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Climat, guerre, pollution : comment les satellites documentent nos plus grands défis

Lutter contre les fuites de méthane : la révolution satellite

avec Marielle Saunois, enseignante-chercheuse à l'Université de Versailles Saint Quentin et membre du Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement
Le 19 mars 2025 |
5 min. de lecture
Marielle Saunois
Marielle Saunois
enseignante-chercheuse à l'Université de Versailles Saint Quentin et membre du Laboratoire des Sciences du Climat et de l’Environnement
En bref
  • Certains pays du monde abritent des « super-émetteurs », c’est-à-dire des sites industriels rejetant d’importantes quantités de méthane.
  • Les données satellitaires permettent aujourd’hui de mesurer les fuites de méthane de manière indépendante, sans se baser sur les estimations des industriels.
  • En 2022, des scientifiques ont révélé d’importantes émissions de méthane grâce aux données de TROPOMI ; les 2/3 des événements sont liés à la production de pétrole et de gaz.
  • En 2018 une équipe a souligné que les émissions du secteur pétrolier et gazier aux États-Unis dépassaient de 60 % celles estimées par l’Agence de protection de l’environnement.
  • Cependant, l’efficacité des satellites peut être par exemple entravée par une résolution spatiale limitée ou des interférences atmosphériques.

Asie cen­trale, Moyen-Orient, États-Unis : fin 2022, la presse révèle que ces régions abritent une cin­quan­taine de sites indus­triels reje­tant d’importantes quan­ti­tés de méthane – un gaz à effet de serre – dans l’atmosphère. Le grand public découvre alors les « super-émet­teurs » de méthane, des indus­triels des sec­teurs des éner­gies fos­siles, du trai­te­ment des déchets et de l’agriculture. Les émis­sions anthro­piques de méthane sont prin­ci­pa­le­ment dues à l’élevage de rumi­nants, à la rizi­cul­ture, à la décom­po­si­tion des déchets dans les décharges et à l’exploitation des éner­gies fos­siles. Les révé­la­tions sont par­ti­cu­liè­re­ment frap­pantes pour l’industrie fos­sile : les super-émis­sions sont le résul­tat de fuites sur les ins­tal­la­tions (puits ou pipe­lines) ou encore d’un tor­chage incom­plet – voire de l’absence de tor­chage – dans les ins­tal­la­tions pétro­lières, char­bon­nières ou gazières, une pra­tique qui per­met pour­tant d’éviter le rejet du méthane dans l’atmosphère.

Cette décou­verte a été faite grâce aux don­nées de la mis­sion satel­lite EMIT de la NASA.  « Avant les don­nées satel­lite, nous nous dou­tions que des fuites impor­tantes de méthane avaient lieu, mais sans savoir où, quand et en quelle quan­ti­té, explique Marielle Sau­nois. Les satel­lites per­mettent une mesure des fuites de méthane indé­pen­dante des esti­ma­tions des indus­triels. » Des mesures peuvent en effet être effec­tuées à bord d’avions, de bal­lons-sondes ou encore de drones. « Ces mesures in-situ sont très locales et ponc­tuelles, com­mente Marielle Sau­nois. Or, il est impor­tant de pou­voir suivre l’évolution des concen­tra­tions de méthane, pour véri­fier si la fuite a été répa­rée par exemple. »

Source : IEA, Rap­port, Glo­bal Methane Tra­cker 20241.

C’est au début des années 2000 que les pre­mières obser­va­tions par satel­lites de méthane sont réa­li­sées. À bord du satel­lite Envi­sat, l’instrument euro­péen SCIAMACHY était un spec­tro­mètre dédié à la mesure de la chi­mie de l’atmosphère – un ins­tru­ment d’observation qui déter­mine la com­po­si­tion chi­mique en décom­po­sant le spectre lumi­neux. En 2005, les pre­miers résul­tats issus de SCIAMACHY per­mettent de carac­té­ri­ser les sources natu­relles et anthro­piques de méthane2. À l’époque, l’instrument ne per­met pas d’identifier les super-émet­teurs en rai­son de sa faible réso­lu­tion spatiale.

Les géné­ra­tions sui­vantes de satel­lites vont révo­lu­tion­ner les connais­sances à l’échelle pla­né­taire. La mis­sions japo­naise « GOSAT », euro­péenne « IASI » mais sur­tout l’instrument euro­péen « TROPOMI » embar­qué à bord du satel­lite euro­péen Sen­ti­nel-5P depuis 2017, offrent des don­nées à des réso­lu­tions plus fines. Chaque jour, TROPOMI four­nit des mesures de la concen­tra­tion de méthane sur l’ensemble du globe à une réso­lu­tion de 5,5 x 7 km2. À cette avan­cée tech­no­lo­gique, s’ajoutent les déve­lop­pe­ments dans le trai­te­ment des don­nées, comme l’utilisation de réseaux neu­ro­naux et de l’intelligence arti­fi­cielle3.

