion de 10 mètres et cela sur de larges éten­dues. Ce tra­vail est effec­tué à par­tir d’ob​ser​va​tions satel­lites et de modé­li­sa­tions, et donc sans se rendre sur le ter­rain : c’est inédit. 

Quel est l’in​té​rêt d’é​va​luer l’im​pact de la guerre à l’in​té​rieur des parcelles ? 

Les pra­tiques agri­coles homo­gé­néisent les cultures pour opti­mi­ser les ren­de­ments. Ici, nous obser­vons à l’in​verse une hété­ro­gé­néi­té de la bio­masse à l’in​té​rieur des par­celles. Cela res­semble à des par­celles lais­sées à l’é​tat natu­rel. Nous sup­po­sons que le manque de pra­tiques agri­coles explique cette baisse de ren­de­ment dans la région de Kherson. 

Quel type de données satellites vous ont permis d’ob​te​nir ces résultats ? 

Nous avons prin­ci­pa­le­ment uti­li­sé les don­nées issues de Sentinel‑2, des satel­lites lan­cés dans le cadre du pro­gramme euro­péen d’ob​ser​va​tion et de sur­veillance de la Terre, Coper­ni­cus. Ces satel­lites embarquent des ins­tru­ments optiques, qui four­nissent des images de la Terre à haute réso­lu­tion dans le spectre visible (l’é​qui​valent de pho­to­gra­phies) et proche-infra­rouge. L’en​semble de la pla­nète est sur­vo­lé tous les cinq jours. 

L’une des carac­té­ris­tiques cru­ciales du pro­gramme Coper­ni­cus est l’en​ga​ge​ment sur la conti­nui­té des obser­va­tions à long terme. L’autre point cru­cial est la gra­tui­té des don­nées pour les scien­ti­fiques et les appli­ca­tions pri­vées. Cela per­met de capi­ta­li­ser sur les connais­sances acquises afin de trans­po­ser ces nou­velles métho­do­lo­gies dans d’autres régions du monde. 

En quoi ces données satellite sont-elles importantes ? 

Il est bien sûr très com­pli­qué de réa­li­ser des études de ter­rain dans des zones de guerre. De pré­cé­dentes études ont iden­ti­fié des per­tur­ba­tions signi­fi­ca­tives de la chaîne de dis­tri­bu­tion du blé, mais il est dif­fi­cile d’en connaître l’o​ri​gine car de mul­tiples fac­teurs peuvent inter­ve­nir – des­truc­tion des infra­struc­tures de trans­port, hausse des prix des fer­ti­li­sants, dépla­ce­ment des popu­la­tions, etc. Notre étude per­met d’é​va​luer l’im​pact direct de l’in​va​sion russe sur la crois­sance des cultures. 

De façon géné­rale, les satel­lites sont des outils pri­vi­lé­giés dans les condi­tions de catas­trophes. Il existe une Charte inter­na­tio­nale « Espace et catas­trophes majeures » qui coor­donne la réponse spa­tiale lors de catas­trophes. Les agences spa­tiales, gou­ver­ne­ments et entre­prises pri­vées peuvent ain­si mobi­li­ser leurs satel­lites pour se concen­trer sur les zones concer­nées et four­nir des don­nées aux secours et décideurs. 

Comment arrive-t-on à calculer les rendements des parcelles à partir d’i​mages satellite ? 

Deux étapes pré­li­mi­naires sont néces­saires. La pre­mière consiste à cor­ri­ger les images satel­lites des effets de l’at​mo​sphère et des nuages grâce à l’ou​til MAJA du CNES. La deuxième étape vise à iden­ti­fier les par­celles de blé. Elle est réa­li­sée par l’en​tre​prise Ker­map en uti­li­sant l’in​tel​li​gence artificielle. 

La chaîne de trai­te­ment Agri­Car­bon-EO est ensuite appli­quée. Elle intègre les don­nées de télé­dé­tec­tion et la modé­li­sa­tion agro­no­mique afin de four­nir des cartes de la pro­duc­tion de blé avec une réso­lu­tion de 10 mètres. Agri­Car­bon-EO est le fruit d’une dizaine d’an​nées de recherche et de déve­lop­pe­ment au sein du CESBIO. Tous les outils ont fait l’ob​jet de vali­da­tions dans des contextes euro­péens variés avant d’être trans­po­sés à l’U​kraine. 

La chute de rendement observée dans la région de Kherson ne pourrait-elle pas s’ex​pli​quer par d’autres facteurs, comme le climat par exemple ? 

Vero­ni­ka Anto­nen­ko. Dès le début de l’é​tude, nous avons iden­ti­fié l’im​por​tance de véri­fier l’im​pact de la météo. En com­pa­rant la météo des années 2020, 2021 et 2022 à la cli­ma­to­lo­gie des qua­rante der­nières années, nous avons consta­té que les condi­tions étaient dans la norme dans nos deux zones d’é​tudes. Cela nous a per­mis d’ex​clure la météo comme un fac­teur expli­ca­tif de cette chute de rendement. 

Propos recueillis par Anaïs Marechal
1https://​iops​cience​.iop​.org/article​/10.1088​/1748–9326​/ad8363  ↑

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