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Quelles pistes pour réduire les émissions de GES de l’agriculture

L’agriculture consomme peu d’énergie, mais émet beaucoup de GES

avec Anaïs Marechal, journaliste scientifique
Le 23 février 2022 |
4min. de lecture
Nicolas Tonnet 2
Nicolas Tonnet
expert en énergie, biomasse et innovation à l’Agence de la transition écologique (ADEME)
En bref
  • Le secteur agricole consomme 4,5 millions de tonnes équivalent pétrole par an en France, en grande partie pour les engins agricoles.
  • Les bâtiments d’élevage et les serres chauffées sont les deux autres postes de consommation d’énergie, amenant le secteur de l'agriculture à représenter 3 % de la consommation totale d’énergie de la France.
  • Des modifications techniques permettent de réduire l’empreinte énergétique des exploitations. L’isolation des serres, repenser leur implantation pour maximiser les apports solaires et limiter les déperditions, équiper les bâtiments d’élevage de dispositifs de récupération d’énergie…
  • Les économies d’énergie montent à 26 % d’ici 2050 pour un scénario tendanciel, où les meilleures technologies actuelles se déploient massivement. Elles peuvent atteindre 43 % dans un scénario volontariste.
  • De plus, les exploitations agricoles abritent 83 % de la production d’énergie éolienne, ainsi que 13 % du solaire photovoltaïque, principalement installé sur les bâtiments d’élevage. Cette production augmente de la même façon que le développement national.

Dans quelle mesure le secteur agricole pèse-t-il dans la consommation d’énergie ?

Il faut com­men­cer par sou­li­gner que le sec­teur agri­cole et de la syl­vi­cul­ture est par­ti­cu­lier : seuls 13 % des gaz à effet de serre (GES) reje­tés — en l’occurrence le CO2 — sont liés à sa consom­ma­tion éner­gé­tique en France1 (ndlr : l’essentiel des émis­sions est lié aux rejets de CH4 et N2O, voir éga­le­ment article 1). Ces émis­sions liées à la consom­ma­tion d’énergie repré­sentent 2 % des émis­sions totales de la France.

Le sec­teur consomme 4,5 mil­lions de tonnes équi­valent pétrole par an en France, en grande par­tie pour les engins agri­coles (75 %). Les bâti­ments d’élevage et les serres chauf­fées sont les deux autres postes de consom­ma­tion d’énergie. La consom­ma­tion d’énergie finale de l’agriculture repré­sente 3 % de la consom­ma­tion totale d’énergie de la France, un chiffre sta­bi­li­sé depuis 20042.

Par quoi passe l’amélioration de l’empreinte énergétique du secteur : faut-il consommer moins, ou consommer mieux ?

Une autre par­ti­cu­la­ri­té du sec­teur agri­cole est la com­po­si­tion de son mix éner­gé­tique, domi­né par les pro­duits pétro­liers. Le levier le plus impor­tant pour réduire l’empreinte éner­gé­tique est la dimi­nu­tion de la dépen­dance aux éner­gies fos­siles. L’autre levier est sur bien la sobrié­té éner­gé­tique, et l’évolution des pra­tiques agri­coles per­met d’intervenir sur ces deux tableaux.

Il s’agit de repen­ser l’utilisation des machines pour limi­ter les inter­ven­tions : remem­brer les par­celles, modi­fier les iti­né­raires de culture ou encore dimi­nuer le nombre de sor­ties pour désher­ber. L’électrification des machines ou l’usage de bio­mé­thane sont éga­le­ment inté­res­sants, mais ces tech­no­lo­gies ne sont pas encore matures. D’autres modi­fi­ca­tions tech­niques per­mettent aus­si de réduire l’empreinte éner­gé­tique des exploi­ta­tions. Je pense à l’isolation des serres, repen­ser leur implan­ta­tion pour maxi­mi­ser les apports solaires et limi­ter les déper­di­tions, équi­per les bâti­ments d’élevage de dis­po­si­tifs de récu­pé­ra­tion d’énergie, ou encore aux sys­tèmes d’irrigation par micro-asper­sion ou goutte-à-goutte.

Nous avons quan­ti­fié les réduc­tions pos­sibles dans un exer­cice pros­pec­tif pen­sé avec les acteurs de la filière. Les éco­no­mies d’énergie se montent à 26 % d’ici 2050 pour un scé­na­rio ten­dan­ciel, où les meilleures tech­no­lo­gies actuelles se déploient mas­si­ve­ment. Elles peuvent atteindre 43 % dans un scé­na­rio volontariste.

L’autre pan de la transition énergétique concerne la production d’énergies renouvelables : quelle est la participation des exploitations agricoles ?

Le sec­teur agri­cole par­ti­cipe à hau­teur de 20 % à la pro­duc­tion d’énergie renou­ve­lable en France, l’équivalent de sa consom­ma­tion d’énergie totale3. Cette pro­duc­tion est issue de près de 50 000 exploi­ta­tions, soit envi­ron 13 % des exploi­ta­tions en activité.

La pro­duc­tion repose majo­ri­tai­re­ment sur les bio­car­bu­rants, aux­quels 800 000 à un mil­lion d’hectares sont consa­crés en France. Je pense que l’avenir repose plu­tôt sur les bio­car­bu­rants de deuxième géné­ra­tion qui valo­risent les sous-pro­duits comme les déchets de bois. Leur niveau de matu­ri­té est cepen­dant tou­jours faible.

