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Toxic plastic waste floating underwater in the ocean
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« La pollution de la mer par les microplastiques aggrave la résistance aux antibiotiques »

Maria Belen
Maria Belen Sathicq
chercheuse à l'Institut de recherche sur l'eau du Conseil national italien de la recherche (CNR) financé par AXA Research Fund

C’est un phé­no­mène tout à fait natu­rel. Nous savons aujourd’hui que l’utilisation mas­sive des anti­bio­tiques – pour soi­gner les patients, mais sur­tout pour trai­ter les ani­maux d’élevage – a accé­lé­ré la résis­tance des bac­té­ries à ces trai­te­ments, les ren­dant pour la plu­part inef­fi­caces. Aucun nou­vel anti­bio­tique n’a été décou­vert depuis des décen­nies et nous ris­quons donc, dans un ave­nir proche, de nous retrou­ver contraints de nous en pas­ser – ce qui nous ren­drait vul­né­rables aux infec­tions micro­biennes chez l’humain. Le phé­no­mène crois­sant de la résis­tance aux anti­bio­tiques repré­sente donc aujourd’­hui l’une des menaces les plus graves pour la san­té humaine et ani­male. Et mieux com­prendre les dif­fé­rents moteurs de cette résis­tance devient urgent.

Récem­ment, les cher­cheurs ont fait le rap­pro­che­ment entre ce pro­blème et un autre enjeu majeur de notre époque : la pol­lu­tion de la mer par les micro­plas­tiques. Ces par­ti­cules de plas­tique, dont la taille est infé­rieure à 5 mil­li­mètres, pro­viennent de la dégra­da­tion des déchets plas­tiques, ou direc­te­ment des pro­duits eux-mêmes, notam­ment dans le cas des cos­mé­tiques. Du fait de leur petite taille, les micro­plas­tiques se trou­vant dans l’eau (océans, lacs, rivières) sont sou­vent ingé­rés par des ani­maux aqua­tiques, mais éga­le­ment par les humains, puisqu’ils sont éga­le­ment pré­sents dans l’eau de robi­net et les bou­teilles. Ils sont soup­çon­nés d’avoir des effets néfastes sur la san­té, et des études des­ti­nées à mieux com­prendre les risques encou­rus sont donc menées actuellement. 

Depuis une dizaine d’an­nées, lors de l’é­tude d’é­chan­tillons micro­biens pré­sents sur des micro­plas­tiques flot­tant dans les mers et les océans, des bac­té­ries patho­gènes [capables d’infecter les humains] de la famille des Vibrio, Sal­mo­nel­la ou Legio­nel­la ont été retrou­vées. Un bon nombre d’entre elles étaient por­teuses des gènes de la résis­tance aux anti­bio­tiques. En temps nor­mal, ces bac­té­ries ne sont pas pré­sentes dans les eaux marines car elles ne sur­vivent pas au pH de l’eau, à la sali­ni­té ou à d’autres fac­teurs envi­ron­ne­men­taux, mais leur pré­sence s’est par­ti­cu­liè­re­ment accrue dans les eaux côtières, entre autres. Cela serait prin­ci­pa­le­ment dû au rejet d’eaux usées domes­tiques, indus­trielles ou agri­coles… mais éga­le­ment de micro­plas­tiques. L’as­so­cia­tion entre micro­plas­tiques et bac­té­ries patho­gènes semble être res­pon­sable de la lon­gé­vi­té de ces bac­té­ries dans les milieux marins, de leur repro­duc­tion et de leur trans­port vers des régions très éloi­gnées du lieu de rejet en mer. La bio­lo­giste Maria Belen Sathicq, post-doc­to­rante à l’IR­SA (CNRS), étu­die ces pro­blé­ma­tiques d’é­co­lo­gie micro­bienne à tra­vers le pro­jet de recherche AENEAS.

Quels sont les prin­ci­paux dan­gers du binôme micro­plas­tiques / bac­té­ries résis­tantes aux anti­bio­tiques pour la san­té humaine et environnementale ?

