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Astrophysique : ces 3 découvertes récentes qui nous éclairent sur l’univers

Boson de Higgs : « Nous avons découvert l’origine de la matière dans l’Univers »

avec Yves Sirois, directeur de recherche de classe exceptionnelle (DRCE) au CNRS à l'École polytechnique (IP Paris)
Le 3 novembre 2021 |
5min. de lecture
Yves Sirois
Yves Sirois
directeur de recherche de classe exceptionnelle (DRCE) au CNRS à l'École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • En 1964, les physiciens théoriciens Robert Brout, François Englert et Peter Higgs ont proposé un mécanisme appelé ‘champ de Higgs’, qui imprègne tout l'Univers.
  • Comme tous les champs fondamentaux, il est associé à une particule – dans ce cas, le boson de Higgs. Ce boson est la manifestation visible du champ de Higgs, un peu comme une vague à la surface de la mer.
  • Pendant de nombreuses années, il existait un problème majeur : aucune expérience n'avait jamais observé le boson de Higgs pour confirmer cette théorie.
  • Cependant, en 2012 le boson de Higgs a été enfin découvert au « Large Hadron Collider » (LHC), un accélérateur de particules situé au CERN.
  • Ce faisant, les chercheurs en physique des particules ont reproduit en laboratoire les conditions physiques des premiers instants de notre Univers.

Pré­dit pour la pre­mière fois en 1964 par les théo­ri­ciens, dont Peter Higgs et Fran­çois Englert (prix Nobel 2013), pour expli­quer pour­quoi cer­taines par­ti­cules ont une masse, le boson de Higgs a été décou­vert en 2012 au « Large Hadron Col­li­der » (LHC). Cet accé­lé­ra­teur de par­ti­cules situé au CERN à la fron­tière fran­co-suisse a pro­duit la fameuse par­ti­cule lors de col­li­sions entre pro­tons de très haute énergie.

Lors de ces col­li­sions, le LHC a atteint une éner­gie record de 7000 GeV, per­met­tant aux cher­cheurs en phy­sique des par­ti­cules de repro­duire en labo­ra­toire les condi­tions phy­siques des pre­miers ins­tants de notre Uni­vers, soit une frac­tion de mil­liar­dième de seconde après le Big Bang. Ils ont ain­si pu atteindre pour la pre­mière fois le moment où les par­ti­cules élé­men­taires qui consti­tuent la matière ordi­naire sont appa­rues dans l’U­ni­vers naissant.

Le champ de Higgs

Les phy­si­ciens savent depuis les années 1970 que deux des quatre forces fon­da­men­tales de la nature – la force faible et la force élec­tro­ma­gné­tique – sont étroi­te­ment liées. Ces deux forces peuvent être décrites dans le cadre d’une même théo­rie, qui consti­tue la base du Modèle Stan­dard de la phy­sique des par­ti­cules. Cette ‘uni­fi­ca­tion’ implique que l’élec­tri­ci­té, le magné­tisme, la lumière et la radio­ac­ti­vi­té sont tous des mani­fes­ta­tions d’une seule force sous-jacente, connue sous le nom de force électrofaible.

Si les équa­tions de base de la théo­rie uni­fiée décrivent cor­rec­te­ment la force élec­tro­faible et les par­ti­cules qui la véhi­culent, à savoir le pho­ton et les ‘bosons vec­teurs’, W et Z, il y a un hic majeur : toutes ces par­ti­cules res­sortent sans masse dans les cal­culs. Si le pho­ton est en effet sans masse, les W et Z ont une masse presque 100 fois celle d’un pro­ton. Pour résoudre ce pro­blème, les phy­si­ciens théo­ri­ciens Robert Brout, Fran­çois Englert et Peter Higgs ont pro­po­sé un méca­nisme qui confère une masse aux par­ti­cules W et Z lors­qu’elles inter­agissent avec un champ invi­sible, appe­lé ‘champ de Higgs’, qui imprègne tout l’Univers.