Les exploi­ta­tions agri­coles abritent 83 % de la pro­duc­tion d’énergie éolienne, ain­si que 13 % du solaire pho­to­vol­taïque, prin­ci­pa­le­ment ins­tal­lé sur les bâti­ments d’élevage. Cette pro­duc­tion suit la même tra­jec­toire que le déve­lop­pe­ment natio­nal. La pro­duc­tion de bio­mé­thane, elle, se déve­loppe rapi­de­ment ces der­nières années. Le nombre d’installations croît for­te­ment — plus de 1 100 début 2022 — et valo­rise de façon gran­dis­sante les rési­dus de cultures et cultures inter­mé­diaires. Par ailleurs, les ins­tal­la­tions évo­luent majo­ri­tai­re­ment vers une injec­tion du bio­mé­thane dans le réseau de gaz.

Nous esti­mons que la pro­duc­tion d’énergies renou­ve­lables par le sec­teur agri­cole devrait être mul­ti­pliée par trois entre 2015 et 2050.

La production d’énergie ne met-elle pas en péril la production alimentaire ?

Cette ques­tion se pose actuel­le­ment face à l’essor de la métha­ni­sa­tion. Cela demande une réflexion sur l’encadrement de son déve­lop­pe­ment. Par exemple, si elle se déve­loppe pour faire per­du­rer un sys­tème d’intensification des éle­vages, nous ne nous diri­ge­rons pas dans la bonne direc­tion. En Alle­magne, des cultures dédiées à la métha­ni­sa­tion, qui détournent la pro­duc­tion ali­men­taire vers de la pro­duc­tion éner­gé­tique, ont vu le jour.

Au-delà d’un simple pro­ces­sus de pro­duc­tion d’énergie, la métha­ni­sa­tion répond à de nom­breux autres enjeux et peut ser­vir un pro­jet agri­cole ver­tueux : meilleure valo­ri­sa­tion des effluents, implan­ta­tion de cou­verts végé­taux et réduc­tion de la consom­ma­tion des intrants de syn­thèse par une uti­li­sa­tion adap­tée des digestats.

Certaines voix s’élèvent également face au risque que ferait peser l’agrivoltaïsme sur le foncier agricole… un cadre ne s’imposerait-il pas là aussi ?

Le fon­cier agri­cole inté­resse beau­coup d’opérateurs éner­gé­tiques. Les toi­tures des bâti­ments sont depuis long­temps équi­pées de pan­neaux pho­to­vol­taïques, et des éoliennes ins­tal­lées dans les champs : ces ins­tal­la­tions génèrent un com­plé­ment de reve­nus avec un impact très réduit sur le fon­cier agricole.

Nous éva­luons actuel­le­ment les sys­tèmes agri­vol­taïques — que nous défi­nis­sons comme des pro­jets au sein des­quels le sys­tème de pro­duc­tion pho­to­vol­taïque four­nit un ser­vice agri­cole — comme la pro­tec­tion contre le gel ou les fortes cha­leurs (ombrières, serres pho­to­vol­taïques, etc.). Le sec­teur est extrê­me­ment jeune et peu de don­nées sont dis­po­nibles : nous pro­mou­vons pour le moment des expé­ri­men­ta­tions sur de petites sur­faces pour quan­ti­fier les retom­bées de tels sys­tèmes sur les exploitations.

Et dans le monde ?

L’ensemble des sys­tèmes agro-ali­men­taires — incluant la pro­duc­tion, le trans­port, la trans­for­ma­tion, la com­mer­cia­li­sa­tion… — consomme 30 % de l’énergie dis­po­nible dans le monde. Mais l’étape de pro­duc­tion ali­men­taire ne repré­sente qu’un quart de la consom­ma­tion d’énergie4.

Plus pré­ci­sé­ment, en 2019, les sec­teurs de l’agriculture et de la syl­vi­cul­ture ont consom­mé 2,7 % de l’ensemble des pro­duits pétro­liers consom­més d’après l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie. Avec 407 mil­lions de tonnes de CO2 émises en 2019, la pro­duc­tion ali­men­taire est res­pon­sable de 1,2 % des émis­sions mon­diales de CO2. Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture4, l’amélioration de l’efficacité éner­gé­tique repose sur les acti­vi­tés de pro­duc­tion dans les pays déve­lop­pés. Pour les pays en déve­lop­pe­ment, au contraire, il est néces­saire de se foca­li­ser sur l’énergie uti­li­sée après la production.

1Livre blanc : quelle tran­si­tion éner­gé­tique pour le sec­teur agri­cole ? groupe EDF, 2021
2ADEME, SOLAGRO, CTIFL, ASTREDHOR, ARVALIS, FNCUMA, IDELE, IFIP, ITAVI, Agri­cul­ture et effi­ca­ci­té éner­gé­tique : pro­po­si­tions et recom­man­da­tions pour amé­lio­rer l’efficacité éner­gé­tique de l’agriculture des exploi­ta­tions agri­coles en France, 2018, 85 pages
3Ademe, Agri­cul­ture et éner­gies renou­ve­lables : contri­bu­tions et oppor­tu­ni­tés pour les exploi­ta­tions agri­coles, février 2018
4IRENA and FAO. 2021. Rene­wable ener­gy for agri-food sys­tems – Towards the Sus­tai­nable Deve­lop­ment Goals and the Paris agree­ment. Abu Dha­bi and Rome. https://​doi​.org/​1​0​.​4​0​6​0​/​c​b​7​433en

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