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Comment les télescopes spatiaux dévoilent les mystères du cosmos

Entre les galaxies, matière noire et poussière interstellaire

avec Isabelle Dumé, journaliste scientifique
Le 17 novembre 2021 |
4min. de lecture
David Elbaz
David Elbaz
astrophysicien et directeur scientifique du département d'astrophysique du CEA
En bref
  • Les télescopes spatiaux nous permettent la récolte de données sur l'Univers inaccessibles et invisibles depuis le sol terrestre.
  • Ces observations nous donnent des connaissances plus approfondies sur la composition de l'espace ; par exemple, on sait aujourd'hui que les galaxies flottent dans une matière appelée plasma, et qu'elles perdent une partie de leur matière par le biais des vents galactiques.
  • Ces nouvelles façons d’observer nous poussent à des innovations techniques, qui peuvent être bénéfiques pour des objets du quotidien comme les téléphones portables.

Chaque fois que nous ouvrons une nou­velle fenêtre sur le cos­mos, c’est-à-dire sur cer­taines cou­leurs ou régions du spectre élec­tro­ma­gné­tique dans le ciel, nous décou­vrons de nou­veaux objets et étoiles. C’est parce que nous avons accès à toute une gamme de lon­gueurs d’onde tota­le­ment inac­ces­sibles depuis le sol. Par exemple, la pre­mière fois que nous avons envoyé un satel­lite pour obser­ver l’Univers en rayons X, dans les années 1960, nous avons décou­vert des taches dans le ciel dont l’origine était incon­nue et qui se sont avé­rées être du plas­ma chauf­fé à plu­sieurs mil­lions de degrés. Ces taches indi­quaient la pré­sence de « méga­poles » dans l’Univers : de « villes » habi­tées par des cen­taines de galaxies.

Ce plas­ma est la matière dans laquelle flottent les galaxies, il est tota­le­ment invi­sible depuis le sol. Lorsque nous étu­dions cette source de rayon­ne­ment, nous décou­vrons un cer­tain nombre de choses : la tem­pé­ra­ture de ce gaz est direc­te­ment liée à la masse qui est conte­nue dans la méga­pole ; et il abrite dix fois plus de masse que tout ce qui rayonne de la lumière visible. C’est l’une des preuves de l’existence d’une forme de matière noire dans l’Univers.

Exploiter le spectre électromagnétique pour observer l’espace

Grâce à l’astronomie en rayons X, nous avons éga­le­ment décou­vert que le fer existe entre les galaxies. Cet élé­ment, selon les connais­sances actuelles, ne peut être créé que lors de l’explosion d’une étoile, et notam­ment au cœur des étoiles les plus mas­sives. Or, entre les galaxies, il n’y a pas d’étoiles. Cette obser­va­tion apporte donc la preuve que les galaxies doivent perdre une par­tie de leur matière, sous la forme de ce qu’on appelle les vents galac­tiques. Ces vents pro­viennent des explo­sions d’étoiles à l’intérieur des galaxies, qui pro­jettent leur matière à l’extérieur de celles-ci, en ali­men­tant ain­si le plas­ma avec leurs atomes de fer.

L’autre extré­mi­té du spectre élec­tro­ma­gné­tique, l’infrarouge, est une autre zone pra­ti­que­ment inac­ces­sible depuis le sol et pour laquelle il faut envoyer des satel­lites dans l’espace. IRAS (Infra­red Astro­no­mi­cal Satel­lite), un satel­lite amé­ri­cain lan­cé en 1985, a été le pre­mier à obser­ver l’Univers aux lon­gueurs d’onde infra­rouges. Il a fait une décou­verte éton­nante : ce qui appa­rais­sait comme des « trous » dans le ciel était en fait les régions de matière les plus denses et les plus concen­trées de la Voie lac­tée, des nuages molé­cu­laires géants com­po­sés d’atomes, de molé­cules, de grains de pous­sière. En somme, des lieux où naissent les nou­velles géné­ra­tions d’étoiles.