Brisure spontanée de la symétrie électrofaible

Juste après le Big Bang, le champ de Higgs était nul, mais lorsque l’Univers s’est refroi­di et que sa tem­pé­ra­ture est tom­bée en des­sous d’une cer­taine tem­pé­ra­ture cri­tique, le champ de Higgs a aug­men­té spon­ta­né­ment de sorte que toute par­ti­cule inter­agis­sant avec lui a acquis une masse. Plus une par­ti­cule inter­agit avec ce champ, plus elle devient lourde. Les par­ti­cules comme le pho­ton qui n’in­te­ra­gissent pas avec lui demeure sans masse alors que le W et le Z ont une masse.

Cette aug­men­ta­tion sou­daine du champ de Higgs a conduit à la rup­ture spon­ta­née de la symé­trie élec­tro­faible, avec pour consé­quence sai­sis­sante : l’in­te­rac­tion faible se retrou­vait sou­dai­ne­ment véhi­cu­lée par le W et le Z tan­dis qu’est appa­ru en même temps le pho­ton de masse nulle, véhi­cule de l’in­te­rac­tion élec­tro­ma­gné­tique. Résul­tat : l’in­te­rac­tion faible, res­pon­sable de la radio­ac­ti­vi­té, n’a­git qu’à très courte dis­tance, alors que l’in­te­rac­tion élec­tro­ma­gné­tique a une por­tée infi­nie. Avec l’ap­pa­ri­tion de la masse des par­ti­cules élé­men­taires, comme l’élec­tron ou les quarks, et celle de l’in­te­rac­tion élec­tro­ma­gné­tique, qui per­met de défi­nir la charge élec­trique telle que nous la connais­sons, les ingré­dients néces­saires à la for­ma­tion des atomes de la matière ordi­naire appa­raissent enfin dans l’Univers.

Figure 1 : Vue trans­verse d’une extré­mi­té du détec­teur actuel CMS avec son « embout » au centre à gauche. © CERN

La découverte du siècle

Comme tous les champs fon­da­men­taux, le champ de Higgs est asso­cié à une par­ti­cule – dans ce cas, le boson de Higgs. Ce boson est la mani­fes­ta­tion visible du champ de Higgs, un peu comme une vague à la sur­face de la mer.

Pen­dant de nom­breuses années, il exis­tait un pro­blème majeur cepen­dant : aucune expé­rience n’a­vait jamais obser­vé le boson de Higgs pour confir­mer cette théo­rie. Le 4 juillet 2012, les grandes expé­riences CMS et ATLAS à CERN, ont toutes deux annon­cé la décou­verte d’une nou­velle par­ti­cule dans la région de masse autour de 125 GeV.

Le Labo­ra­toire Leprince-Rin­guet (LLR), avec le sou­tien du CNRS et de l’É­cole Poly­tech­nique, a été par­mi les prin­ci­paux pro­ta­go­nistes de cette ‘décou­verte du siècle’ au sein de la col­la­bo­ra­tion inter­na­tio­nale CMS. Il a depuis contri­bué à déter­mi­ner avec pré­ci­sion les pro­prié­tés intrin­sèques du boson H et ses cou­plages aux autres par­ti­cules élé­men­taires. Il a éga­le­ment pu confir­mer qu’il s’a­git bien d’un boson ‘sca­laire’, unique en son genre, car sans ‘spin’ : ce n’est ni une par­ti­cule de matière, tel l’élec­tron (spin = ½), ni le véhi­cule d’une inter­ac­tion tel le pho­ton (spin = 1). Les cher­cheurs du LLR ont éga­le­ment pu démon­trer que le boson H se couple aux autres par­ti­cules de la matière avec une inten­si­té pro­por­tion­nelle à leur masse.

Un programme intense d’améliorations

Les résul­tats actuels des expé­riences ATLAS et CMS indiquent que le boson H semble bel et bien pos­sé­der toutes les carac­té­ris­tiques de la par­ti­cule élé­men­taire pré­dite par le méca­nisme de bri­sure spon­ta­née de symé­trie à l’origine de la masse des par­ti­cules dans l’Univers. Pour mieux com­prendre ces résul­tats, nous devons mesu­rer la manière dont le boson H se couple avec lui-même. Dans la pra­tique, cela signi­fie pou­voir accé­der à la pro­duc­tion de paires de bosons H, ce qui ne sera pos­sible qu’en pous­sant au maxi­mum les per­for­mances du grand col­li­sion­neur pro­ton-pro­ton du CERN. Pour y par­ve­nir, un intense pro­gramme d’a­mé­lio­ra­tion du col­li­sion­neur et des grands détec­teurs de par­ti­cules est en cours en vue d’une nou­velle phase d’ex­ploi­ta­tion du LHC à très haute lumi­no­si­té, appe­lée HL-LHC, à par­tir de 2027.