Des satellites révèlent des émissions massives de méthane, qui surpasse les estimations industrielles

En 2022 dans la revue Science, une équipe inter­na­tio­nale révèle d’abondantes émis­sions de méthane grâce aux don­nées de TROPOMI4. Plus de 1 800 ano­ma­lies asso­ciées à des sites super-émet­teurs (reje­tant plus de 25 tonnes de méthane par heure) sont détec­tées sur la période 2019–2020 sur la pla­nète. Les deux tiers des évè­ne­ments sont liés à la pro­duc­tion de pétrole et gaz, et ont lieu majo­ri­tai­re­ment en Rus­sie, au Turk­mé­nis­tan, aux États-Unis, au Moyen-Orient et en Algérie. 

Autre révé­la­tion des images par satel­lites : les don­nées offi­cielles sous-estiment lar­ge­ment les rejets de méthane. En 2018, à par­tir de mesures au sol, une équipe sou­li­gnait déjà que son esti­ma­tion des émis­sions du sec­teur du pétrole et gaz aux États-Unis dépas­sait de 60 % celle de l’inventaire de l’Agence de pro­tec­tion de l’environnement5. En 2023, une autre équipe (Shen et al., 2023, sur la figure ci-des­sous) quan­ti­fie grâce aux don­nées des satel­lites les émis­sions natio­nales de méthane issues de l’exploitation des hydro­car­bures6. Résul­tat : les émis­sions totales sont 30 % plus impor­tantes que celles offi­ciel­le­ment rap­por­tées par les États dans le cadre de la Conven­tion-cadre des Nations unies pour le chan­ge­ment cli­ma­tique, prin­ci­pa­le­ment à cause de la sous-décla­ra­tion des quatre pays les plus émet­teurs (États-Unis, Rus­sie, Vene­zue­la et Turk­mé­nis­tan). Les rejets de méthane s’élèvent à 62 mil­lions de tonnes par an pour le sec­teur du pétrole et du gaz, et à 32 mil­lions de tonnes par an pour le sec­teur char­bon. Pour le cli­mat, cela repré­sente l’équivalent de 20 ans d’émissions de CO2 issues de la com­bus­tion du gaz natu­rel, d’après les auteurs.

D’autres esti­ma­tions ont été réa­li­sées par dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions : le consor­tium scien­ti­fique Glo­bal Methane Bud­get et l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie (AIE). Toutes sont supé­rieures aux don­nées trans­mises par les États, et sont très lar­ge­ment supé­rieures à celles four­nies par les indus­triels eux-mêmes. « Le méthane est le deuxième plus impor­tant gaz à effet de serre émis par les acti­vi­tés humaines : il est cru­cial de bien connaître ses émis­sions pour pou­voir les réduire dans le but d’atténuer le chan­ge­ment cli­ma­tique », pointe Marielle Sau­nois. En octobre 2024, les concen­tra­tions moyennes de méthane dans l’atmosphère atteignent 1 943 par­ties par mil­lion, soit 2,6 fois plus qu’avant l’ère indus­trielle7. Les émis­sions anthro­piques (liées aux acti­vi­tés humaines) repré­sentent envi­ron les deux tiers des rejets de méthane, les sources natu­relles étant majo­ri­tai­re­ment les zones humides et les eaux douces conti­nen­tales8. Alors que l’AIE estime que la réduc­tion des émis­sions des indus­tries fos­siles est « l’une des options les plus prag­ma­tiques et éco­no­miques pour réduire les émis­sions de gaz à effet de serre », les satel­lites sont de pré­cieux alliés pour iden­ti­fier les leviers les plus efficaces.

Source : IEA, Rap­port, Glo­bal Methane Tra­cker 20249.

Une multiplication des missions satellitaires dédiées à la surveillance du méthane à l’horizon ?