La pol­lu­tion plas­tique a un impact majeur sur les acti­vi­tés de pêche com­mer­ciale et d’aquaculture. Quand les micro­plas­tiques s’accumulent dans les tis­sus des ani­maux marins, ils conta­minent éga­le­ment tous les niveaux de la chaîne ali­men­taire, jus­qu’à notre assiette. Mais les débris plas­tiques four­nissent éga­le­ment un sub­strat flot­tant qui agit comme un sup­port pour le trans­port d’algues nocives, de pol­luants orga­niques et de micro-orga­nismes poten­tiel­le­ment patho­gènes. En outre, les micro­plas­tiques peuvent faci­li­ter le trans­fert des gènes de résis­tance aux anti­bio­tiques aux ani­maux aqua­tiques qui les ingèrent ou les filtrent… puis aux consom­ma­teurs de pois­son et de fruits de mer, a for­tio­ri lorsqu’ils sont ingé­rés crus. 

Une étude de 2018 a mon­tré que le micro­biote des per­sonnes qui passent beau­coup de temps près des côtes pol­luées est sou­vent por­teur de bac­té­ries résis­tantes aux antibiotiques.

Une étude de 2018 a mon­tré que le micro­biote des per­sonnes qui passent beau­coup de temps près des côtes pol­luées est sou­vent por­teur de bac­té­ries résis­tantes aux anti­bio­tiques. Quant à l’en­vi­ron­ne­ment, les micro­plas­tiques induisent éga­le­ment une résis­tance des éco­sys­tèmes micro­biens aqua­tiques à d’autres pol­luants, tels que les métaux lourds. Cepen­dant, si ces phé­no­mènes sont confir­més par plu­sieurs études expé­ri­men­tales, la recherche de preuves de l’im­pact des micro­plas­tiques sur les com­mu­nau­tés micro­biennes en milieu natu­rel n’en est qu’à ses débuts.

Qu’est-ce que la « plas­ti­sphère » et com­ment se forme cette nou­velle niche éco­lo­gique sur laquelle pro­li­fèrent, entre autres, les bac­té­ries résis­tantes aux antibiotiques ?

Les bac­té­ries, les algues et les cham­pi­gnons se fixent à la sur­face de divers sub­strats durs – natu­rels ou arti­fi­ciels. Cela donne alors nais­sance au bio­film, une matrice adhé­sive et pro­tec­trice pro­duite par les microor­ga­nismes eux-mêmes, et dans laquelle ils vivent. En 2013, Zet­tler et ses col­lègues ont pro­po­sé le terme « plas­ti­sphère » pour dési­gner les com­mu­nau­tés micro­biennes décou­vertes sur des micro­plas­tiques col­lec­tés dans l’At­lan­tique Nord. Depuis, plu­sieurs recherches ont mon­tré que le plas­tique pou­vait per­mettre à des com­mu­nau­tés micro­biennes spé­ci­fiques de sur­vivre dans l’eau. Les micro­plas­tiques sont donc une nou­velle niche éco­lo­gique offrant aux bac­té­ries de plus grandes chances de sur­vie en milieu natu­rel, et dans les­quelles un échange géné­tique entre dif­fé­rents indi­vi­dus ou espèces est favo­ri­sé par la proxi­mi­té assu­rée par le biofilm.

Votre pro­jet AENEAS touche à sa fin. Quels sont les méthodes uti­li­sées et les résul­tats obtenus ?

Le pro­jet, né en 2019 grâce au sou­tien du AXA Research Fund, visait à étu­dier l’im­pact des micro­plas­tiques sur les com­mu­nau­tés micro­biennes des eaux côtières du nord de la Médi­ter­ra­née, avec un focus par­ti­cu­lier sur la sélec­tion poten­tielle de résis­tance aux anti­bio­tiques au sein des com­mu­nau­tés expo­sées à la pol­lu­tion micro­plas­tique. Nous avons d’abord éva­lué la com­po­si­tion des plas­tiques et la diver­si­té des com­mu­nau­tés micro­biennes sur les micro­plas­tiques dans six sites de la côte nord de la mer Tyr­rhé­nienne. Nous avons trou­vé que le poly­mère domi­nant y était le poly­éthy­lène, et que sa plus grande concen­tra­tion ne se trou­vait pas dans les sites à l’impact anthro­pique le plus impor­tant (comme les ports), comme on aurait pu s’y attendre, mais dans des zones moins fré­quen­tées, telles que les réserves naturelles. 

