Les implants cérébraux : le vrai, le faux et l’incertain
- Le premier implant a été mis au point en 1961, puis commercialisé dans les années 1980, et sa fonction était de restaurer l’audition de personnes sourdes.
- Des essais en laboratoire montrent que l’on peut augmenter certaines composantes de la mémoire via des chocs électriques sur l’hippocampe.
- Cependant, le rêve d’augmenter les performances de calculs du cerveau humain ne tient pas biologiquement parlant, car, pour le traitement d’information, un cerveau humain calcule mille fois moins vite qu’un ordinateur.
- En novembre 2025, un ensemble de 160 recommandations concernant l’éthique des neurotechnologies a été adopté par les membres de l’UNESCO.
- Pour l’instant, la recherche sur ces neurotechnologies fait face à plusieurs défis, comme trouver des matériaux assez fins et flexibles pour ne pas engendrer trop de traumatismes ou de réactions de rejet.
Une interface cerveau-machine implantable en une matinée, telle est la promesse de la start-up Neuralink1, cofondée par Elon Musk, qui, en 2024, a expérimenté son premier implant cérébral sur un patient. L’objectif est simple : rendre aux patients paralysés des fonctions perdues et, à terme, augmenter les capacités humaines physiques et mentales.
Les géants de la tech sont prêts à investir des milliards de dollars dans les neurotechnologies et plus particulièrement dans le développement d’implants neuronaux. Insérées dans le cerveau, ces technologies soulèvent des questions techniques, conceptuelles et éthiques. Clément Hébert, spécialiste des implants neuronaux à l’Institut des Neurosciences de Grenoble, et Hervé Chneiweiss, chercheur en neurosciences et président du comité éthique de l’INSERM, répondent à nos interrogations sur ces prothèses pas comme les autres.
#1 La start-up Neuralink a installé le tout premier implant neuronal sur l’humain.
FAUX
Clément Hébert. Les premières prothèses cérébrales ont d’abord ciblé les fonctions sensorielles. La toute première prothèse d’implant cochléaire pour restaurer l’audition de personne sourde a été mise au point dès 1961 avant d’être commercialisée dans les années 1980. Cette interface électrique cerveau-machine permet de transformer le son en signal électrique pour le cerveau en remplaçant au mieux la cochlée devenue incapable de restituer l’audition. Puis, dans les années 1990, des implants permanents ont été installés sur des patients atteints de la maladie de Parkinson pour réduire les problèmes de tremblements.
Depuis les années 2000, on assiste à un tournant technologique avec l’utilisation de la microélectronique pour créer des implants de plus en plus petits que l’on peut intégrer plus facilement dans le corps. Les prothèses permettent ainsi à la recherche d’enregistrer l’activité neuronale de plusieurs milliers de neurones grâce à des réseaux de microélectrodes dans des endroits très localisés du cerveau et de stimuler en retour le cerveau sur des fonctions spécifiques. Par exemple, le contrôle d’un curseur sur écran grâce à un implant a été exploré à l’université américaine Brown dès les années 2010.
En 2023, l’École polytechnique fédérale de Lausanne et le Centre Clinatec du CEA Grenoble ont fait remarcher un patient paraplégique grâce à un implant cérébral et un dispositif de stimulation électrique au niveau de la moelle épinière. En 2025, une équipe de recherche de l’Université de Californie a rendu la parole à des patients paralysés grâce à des implants capables de décoder leur intention de parler et de la retranscrire via un synthétiseur vocal. Neuralink arrive après, en 2024, reprenant les avancées technologiques existantes, mais avec une électronique optimisée, permettant d’envoyer plus d’informations d’une finesse plus importante.
#2 Les implants cérébraux permettront de décupler nos capacités cognitives.
INCERTAIN
Hervé Chneiweiss. À l’origine, les implants sont utilisés pour restaurer des fonctions perdues, mais l’on peut imaginer pouvoir développer des fonctions existantes de façon ciblée et limitée. Par exemple, il existe des essais en laboratoire qui montrent que l’on peut augmenter certaines composantes de la mémoire. En administrant des chocs électriques sur l’hippocampe, on se rend compte qu’il y a une meilleure mémorisation d’un souvenir qui arrive juste après le petit choc. En dehors de cela, les idées transhumanistes où l’Homme deviendrait plus intelligent grâce aux implants, c’est du fantasme total !

FAUX
CH. Le rêve d’augmenter les performances de calculs du cerveau humain en allant les booster ne tient pas biologiquement parlant. La vitesse de calcul d’un cerveau est de l’ordre de la milliseconde alors qu’un ordinateur, de l’ordre de la nanoseconde, voire encore plus rapidement. Autrement dit, un cerveau humain calcule mille fois moins vite qu’un ordinateur et ne pourra donc pas être aussi performant qu’un ordinateur dans le traitement des informations, même si on lui envoie massivement de nouvelles informations ou stimulations.
