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Les nouvelles stratégies de la guerre asymétrique

Guerre asymétrique : comment répondre aux menaces hybrides

avec Richard Robert, journaliste et auteur
Le 27 octobre 2021 |
5min. de lecture
Jérôme Clech
Jérôme Clech
ingénieur de recherche à l’ESDR3C (CNAM) et enseignant à Sciences Po Paris
En bref
  • Les menaces hybrides viennent d’États qui ajoutent à la guerre conventionnelle la manipulation de l’information, mais aussi d’entités hybrides, criminelles ou terroristes.
  • La prise en compte de ces menaces appelle d’autres moyens d’action, eux-mêmes hybrides : la « guerre avant la guerre ».
  • La « prévention augmentée » combinerait l’épée (drones armés, cyber-offensives et offensives dans le champ « cyber », entendu au sens extensif du terme) pour agir à l’extérieur et le bouclier (cyber-sécurité et sécurité par le cyber) pour protéger nos territoires.
  • L'Europe doit encore renforcer ses capacités dans ce domaine, d’autant que ces menaces obligent à renouveler nos réponses en matière d’anticipation : les défis posés sont technologiques, juridiques et éthiques.

Qu’est-ce qu’une menace « hybride » ?

Jérôme Clech. Au-delà des États (Rus­sie, Chine) qui pra­tiquent une guerre hybride, entre modes d’action conven­tion­nels et mani­pu­la­tion de l’information (fake news, demain deep fakes, etc.), les hybrides, à la fois cri­mi­nels, tra­fi­quants, gang­sters, ter­ro­ristes, uti­lisent les moyens tech­no­lo­giques mêmes de la mon­dia­li­sa­tion ; ils en consti­tuent la face noire. Et c’est pour­quoi ils repré­sentent un défi pour les États et mêmes les grandes entreprises.

Les tech­no­lo­gies de l’information n’ont pas mis fin à la dis­sy­mé­trie de hard power entre les États déve­lop­pés et les acteurs non-éta­tiques, mais consti­tuent un éga­li­sa­teur de puis­sance dans tous les domaines du soft power inti­me­ment liés à la sphère infor­ma­tion­nelle (culture, influence, médias, réseaux sociaux, pro­pa­gande, etc.). Car, pour tous, l’information se déplace à la vitesse de la lumière. En inves­tis­sant « l’infosphère », les acteurs non-éta­tiques ont res­tau­ré le volet symé­trique de l’affrontement, mais dans un registre prin­ci­pa­le­ment non-ciné­tique : l’impact d’un atten­tat est en effet bien supé­rieur au nombre de morts, dans la mesure où les socié­tés occi­den­tales ont une très faible accep­ta­tion du risque.

Com­ment répondre à cette menace ?

À menaces hybrides, stra­té­gie hybride. Notre stra­té­gie de défense et de sécu­ri­té natio­nale, pre­nant acte d’une « masse cri­tique » absente de notre dis­po­si­tif, vise à recu­ler le seuil de déclen­che­ment d’une inter­ven­tion mili­taire d’envergure, notam­ment en cas d’attaques hybrides. Mais une lacune appa­raît méca­ni­que­ment dans le conti­nuum des fonc­tions stra­té­giques que ni la « dis­sua­sion » nucléaire ni la « pro­tec­tion » des ter­ri­toires et des popu­la­tions ne peuvent com­bler. Une forme de « pré­ven­tion aug­men­tée » serait néces­saire : la « pré­ven­tion » actuelle serait éten­due à une action en pro­fon­deur visant l’intimidation et l’entrave pré­coce par la conju­gai­son de frappes ciné­tiques à dis­tance et de cyber-offen­sives, non seule­ment dans la couche phy­sique du cybe­res­pace, mais aus­si dans les couches logiques et socio-cog­ni­tives du cyberespace.

Concrè­te­ment, une pré­ven­tion aug­men­tée por­te­rait sur les points névral­giques, à l’instar des frappes de drones visant à neu­tra­li­ser des chefs ter­ro­ristes, par exemple. À la fois mili­taires et lar­ge­ment déshu­ma­ni­sées, plus ou moins fur­tives ou régu­lières, ces frappes à dis­tance sont éga­le­ment à l’origine d’évolutions éthiques. L’Europe emboite d’ailleurs le pas puisque l’un des pro­jets de la Coopé­ra­tion struc­tu­rée per­ma­nente (CSP, acti­vée en 2017) n’est autre que l’Eurodrone MALE (Medium Alti­tude Long Endu­rance) pos­si­ble­ment armé à terme, dont le déve­lop­pe­ment est en par­tie finan­cé par le pré­cur­seur du Fonds euro­péen de défense (FEDef). 

Et côté cyber, les cyber-offen­sives consti­tuent un mode d’action hybride à dis­tance : à fina­li­té maté­rielle lorsqu’il s’agit de frap­per la couche phy­sique du cybe­res­pace ; imma­té­rielle lorsqu’il s’agit d’exploiter ou d’atteindre l’infosphère. La lutte infor­ma­tique active (LIA), hybride par nature dans la mesure où elle implique l’internalisation des com­pé­tences en matière de pira­tage infor­ma­tique au sein de la défense, est un mode cyber-offen­sif agis­sant sur la couche logique. Menaces hybrides et cyber forment l’un des domaines de coopé­ra­tion OTAN-UE, et la CSP regroupe près d’une dizaine de pro­jets dans ce registre.

