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Les trois enjeux des protéines alimentaires

Élevage : d’où viennent les émissions de GES ?

Le 8 mars 2022 |
5min. de lecture
Katja Klumpp
Katja Klumpp
ingénieur de recherche en agroécologie à l’INRAE
En bref
  • L’agriculture est le deuxième secteur le plus émetteur de GES en France, représentant près de 23 % du total national.
  • L’élevage, lui, est responsable de 68 % des émissions de méthane tandis que la culture des sols représente 80 % des émissions d’azote.
  • Les émissions sont cependant calculées avec plus ou moins de précision, variant selon la méthode adoptée.
  • Par exemple, le GIEC propose trois niveaux de précision en utilisant des coefficients multiplicateurs pour chaque catégorie de sources émettrices, type de GES et des données liées aux activités concernées.
  • Il est primordial d’ajuster nos modes de production afin de diminuer l’impact des élevages et des productions agricoles sur les GES tout en garantissant des bénéfices aux producteurs.

Cet article fait par­tie du numé­ro de notre maga­zine Le 3,14, dédié à l’a­gri­cul­ture. Décou­vrez-le ici.

On entend sou­vent que l’élevage serait un grand émet­teur de gaz à effet de serre (GES). Et c’est vrai. En effet, l’agriculture est le deuxième sec­teur en matière d’émissions de GES en France (23 % du total natio­nal1). L’élevage, quant à lui, est res­pon­sable de 68 % des émis­sions de méthane tan­dis que la culture des sols est res­pon­sable de 80 % des émis­sions de pro­toxyde d’azote. La rési­lience concer­nant ces émis­sions passe avant tout par une auto­no­mie plus impor­tante des exploi­ta­tions et une moindre consom­ma­tion de pro­duits car­nés dans la population.

Com­ment sont cal­cu­lées les émis­sions totales des prin­ci­paux gaz à effet de serre (GES) émis par les éle­vages (méthane, pro­toxyde d’azote et dioxyde de car­bone) et les échanges au sein des éco­sys­tèmes prairiaux ?

Kat­ja Klumpp. En France, l’organisme res­pon­sable de ces inven­taires est le Centre tech­nique de réfé­rence en matière de pol­lu­tion atmo­sphé­rique et de chan­ge­ment cli­ma­tique (Cite­pa)2. Lui-même se base sur des méthodes de cal­culs recom­man­dés par le GIEC. Ain­si, il y a dif­fé­rents niveaux de méthode défi­nis­sant trois niveaux de pré­ci­sion. Nous avons à notre dis­po­si­tion des coef­fi­cients mul­ti­pli­ca­teurs (fac­teurs d’émissions) pour chaque caté­go­rie de sources émet­trices, type de GES et des don­nées liées aux acti­vi­tés concernées.

Le pre­mier niveau est exces­si­ve­ment simple. Par exemple, pour connaître l’émission de l’élevage de méthane (CH4), on mul­ti­plie le nombre de vaches en France par le coef­fi­cient mul­ti­pli­ca­teur asso­cié. Ou pour connaître l’émission de l’élevage en pro­toxyde d’azote (N2O), on mul­ti­plie la quan­ti­té d’intrants azo­tés de syn­thèse épan­dus par le coef­fi­cient mul­ti­pli­ca­teur (fac­teurs d’émissions ; bovine 52 kg CH4 tête/an) asso­cié à ce gaz. Le cal­cul est simple, mais avec les dif­fé­rentes varia­tions pré­sentes au sein des éle­vages, le résul­tat sera sujet à de grandes marges d’erreur.

Dans le deuxième niveau de com­plexi­té, on va ajou­ter plus d’informations : don­nées métriques de la vache (inges­tion, besoin en éner­gie, poids), caté­go­rie de la vache (lai­tière, veaux, tau­reau…), lieu d’élevage (conti­nent), etc. Enfin, le troi­sième niveau de com­plexi­té prend en compte des para­mètres comme la qua­li­té des ali­ments, fonc­tion­ne­ment du rumen dans un modèle méca­niste, etc. On voit donc que pour être pré­cis, nous avons besoin d’avoir beau­coup de don­nées sources issues des exploi­ta­tions à notre dis­po­si­tion. Dans notre tra­vail de cher­cheurs, nous avons ensuite la pos­si­bi­li­té de raf­fi­ner et d’améliorer les mesures et les méthodes de cal­culs aux exploi­ta­tions locales. Nous les trans­met­tons ensuite aux orga­nismes natio­naux ou inter­na­tio­naux pour qu’ils les intègrent dans leurs méthodes de calculs.