« Depuis quelques années, le nombre de mis­sions de satel­lites dédiées au méthane fleu­rit, à la fois pour des ques­tions scien­ti­fiques mais aus­si pour élar­gir l’offre de ser­vice aux indus­triels », ana­lyse Marielle Sau­nois. De nom­breuses entre­prises pri­vées lancent leurs propres satel­lites pour accom­pa­gner les indus­triels dans le repé­rage des fuites de méthane sur leurs sites. Les seuils de détec­tion des panaches de méthane – c’est-à-dire la plus petite concen­tra­tion à par­tir de laquelle le satel­lite peut les détec­ter – sont de plus en plus abais­sés : cela pour­rait ain­si ser­vir les indus­triels des déchets, dont les émis­sions sont moins intenses. Autre ini­tia­tive : à la COP27, un sys­tème d’alerte inter­na­tio­nal, bap­ti­sé MARS, a été lan­cé par le Pro­gramme des Nations Unies pour l’Environnement. En com­pi­lant l’ensemble des don­nées satel­lites publiques, il détecte les fuites majeures et alerte les pays et l’industriel concer­nés. Durant les 9 pre­miers mois de sa mise en ser­vice, le sys­tème a détec­té 500 évènements.

Source : IEA, Rap­port, Glo­bal Methane Tra­cker 202410.

Les satel­lites sont-ils donc le graal pour tra­quer nos émis­sions de méthane ? Dans un édi­to­rial publié dans Nature11, l’astrophysicienne Lor­na Fin­man dénonce un embal­le­ment exa­gé­ré : « Leur effi­ca­ci­té est sou­vent entra­vée par une réso­lu­tion spa­tiale limi­tée, des inter­fé­rences atmo­sphé­riques et le défi d’identifier pré­ci­sé­ment les sources d’émission spé­ci­fiques. » La scien­ti­fique appelle au déve­lop­pe­ment d’observations ter­restres et aériennes pour amé­lio­rer la pré­ci­sion de la sur­veillance du méthane. Marielle Sau­nois répond : « Il est bien sûr néces­saire d’accélérer nos efforts pour amé­lio­rer nos esti­ma­tions des émis­sions de méthane sec­teur par sec­teur. Les don­nées satel­lites ne per­mettent pas de tout détec­ter : il existe un délai de revi­site, les mesures sont obs­truées par les nuages, les rejets en mer sont plus dif­fi­ciles à détec­ter et les mesures satel­lites font face à cer­tains biais. Mais les fuites de méthane de l’industrie fos­sile ou des méga-décharges pour­raient être faci­le­ment évi­tées – contrai­re­ment à celles de l’agriculture. Il est cru­cial d’inciter les indus­triels à amé­lio­rer leurs infra­struc­tures, et les satel­lites aident à iden­ti­fier les sites res­pon­sables de ces grosses fuites et à les suivre. »

Anaïs Marechal
1https://​www​.iea​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​g​l​o​b​a​l​-​m​e​t​h​a​n​e​-​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​2​4​/​k​e​y​-​f​i​n​dings
2https://​www​.science​.org/​d​o​i​/​1​0​.​1​1​2​6​/​s​c​i​e​n​c​e​.​1​1​06644
3https://​www​.iea​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​g​l​o​b​a​l​-​m​e​t​h​a​n​e​-​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​2​4​/​p​r​o​g​r​e​s​s​-​o​n​-​d​a​t​a​-​a​n​d​-​l​i​n​g​e​r​i​n​g​-​u​n​c​e​r​t​a​i​nties
4https://​www​.science​.org/​d​o​i​/​1​0​.​1​1​2​6​/​s​c​i​e​n​c​e​.​a​b​j4351
5https://​www​.science​.org/​d​o​i​/​1​0​.​1​1​2​6​/​s​c​i​e​n​c​e​.​a​a​r7204
6https://www.nature.com/articles/s41467-023–40671‑6
7Lan, X., K.W. Tho­ning, and E.J. Dlu­go­ken­cky : Trends in glo­bal­ly-ave­ra­ged CH4, N2O, and SF6 deter­mi­ned from NOAA Glo­bal Moni­to­ring Labo­ra­to­ry mea­su­re­ments. Ver­sion 2025-02, https://​doi​.org/​1​0​.​1​5​1​3​8​/​P​8​X​G​-AA10
8https://iopscience.iop.org/article/10.1088/1748–9326/ad6463
9https://​www​.iea​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​g​l​o​b​a​l​-​m​e​t​h​a​n​e​-​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​2​4​/​p​r​o​g​r​e​s​s​-​o​n​-​d​a​t​a​-​a​n​d​-​l​i​n​g​e​r​i​n​g​-​u​n​c​e​r​t​a​i​nties
10https://​www​.iea​.org/​r​e​p​o​r​t​s​/​g​l​o​b​a​l​-​m​e​t​h​a​n​e​-​t​r​a​c​k​e​r​-​2​0​2​4​/​p​r​o​g​r​e​s​s​-​o​n​-​d​a​t​a​-​a​n​d​-​l​i​n​g​e​r​i​n​g​-​u​n​c​e​r​t​a​i​nties
11https://www.nature.com/articles/d41586-024–03987‑x.epdf?no_publisher_access=1&r3_referer=nature

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