La pré­ven­tion aug­men­tée pour­rait aus­si agir sur les flux par le biais d’une sur­veillance hybride des fron­tières. Appor­tant une plus-value en matière d’observation, les drones sont uti­li­sés dans le domaine civil pour la sur­veillance des fron­tières aux États-Unis. Il s’agit non seule­ment d’entraver l’immigration clan­des­tine, dont on sait qu’elle irrigue tout l’éventail de l’économie illé­gale, mais aus­si les tra­fics de toutes natures (armes, drogues, contre­fa­çons, etc.) qui hybrident les menaces et font le lit du ter­ro­risme inter­na­tio­nal, en par­ti­cu­lier. Depuis 2020, l’u­ti­li­sa­tion de drones a ren­for­cé le sys­tème Fron­tex aux fron­tières de l’Union euro­péenne (UE). Natu­rel­le­ment, l’efficacité du dis­po­si­tif serait sans doute accrue en l’in­té­grant à la gamme de cap­teurs ani­més par la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment (dont la DGSE et Tracfin).

Il s’agit de carac­té­ri­ser et d’identifier la menace poten­tielle que repré­sente un indi­vi­du selon son pro­fil comportemental.

Du contrôle des fron­tières à la ges­tion du risque aux fron­tières, l’émergence du concept de « smart bor­ders » cor­res­pond à la mise en œuvre aux aéro­ports d’assemblages « intel­li­gents », d’abord fon­dés sur la bio­mé­trie. Il s’agit de carac­té­ri­ser et d’identifier la menace poten­tielle que repré­sente un indi­vi­du selon son pro­fil com­por­te­men­tal. Ain­si, le PNR (Per­so­nal Name Record) consti­tue un dis­po­si­tif per­met­tant d’évaluer le risque qu’un voya­geur soit lié à une entre­prise ter­ro­riste ; il est conçu pour savoir « ce qu’a fait l’individu » avant de réser­ver un vol et pour pré­dire « ce qu’il fera pro­ba­ble­ment », à destination.

Afin d’y voir plus clair dans le maquis numé­rique géné­ré par « l’informatisation du corps » (le sha­dow body, un nuage de don­nées et d’informations qui dépassent l’individu lui-même puisque cer­taines ne prennent sens qu’en consti­tuant des séries), il pour­rait alors être utile que le data­mi­ning per­mis par l’IA croise le PNR avec les fichiers déte­nus par les forces natio­nales de défense et de sécu­ri­té, et plus par­ti­cu­liè­re­ment ceux que pos­sèdent les agences de la com­mu­nau­té du ren­sei­gne­ment. Sous réserve d’une sou­ve­rai­ne­té numé­rique effec­tive au niveau euro­péen (car c’est l’échelle per­ti­nente), on pour­rait ima­gi­ner que l’ensemble de ces don­nées soient à terme héber­gées sur un cloud dédié.

Mais que vau­drait un cloud de confiance où seule la France y met­trait cer­tains de ses ren­sei­gne­ments (rela­tifs au contre­ter­ro­risme ou aux flux illi­cites, par exemple) issus de ses cap­teurs ? Car pour l’heure, nous n’avons qu’un Col­lège du ren­sei­gne­ment en Europe – et non un col­lège euro­péen ! Lui don­ner un nom per­met­trait de faire renaître – ou pas : rien d’opérationnel, mais l’ambition de construire une « culture stra­té­gique com­mune » … Certes, c’est ce par quoi tout pro­jet euro­péen devrait com­men­cer, comme le pen­sait Jean Mon­net, mais des efforts consi­dé­rables res­tent à faire – ce dont a pris acte, soit dit en pas­sant, le pré­sident E. Macron dans son dis­cours de la Sor­bonne en 2017, avec l’Initiative euro­péenne d’intervention (IEI).

Natu­rel­le­ment, l’usage des don­nées et la recherche de telles syner­gies posent des ques­tions éthiques et juri­diques qui nous ren­voient au dilemme sécu­ri­té-liber­té.

Allons-nous vers une hybri­da­tion généralisée ?

La réponse aux hybrides gagne­rait à davan­tage d’hybridation jus­te­ment. Car si les tech­no­lo­gies ont un rôle majeur et gran­dis­sant à jouer, les capa­ci­tés affé­rentes (équi­pe­ment et savoir-faire) ne doivent pas se réduire à un féti­chisme tech­nique. Il faut pou­voir arti­cu­ler la force explo­ra­toire de la machine avec l’intuition humaine pour, sinon les hybri­der, du moins ren­for­cer leur copro­duc­tion. La pré­ven­tion aug­men­tée ne serait qu’une inflexion stra­té­gique. Il fau­drait faire encore davan­tage : un saut quan­tique en matière d’anticipation. Anti­ci­per les hybrides pour ne plus avoir à y répondre, c’est ain­si qu’il fau­drait com­prendre à mon sens la logique de « gagner la guerre avant la guerre », pour citer le chef d’État-major des Armées. Cela impli­que­rait de refon­der les méthodes et outils de pros­pec­tive stra­té­gique, de por­ter une atten­tion renou­ve­lée au décè­le­ment pré­coce des « signaux faibles », afin de tuer dans l’œuf les futures menaces avant leur éclo­sion. Per­ce­voir et carac­té­ri­ser la struc­ture sous-jacente de phé­no­mènes hybrides en ges­ta­tion néces­sitent sans doute de défi­nir et de construire « l’honnête cyborg » du 21e siècle. Mais c’est là une autre histoire !

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