Cette pous­sière inter­stel­laire, qui rend opaques les régions qui absorbent la lumière des étoiles, est chauf­fée à une tem­pé­ra­ture d’environ 40 degrés au-des­sus du zéro abso­lu, c’est-à-dire ‑230 °C, et rayonne dans l’infrarouge. Dans notre labo­ra­toire au CEA, nous avions déve­lop­pé des détec­teurs pour l’infrarouge, ce qui nous a per­mis de créer la camé­ra de l’ISO (Obser­va­toire Spa­tial Infra­rouge), un satel­lite euro­péen lan­cé en 1995. Les obser­va­tions de l’ISO ont démon­tré qu’il exis­tait des régions, dans les­quelles des étoiles étaient nées dans la Voie lac­tée, qui n’avaient pas été détec­tées. Une ana­lyse plus pous­sée a révé­lé qu’en fait, tout au long de l’histoire de l’Univers, la majo­ri­té des nais­sances d’étoiles nous avaient échappé.

Ce satel­lite a été sui­vi par Spit­zer (Space Infra­red Teles­cope Faci­li­ty), un satel­lite amé­ri­cain, en 2003 et par Her­schel, de l’Europe, en 2009. Là encore, notre labo­ra­toire a construit l’une des camé­ras les plus uti­li­sées sur Herschel.

Les progrès de la recherche sur les matériaux pour l’espace profitent à des applications sur Terre

Les téles­copes spa­tiaux ont la par­ti­cu­la­ri­té que tous les com­po­sants élec­tro­niques embar­qués sur leurs cap­teurs doivent résis­ter aux condi­tions dif­fi­ciles du cos­mos. Ils doivent notam­ment être résis­tants aux rayons cos­miques. Ils doivent éga­le­ment être robustes aux vibra­tions. Même les vis uti­li­sées dans ces satel­lites sont spé­cia­le­ment conçues pour l’espace afin de résis­ter au froid. Il s’agit donc d’un tout nou­veau type de tech­no­lo­gie que nous déve­lop­pons et amé­lio­rons en permanence.

Cette quête de maté­riaux per­for­mants pour l’espace fait pro­gres­ser la recherche en science des maté­riaux et des détec­teurs. Par exemple, lorsque nous avons obser­vé des objets d’une lumi­no­si­té extrê­me­ment faible, nous avons réa­li­sé que nous devions déve­lop­per des camé­ras capables de cap­tu­rer quelques pho­tons (les par­ti­cules de lumière). Dans la vie de tous les jours, il n’y avait aucune rai­son de faire cela, mais pour obser­ver les étoiles dans l’Univers, c’était indispensable.

Aujourd’hui, nous nous ren­dons compte que c’est utile d’avoir de tels détec­teurs parce que quand nous avons une petite ouver­ture, comme c’est le cas dans nos télé­phones por­tables, il faut avoir des détec­teurs capables de cap­ter très peu de lumière et, mal­gré cela, de pro­duire une très bonne image. Donc, une bonne par­tie des dis­po­si­tifs optiques et des détec­teurs que l’on trouve aujourd’hui dans les télé­phones et autres appa­reils ont béné­fi­cié de l’exploration spatiale.

« La plus belle ruse de la lumière »

Ce qui m’a le plus sur­pris, c’est que lorsque j’étudie l’Univers, depuis les temps les plus recu­lés jusqu’à aujourd’hui, ce que je vois semble être en totale contra­dic­tion avec ce que nous appre­nons en phy­sique — à savoir que le deuxième prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique conduit à une aug­men­ta­tion de l’entropie, ou du désordre. Cer­tains disent que c’est la consé­quence logique du fait que l’évolution natu­relle de l’Univers est d’aller vers de plus en plus de désordre. En réa­li­té, ce que nous obser­vons, c’est que l’entropie aug­mente non pas par le désordre, mais par la pro­duc­tion de lumière. Il est beau­coup plus effi­cace pour la matière de s’organiser en for­mant des struc­tures com­plexes, qui vont à leur tour pro­duire de l’entropie sous forme de lumière, que d’être désor­don­née. Mon livre « La plus belle ruse de la lumière » raconte com­ment l’histoire de notre Uni­vers est basée sur la struc­tu­ra­tion de la matière en de telles struc­tures de plus en plus complexes.

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