Pour l’instant, les technologies développées sont constituées d’une partie interne au cerveau (implant) reliée à une partie externe (ordinateur). L’implant est constitué d’un réseau d’électrodes qui est mis en contact avec le tissu neuronal et d’un système de communication qui permet d’envoyer des signaux vers les électrodes ou de recevoir des signaux collectés par les électrodes. En externe, des systèmes informatiques permettent d’enregistrer, traiter, décoder les données et d’envoyer les informations vers un ou plusieurs effecteurs, comme un bras robotique, par exemple, pour restaurer la motricité. En définitive, ce que l’on va pouvoir réussir, c’est d’internaliser un ordinateur, mais qu’il faudra continuer à interroger.
Pour moi, la seule chose que l’on pourra augmenter, c’est la vitesse de communication avec un système de calcul ! Et dans ce cas-là, on pourra se poser la question de qui calcule ? Moi en tant qu’être humain ou la puce électronique à l’intérieur de moi ?
#3 Les données récoltées par les implants neuronaux sont protégées.
INCERTAIN
HC. Dans le cadre médical, au sein de l’Union européenne, les données neurales sont considérées comme des données à “caractère personnel sensible” et sont donc protégées par les règles du Règlement Général sur la Protection des Données (Article 9 du RGPD). À échelle internationale, les instances qui réfléchissent à ces questions, comme l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE) ou l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), souhaitent que la donnée neurale, même hors du contexte médical, soit considérée comme à caractère personnel et sensible2.
Pour protéger les droits de l’Homme dans l’usage de procédés qui permettent d’interpréter l’activité cérébrale à des fins médicales ou en vue d’applications commerciales, un ensemble de recommandations concernant l’éthique des neurotechnologies a été adopté par les membres de l’UNESCO en novembre 2025 (avant la sortie des États-Unis). Et le champ des implants neuronaux y est couvert. Il a été choisi d’écrire des recommandations non contraignantes pour que le texte soit adopté par le plus d’États possible. Ainsi, le texte de l’UNESCO, qui contient plus de 160 recommandations, devient le premier texte de référence de tous les pays du monde. En revanche, chaque État va pouvoir s’en emparer et l’interpréter en fonction de ses propres lois…
#4 Les implants comme celui de Neuralink sont loin d’être prêts pour un déploiement grand public.
VRAI
CH. Actuellement, il ne doit y avoir qu’une cinquantaine de patients qui sont équipés d’implants portatifs, comme ceux développés par Clinatec ou Neuralink dans le monde. Et ce n’est pas pour rien. Ces interfaces cerveau-machine sont encore loin d’être vraiment opérationnelles, rien qu’en clinique. L’objectif actuel est de mettre au point des implants efficaces et qui restent opérationnels pendant des dizaines d’années, car, pour l’instant, la recherche sur ces neurotechnologies fait face à plusieurs défis. Par exemple, trouver des matériaux assez fins et flexibles pour ne pas engendrer trop de traumatismes ou de réactions de rejet. En outre, les technologies flexibles actuelles sont sensibles à l’eau sur le long terme, affectant la durée de vie des implants. Enfin, les technologies existantes de transmission et de traitement des signaux neuronaux (pour que les informations soient transmises sans fil entre l’implant et l’ordinateur) engendrent une élévation locale de la température qui est nocive pour les tissus neuronaux.
HC. Un usage grand public des interfaces cerveau-machine rentrerait dans le cadre de ce que l’on appelle la neurocosmétique, l’équivalent de la chirurgie esthétique pour le cerveau. En Europe, cela continuera d’être considéré comme un acte médical et sera donc soumis à de fortes régulations. Il est donc peu probable que les régulateurs européens autorisent que l’on installe des puces dans le cerveau sans nécessité médicale. Aux États-Unis, si l’entreprise Neuralink a pu installer ses premiers implants, c’est parce que l’Agence américaine des médicaments (FDA) l’a autorisée à le faire dans un cadre médical pour des patients avec un besoin médical.
Plus généralement, il y a un questionnement purement conceptuel autour de ce genre de technologie invasive : sommes-nous prêts à nous faire implanter une puce (même en surface !) dans le cerveau pour jouer aux jeux vidéo ou contrôler notre téléphone ? Je crois plutôt que l’avenir des neurotechnologies est dans le non invasif. Par exemple, Google a développé des écouteurs avec des électrodes d’électroencéphalogramme (EGG) et des laboratoires académiques comme le Media Lab du Massachusetts Institute of Technology travaille sur des lunettes EGG au niveau des branches pour capter la tension, la fatigue mentale ou faire bouger un curseur.