Les com­mu­nau­tés bac­té­riennes pré­sentes sur les micro­plas­tiques et dans l’eau sont très diverses, mais les bac­té­ries poten­tiel­le­ment patho­gènes Vibrio et les gènes de résis­tance aux anti­bio­tiques (en par­ti­cu­lier à la tétra­cy­cline), sont les plus abon­dants sur les micro­plas­tiques par rap­port à l’eau. Dans un second temps, nous avons ana­ly­sé de façon expé­ri­men­tale le rôle de dif­fé­rents poly­mères sur les bac­té­ries, en par­ti­cu­lier sur les patho­gènes. Nous avons prin­ci­pa­le­ment étu­dié la gomme des pneus, un type de plas­tique avec une com­po­si­tion chi­mique très com­plexe. En effet, ce maté­riau exerce une sélec­tion, et les bac­té­ries poten­tiel­le­ment patho­gènes (par exemple Pseu­do­mo­nas, Aero­mo­nas, Aci­ne­to­bac­ter) y sont rela­ti­ve­ment plus abon­dantes. Enfin, nous pré­voyons une enquête pour com­prendre le niveau de per­cep­tion du risque des citoyens vivant sur la côte de notre zone d’é­tude sur ces enjeux, impli­quant des lycéens.

À l’a­ve­nir, quels sont les aspects les plus urgents à étu­dier pour ten­ter de frei­ner la pro­pa­ga­tion de la résis­tance aux antibiotiques ?

Il reste encore beau­coup de choses à apprendre sur le rôle des micro­plas­tiques dans la pro­pa­ga­tion de la résis­tance aux anti­bio­tiques, même si la recherche a déjà accu­mu­lé de nom­breuses preuves via des tra­vaux de labo­ra­toire. Les résul­tats sug­gèrent cepen­dant for­te­ment que les micro­plas­tiques agissent comme un réser­voir à long terme pour la résis­tance aux anti­bio­tiques en rai­son de leur dura­bi­li­té, mais le rôle de chaque type de poly­mère et d’additif doit conti­nuer à être étu­dié. Il est éga­le­ment impor­tant d’é­va­luer le com­por­te­ment des bio­plas­tiques – un sub­sti­tut pro­met­teur aux plas­tiques à base de pétrole – qui pour­rait être simi­laire à celui d’autres plas­tiques clas­siques en ce qui concerne la for­ma­tion de com­mu­nau­tés microbiennes. 

La menace crois­sante de la résis­tance aux anti­bio­tiques néces­site une approche mul­ti­sec­to­rielle, qui consi­dère la san­té des humains, des ani­maux et de l’en­vi­ron­ne­ment comme connec­tées et dépen­dantes les unes des autres (concept de One Health). Il reste encore de nom­breux pro­blèmes à résoudre : l’a­bus humain d’an­ti­bio­tiques, l’u­sage exces­sif de ces médi­ca­ments dans les éle­vages et l’ef­fi­ca­ci­té des sta­tions d’é­pu­ra­tion des eaux usées pour éli­mi­ner les pol­luants tels que les microplastiques.

Propos recueillis par Annalisa Plaitano

Auteurs

Maria Belen

Maria Belen Sathicq

chercheuse à l'Institut de recherche sur l'eau du Conseil national italien de la recherche (CNR) financé par AXA Research Fund

Biologiste argentine, vivant et travaillant en Italie, Maria Belen est titulaire d'une licence en biologie de l'Universidad Nacional de La Plata (Buenos Aires, Argentine) et d'un doctorat de la même université, spécialisé dans l'évaluation de la qualité de l'eau. Avant d'arriver au Groupe d'Ecologie Moléculaire (IRSA-CNR), Elle a travaillé sur l'utilisation du phytoplancton comme indicateur de pollution, en mettant l'accent sur les cyanobactéries. Actuellement, Maria Belen bénéficie d'un financement de AXA Research Fund avec son projet ENEAS, qui vise à comprendre le rôle des microplastiques dans la propagation des bactéries résistantes aux antibiotiques dans la mer Tyrrhénienne.

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