L’effet albédo

L’effet Albé­do est très à la mode en ce moment. Pour l’expliquer briè­ve­ment, l’albédo est la part des rayon­ne­ments solaires réflé­chie par une sur­face vers l’atmosphère. Selon la « cou­leur » (et tex­ture) de la sur­face en ques­tion, le rayon­ne­ment est plus ou moins réflé­chi. En gros, lorsque la lumière est réflé­chie, elle n’est pas conver­tie en cha­leur et donc cela par­ti­cipe à dimi­nuer le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Maxi­mi­ser l’effet albé­do consiste donc à favo­ri­ser des sur­faces qui réflé­chissent la lumière plu­tôt que des sur­faces qui vont l’absorber et la conver­tir en chaleur.

Le pro­blème est qu’il faut, ici aus­si, trou­ver les bons com­pro­mis loca­le­ment. Par exemple, une prai­rie per­ma­nente avec un cou­vert végé­tal plus riche en espèces est plus sombre qu’une prai­rie tem­po­raire semée en ray-grass-trèfle (type de gazon). De même pour la cou­leur du sol, des sols clairs aug­mentent for­te­ment l’albédo et contri­buent à dimi­nuer la tem­pé­ra­ture ter­restre. À l’inverse, sur les sols sombres, une intro­duc­tion de cultures inter­mé­diaires aug­mente l’albédo. Néan­moins, on a vu que la capa­ci­té à sto­cker le car­bone dans les sols prai­riaux était supé­rieure qu’en culture. Ce qu’il faut rete­nir de tout ça, c’est qu’il n’y a pas de solu­tions uniques dans l’élevage face au réchauf­fe­ment cli­ma­tique et que dis­po­ser de plu­sieurs solu­tions sera tou­jours béné­fique afin de pou­voir être plus résilient.

Il existe énor­mé­ment de variables pour les émis­sions nettes de GES d’une exploi­ta­tion. Pou­vez-vous reve­nir sur ces dif­fé­rents paramètres ?

En matière de com­plexi­té, c’est le cas typique d’une esti­ma­tion de niveau 3. Nous allons prendre en compte toutes les variables. Les prai­ries dites per­ma­nentes (sur­face tou­jours en herbe) peuvent être âgées de plus de six ans comme être âgées de plus de cent ans. Cette durée de six ans déli­mite la fron­tière avec les prai­ries dites tem­po­raires (<5 ans) qui sont géné­ra­le­ment en rota­tion avec des cultures. Ces prai­ries peuvent être plus ou moins riches en com­po­si­tions végé­tales, avoir des modes d’utilisation dif­fé­rents (fau­chées, pâtu­rées ou mixtes), plus ou moins fer­ti­li­sées avec du fer­ti­li­sant miné­ral ou orga­nique. L’ensemble de ces para­mètres vont jouer sur la capa­ci­té de la prai­rie à sto­cker (pro­ces­sus à long terme) et à séques­trer du car­bone (plu­tôt à court terme, il dépend donc des flux de car­bone entrant) et donc sur son émis­sion glo­bale de GES.

Concer­nant l’animal, il est impor­tant de savoir sur quelle base repose son ali­men­ta­tion. Cela nous per­met de savoir si des terres arables (concen­tré, tour­teaux, blé, maïs…) ou la prai­rie ont été uti­li­sées pour une par­tie de sa ration et s’il par­ti­cipe à la fer­ti­li­sa­tion du sol, soit par l’engrais, l’apport de fumier ou par la déjec­tion directe sur le lieu de pâtu­rage. Ces trois para­mètres cru­ciaux jouent sur les émis­sions de GES. Et on peut aller encore plus loin et ajou­ter des para­mètres comme la cou­ver­ture du sol (type de végé­ta­tion), le labour, le nombre et temps de vaches en pâtu­rage par hec­tare de prai­ries, etc. Nous par­lons tou­jours d’estimations, car il est très dif­fi­cile d’avoir des résul­tats très pré­cis. Néan­moins, d’un point de vue stric­te­ment théo­rique, il serait pos­sible de com­pen­ser les émis­sions de GES de l’élevage à l’aide du sto­ckage en car­bone des prai­ries et en rem­pla­çant une par­tie de l’engrais miné­ral par la fixa­tion en azote des légumineuses.