La lumi­no­si­té d’un col­li­sion­neur est une quan­ti­té pro­por­tion­nelle au nombre de col­li­sions sur­ve­nant dans un inter­valle de temps. La lumi­no­si­té inté­grée pen­dant la phase HL-LHC devrait per­mettre aux expé­riences ATLAS et CMS d’aug­men­ter d’un fac­teur 10 au moins le nombre de col­li­sions enre­gis­trées. Ce gain de sen­si­bi­li­té devrait don­ner non seule­ment accès à la pro­duc­tion de paires de bosons H, mais aus­si per­mettre d’é­tendre les recherches. Nous pour­rions ain­si obser­ver, qui sait, la pro­duc­tion directe de matière noire (qui consti­tue­rait 27% de la matière de l’Univers et qui demeure une énigme pour les phy­si­ciens) ou les bosons sca­laires addi­tion­nels pré­dits par diverses théo­ries allant au-delà du Modèle Stan­dard.

Un calorimètre innovant pour repousser les limites

 Le labo­ra­toire Leprince-Rin­guet est impli­qué dans le déve­lop­pe­ment de la méca­nique et de l’électronique de déclen­che­ment d’un nou­veau type de calo­ri­mètre pour l’expérience CMS à HL-LHC. Il s’agit de construire deux détec­teurs iden­tiques devant rem­pla­cer les embouts actuels (voir pho­to ci-des­sous) fer­mant les extré­mi­tés avant et arrière du cylindre for­mé par l’expérience, et qui devront sur­vivre à un envi­ron­ne­ment extrê­me­ment hos­tile, avec des doses inté­grées de radia­tion attei­gnant 2 méga Gy et une fluence de 1016 neu­trons par cm2. Les détec­teurs devront par ailleurs pou­voir affron­ter une fré­quence de croi­se­ment des fais­ceaux de pro­tons de 40 MHz, tout en fai­sant le tri par­mi les cen­taines de col­li­sions qui se pro­dui­ront à chaque croisement.

La solu­tion adop­tée est néces­sai­re­ment par­ti­cu­liè­re­ment com­plexe. Il s’agit d’un calo­ri­mètre haute gra­nu­la­ri­té appe­lé HGCAL, avec des plans de lec­ture for­més de tuiles de sili­cium sur bases de tungs­tène et des plans d’absorbeurs en plomb.  La gra­nu­la­ri­té de ce nou­veau calo­ri­mètre est sans pré­cé­dent en phy­sique des hautes éner­gies, avec plus de 6 mil­lions de canaux de lec­ture par embout pour des cel­lules de sili­cium de 0,5 et 1,0 cm2, le tout ali­men­tant en signaux ana­lo­giques des puces élec­tro­niques à la pointe de la tech­no­lo­gie déve­lop­pées sur le site de l’IPP par le labo­ra­toire OMEGA.  Le HGCAL four­ni­ra une recons­truc­tion com­plète de l’énergie, de l’impulsion et du temps de vol des dif­fé­rentes par­ti­cules pro­duites au point de col­li­sion. Il sera un élé­ment déter­mi­nant pour la recons­truc­tion du flux des par­ti­cules créées par cha­cune des col­li­sions, avec un impact majeur sur toutes les ana­lyses de phy­sique à HL-LHC.

Auteurs

Yves Sirois

Yves Sirois

directeur de recherche de classe exceptionnelle (DRCE) au CNRS à l'École polytechnique (IP Paris)

Formé à Montréal au Canada et titulaire d’un Ph.D. de l’Université McGill, médaillé d’argent du CNRS en 2014 et élu Fellow de la Société européenne de Physique en 2019, Yves Sirois est physicien de l’expérience CMS au CERN et directeur depuis janvier 2020 du Laboratoire Leprince-Ringuet à l’Institut Polytechnique de Paris.

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