Une nouvelle méthode permet d’évaluer en temps quasi réel l’étendue des dégâts subis par les bâtiments dans les zones de guerre sans avoir recours à des images satellites commerciales coûteuses – une première. La technique, mise au point par Daniel Racek et ses collègues de l’Université Ludwig-Maximilian de Munich (LMU) et de l’Université technique de Munich (TUM), permet également de suivre la progression de ces dégâts dans une région pendant un conflit en se basant uniquement sur des données radars librement accessibles.
Cette nouvelle méthode s’appuie sur un algorithme qui analyse les images du « radar à ouverture synthétique » (synthetic aperture radar ou SAR en anglais) de la mission Sentinel‑1 de l’Agence spatiale européenne afin d’identifier les bâtiments détruits dans les zones de conflit, et ce, sur des périodes de 12 jours. Elle évalue statistiquement les changements visuels observés sur différents sites au fil du temps. Sa particularité ? Elle ne nécessite ni données d’apprentissage ni images coûteuses. Le radar est particulièrement bien adapté à une telle application car, contrairement aux satellites optiques, il peut fonctionner à travers les nuages et même dans l’obscurité.
Une technique interférométrique
Les chercheurs comparent des images SAR d’une même zone obtenues à plusieurs reprises au cours de chaque période de 12 jours. Ils analysent ensuite ces différentes images afin de calculer ce que l’on appelle la mesure de cohérence. Cette cohérence indique le degré de similitude entre les signaux radar : une baisse soudaine de la cohérence indique que des bâtiments ont probablement subis des dégradations structurelles.
Pour s’assurer que ces changements peuvent être distingués des fluctuations aléatoires, les chercheurs ont utilisé deux techniques d’analyse statistique : les régressions médianes non paramétriques ; et les estimations robustes aux valeurs aberrantes (outlier-robust estimations en anglais). Pour chaque pixel d’une image, ils ont calculé à quoi devait ressembler un « profil » ou « motif » de variation normal, puis ils ont quantifié les écarts par rapport à ce motif (pattern en anglais) à l’aide de probabilités appelées « valeurs P ». Des valeurs P plus faibles indiquent une probabilité plus élevée qu’un bâtiment ait été détruit.
« Savoir distinguer les différents motifs constitue l’un des principaux défis auxquels sont confrontées ce genre de techniques de détection des changements », explique Daniel Racek. Ces techniques sont déjà employées pour identifier les modifications à la surface de la Terre et trouvent des applications dans des domaines tels que le développement urbain, l’agriculture et la surveillance de la couverture du sol, précise-t-il.
Trois études de cas
Pour tester leur approche, lui et ses collègues l’ont appliquée à trois études de cas : l’explosion du port de Beyrouth en 2020 ; l’invasion de Marioupol en Ukraine par les forces russes en 2022 ; et la guerre en cours entre Israël et le Hamas à Gaza, qui a débuté en octobre 2023. Ces situations sont très différentes les unes des autres.
Leur algorithme a atteint un taux de précision de 86 % pour l’explosion de Beyrouth et a correctement identifié 361 bâtiments détruits au total. Ce chiffre représente plus de 5 % de l’ensemble des bâtiments de la zone analysée. Bien qu’elle ne résulte pas d’un conflit armé, l’explosion a eu des effets similaires, avec des dégâts considérables concentrés dans une zone densément peuplée.
Leur algorithme a atteint un taux de précision de 86 % pour l’explosion de Beyrouth et a correctement identifié 361 bâtiments détruits au total.
L’algorithme a également révélé que plus de 2 400 bâtiments avaient été détruits dans le quartier de Zhovtnevyi à Marioupol. Cela représente plus de 20 % des bâtiments dans cette zone. Contrairement à Beyrouth, explique Daniel Racek, les dégâts à Marioupol se sont étalés sur plusieurs semaines, ce qui nous a permis de tester la capacité de notre méthode à les détecter sur une période longue.
« Au cours des quatre premiers jours de l’invasion, le centre de Marioupol est resté pratiquement intact, dit-il. Au cours des semaines suivantes, cependant, nous avons observé que les zones détruites se déplaçaient du nord-ouest vers le sud-est du centre, alors que l’armée russe détruisait la majeure partie de la ville par des bombardements. »
En ce qui concerne Gaza, leurs calculs concordaient avec les analyses satellitaires de l’ONU, bien que ces dernières fussent légèrement plus prudentes. « Ici, nous avons suivi l’évolution de la guerre sur plusieurs mois, explique Daniel Racek. Nous avons montré les valeurs P pour les pixels représentant des bâtiments pour la période allant du 18 septembre au 11 décembre 2023. À la suite de l’attaque initiale du 7 octobre, nos résultats montrent clairement des frappes aériennes généralisées à travers la bande de Gaza. Les appels à l’évacuation lancés par la suite depuis le nord de Gaza correspondent au fait que les dégâts se sont principalement limités à cette zone. Puis, à mesure que l’offensive terrestre israélienne se déployait, les dommages ont suivi de près les mouvements des troupes, d’abord à Gaza puis à Shuja’iyya et Khan Yunis. »
Une évaluation objective des dégâts
Avant cette étude, de telles analyses n’étaient possibles qu’à partir d’images commerciales à haute résolution. Non seulement celles-ci sont coûteuses, mais elles ne sont pas toujours disponibles immédiatement pour les zones de guerre, en particulier au début d’un conflit. Dans de tels cas, les images d’avant-conflit nécessaires font défaut, ce qui rend toute comparaison et toute détection fiable des dégâts impossible.
Comme le soulignent également des recherches antérieurs, la détection automatisée à grande échelle des dommages causés par les guerres et les conflits permet d’étudier des questions qui étaient auparavant difficiles, voire impossibles à aborder, ajoute-t-il. Elle peut fournir des informations sur le type de bâtiments pris pour cible et détruits. Par exemple, les écoles, les hôpitaux et d’autres infrastructures essentielles. Elle peut aussi indiquer quand ils ont été visés. Ces informations facilitent non seulement la recherche académique, mais elles sont également particulièrement utiles pour les gouvernements et les organisations internationales, car elles pourraient aider à orienter l’aide humanitaire et à planifier la reconstruction suite à un conflit.
Il était important pour nous de rendre cette détection accessible à un large éventail d’utilisateurs et pas seulement à ceux qui ont les moyens d’acheter des images commerciales.
Les conflits armés et les guerres sont malheureusement de plus en plus fréquents, et il est extrêmement important de détecter la destruction des bâtiments afin d’observer et de mesurer les conséquences de ces guerres. « Il était important pour nous de rendre cette détection accessible à un large éventail d’utilisateurs (chercheurs, journalistes, organisations internationales, etc.) et pas seulement à ceux qui ont les moyens d’acheter des images commerciales. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons entrepris cette étude. »
« Espérons qu’à l’avenir, de plus en plus d’outils « prêts à l’emploi » ne nécessitant pas de connaissances approfondies en matière de données ni des algorithmes qui les sous-tendent, seront développés pour mettre en évidence les ravages causés par la guerre. Ces informations pourraient alors être facilement intégrées dans des décisions gouvernementales et à des articles de presse, permettant ainsi de faire connaître la réalité de ce qui se passe dans les régions déchirées. »