Com­ment conci­lier les objec­tifs cli­ma­tiques avec d’autres enjeux tels que la réduc­tion des émis­sions de par­ti­cules fines ou d’ammoniac et la pré­ser­va­tion de la qua­li­té de l’eau et des sols ?

La recherche s’est long­temps foca­li­sée sur les seuls GES. En France, l’agriculture repré­sente 53 % des émis­sions de par­ti­cules, contre 29 % pour l’industrie, 11 % pour le rési­den­tiel ter­tiaire et 5 % pour le trans­port rou­tier (Cite­pa, 2014). Selon le Cite­pa, le poste « cultures » serait res­pon­sable de près de 80 % des émis­sions de par­ti­cules d’origine agri­cole, le res­tant étant lié à l’élevage. La contri­bu­tion de l’élevage aux par­ti­cules fines (de taille < à 10μm — PM10) serait de moins de 10 % de l’émission natio­nale prin­ci­pa­le­ment issue des bâti­ments d’élevage. Puis, ce sont des émis­sions d’ammoniac, qui contri­buent à la for­ma­tion de par­ti­cules fines (PM2,5).

Pour y remé­dier, un ensemble de régle­men­ta­tions inter­na­tio­nales a été mis en place pour dimi­nuer les émis­sions de NH3. On se rend compte, depuis quelques années main­te­nant, qu’il devient urgent d’adopter des approches dites mul­ti­cri­tères. Par exemple, le guide des bonnes pra­tiques pour amé­lio­rer la qua­li­té de l’air se base de ce fait sur une stra­té­gie « gagnant-gagnant »3. Ici, il s’agit de don­ner les clés pour réduire les émis­sions d’ammoniac tout en four­nis­sant aux exploi­ta­tions agri­coles d’autres béné­fices, et en évi­tant tout trans­fert de pollution.

En effet, cer­tains objec­tifs ne sont pas conci­liables. Comme c’est le cas pour les volailles qui émettent moins de GES, mais plus d’ammoniac et de par­ti­cules fines. Il faut alors trou­ver le meilleur com­pro­mis, ce qui est loin d’être aisé. Dans cette optique, des recherches sont en cours pour favo­ri­ser l’autonomie des exploi­ta­tions (cir­cu­la­ri­té) et per­mettre un équi­libre dans la ges­tion de ces dif­fé­rents para­mètres, notam­ment des intrants d’extérieurs.

Propos recueillis par Julien Hernandez
1IPCC, 2019 : Sum­ma­ry for Poli­cy­ma­kers. In : Cli­mate Change and Land : an IPCC spe­cial report on cli­mate change, deser­ti­fi­ca­tion, land degra­da­tion, sus­tai­nable land mana­ge­ment, food secu­ri­ty, and green­house gas fluxes in ter­res­trial eco­sys­tems [P.R. Shuk­la, J. Skea, E. Cal­vo Buen­dia, V. Mas­son-Del­motte, H.- O. Pört­ner, D. C. Roberts, P. Zhai, R. Slade, S. Connors, R. van Die­men, M. Fer­rat, E. Hau­ghey, S. Luz, S. Neo­gi, M. Pathak, J. Pet­zold, J. Por­tu­gal Per­ei­ra, P. Vyas, E. Hunt­ley, K. Kis­sick, M. Bel­ka­ce­mi, J. Mal­ley, (eds.)]. In press
2https://​www​.cite​pa​.org/fr/
3https://​agri​cul​ture​.gouv​.fr/​u​n​-​g​u​i​d​e​-​d​e​s​-​b​o​n​n​e​s​-​p​r​a​t​i​q​u​e​s​-​p​o​u​r​-​a​m​e​l​i​o​r​e​r​-​l​a​-​q​u​a​l​i​t​e​-​d​e​-lair

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