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Les bioplastiques sont-ils si fantastiques ?

Peut-on transformer nos déchets en bioplastiques ?

avec Richard Robert, journaliste et auteur
Le 2 février 2021 |
3min. de lecture
Grégory Nocton
Grégory Nocton
chercheur CNRS en chimie de synthèse et professeur à l'École polytechnique (IP Paris)
Grégory Danoun
Grégory Danoun
chercheur CNRS en chimie de synthèse et professeur à l'École polytechnique (IP Paris)
En bref
  • Grégory Nocton et Grégory Danoun, chercheurs en chimie de synthèse, travaillent sur de nouveaux procédés pour produire des polymères à partir de déchets.
  • Ils peuvent trouver des briques élémentaires dans presque n’importe quelle matière. Leur objectif est donc de développer des procédés de synthèse optimaux pour produire ces nouveaux matériaux.
  • Ils ont choisi les déchets car ils offrent une ressource durable qui n’entre pas en compétition avec d’autres procédés.
  • Le but : trouver des solutions variées afin de ne pas se retrouver prisonnier d’une seule option comme cela a été le cas le pétrole.

La dis­po­ni­bi­li­té du pétrole au XXe siècle a conduit la chi­mie orga­nique à concen­trer son atten­tion sur une seule source. L’essor des pro­duits « bio-sour­cés » amène à élar­gir le champ des recherches sus­cep­tibles d’avoir un impact indus­triel. Gré­go­ry Noc­ton (Ins­ti­tut Poly­tech­nique de Paris) et Gré­go­ry Danoun (CNRS), cher­cheurs en chi­mie de syn­thèse, se tournent vers les déchets.

Vos tra­vaux consistent en la défi­ni­tion de nou­velles méthodes de syn­thèse pour la chi­mie, à par­tir de matières pre­mières comme les déchets. Quelles sont les dif­fé­rences avec le pétrole ?

Gré­go­ry Noc­ton. Si vous posez la ques­tion à un indus­triel, il vous répon­dra en citant d’abord la dis­po­ni­bi­li­té du pétrole, son carac­tère homo­gène, la flui­di­té du maté­riau et de ses déri­vés. Mais pour nous, chi­mistes, la réponse réside sur­tout dans la sim­pli­ci­té des pro­duits pétro­liers, rap­por­tée à la com­plexi­té de matières pre­mières comme les déchets ali­men­taires, les déchets de bois, ou les embal­lages plas­tiques usa­gés. On trouve, dans ces maté­riaux, des molé­cules radi­ca­le­ment différentes. 

Gré­go­ry Danoun. Du point de vue de la chi­mie, on maî­trise par­fai­te­ment la fabri­ca­tion des poly­mères à par­tir de la pétro­chi­mie, ce qui en fait un domaine de recherche fon­da­men­tale peu sti­mu­lant. Mais avec les nou­velles matières pre­mières comme des déchets, ce ne sont pas les mêmes réac­tions, ni la même façon de tra­vailler et cela devient passionnant ! 

Vous cher­chez donc des pistes pour pro­duire des poly­mères à par­tir de déchets. Com­ment vous y prenez-vous ? 

GN. Le chi­miste, en prin­cipe, peut retrou­ver les briques élé­men­taires dans n’importe quelle matière. Ensuite, nous pou­vons s’en ser­vir comme matière pre­mière. A par­tir de nou­velles matières pre­mières, comme des déchets, nous iso­lons de nou­velles briques. Celles-ci per­met­tront ensuite de syn­thé­ti­ser des nou­veaux poly­mères avec d’autres pro­prié­tés intéressantes. 

GD. Nous avons des pistes de recherche car ces champs sont déjà explo­rés par les bio­lo­gistes et micro­bio­lo­gistes qui uti­lisent des bac­té­ries ou des enzymes autour de pro­ces­sus comme la fer­men­ta­tion. Le chi­miste est ici un acteur impor­tant. Son rôle est de com­prendre la façon dont les dif­fé­rentes molé­cules d’un déchet génèrent des réac­tions. Que ces réac­tions soient nom­breuses ajoute de l’intérêt !

Dans les déchets de bois par exemple, on trouve de la lignine, un poly­mère natu­rel. On la retrouve dans les déchets de céréales et de papier. Les déchets ali­men­taires offrent éga­le­ment un réper­toire fan­tas­tique de molé­cules, avec des acides, des acides gras… 

Pour obte­nir des molé­cules utiles on casse par exemple les acides car­boxy­liques. On obtient des briques élé­men­taires et de l’hydrogène. Cela ouvre sur de la pro­duc­tion d’hydrogène – nous venons de faire finan­cer un pro­jet sur ce sujet qui est en train de deve­nir stra­té­gique – et les briques élé­men­taires peuvent être uti­li­sées elles aussi.

Comme alter­na­tive au pétrole, pour­quoi les déchets plu­tôt que, par exemple, l’amidon ou le sucre ?

GN. Il y a deux réponses. La pre­mière c’est que l’amidon et le sucre sont déjà très « mains­tream ». La R&D indus­trielle s’est empa­rée du sujet, et si l’on cherche la nou­veau­té il faut aller sur des pro­blèmes plus complexes. 

La deuxième c’est que l’amidon, issu prin­ci­pa­le­ment du maïs, demande beau­coup d’eau. Si on fait du téréph­ta­late d’é­thy­lène, (en anglais poly­ethy­lene tereph­tha­late, PET) de maïs, vu sa demande mon­diale pour les bou­teilles en plas­tique, on aura vite un pro­blème de res­sources, sans par­ler de la com­pé­ti­tion avec l’alimentation. Il est plus por­teur d’explorer des res­sources qui res­te­ront struc­tu­rel­le­ment disponibles.

Qu’est-ce qu’on peut attendre à l’avenir de ce domaine ?

GD. Le déve­lop­pe­ment de nou­velles méthodes pour obte­nir ces briques élé­men­taires est un champ pas­sion­nant, qui pro­gresse très vite. Un des domaines les plus inté­res­sants, depuis une dizaine d’années, est par exemple la pho­to­chi­mie : on com­bine de nom­breux pro­cess, grâce à la lumière. On déve­loppe des réac­tions, on essaie de trou­ver de nou­veaux cata­ly­seurs mul­ti­fonc­tion­nels, ou au contraire spé­ci­fiques, qui visent une molé­cule dans l’ensemble des déchets (de la même façon qu’en bio­lo­gie il existe des enzymes spécifiques).

GN. L’enjeu aujourd’hui est de déve­lop­per un large panel de dif­fé­rentes méthodes, et de lever les ver­rous scien­ti­fiques. La diver­si­fi­ca­tion des sources de matières pre­mières per­met une pro­duc­tion plus durable. Notre mis­sion, c’est d’explorer et de trou­ver tout ce qui est pos­sible. Si on fait du spé­ci­fique, on risque de recom­men­cer comme avec le pétrole. Si on avait fait ça il y a cent ans, le monde aurait un autre visage !

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