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Les trois enjeux des protéines alimentaires

Manger des animaux n’est pas indispensable pour la santé

Le 8 mars 2022 |
6min. de lecture
Francois Mariotti
François Mariotti
professeur de nutrition à AgroParisTech
En bref
  • Dans la communauté des chercheurs, tout le monde s’accorde sur le point que les produits animaux ne sont pas indispensables pour être en bonne santé.
  • Les adultes et les enfants consomment, actuellement en France, plus de protéines que ce qui leur est nécessaire pour satisfaire leurs besoins.
  • Il est important de comprendre que l’utilité biologique des protéines ne se limite pas aux muscles. Toutes les cellules, peu importe l’organisme, sont en grande partie composées de protéines.
  • L’ensemble des régimes recommandés comportent une consommation bien plus importante de végétaux que de produits animaux. Il est clair que végétaliser son alimentation est bénéfique pour la santé.

C’est une ques­tion qui ne divise pas tel­le­ment la com­mu­nau­té des cher­cheurs qui tra­vaillent sur la nutri­tion. Tout le monde s’accorde à dire, avec plus ou moins de réserves sur cer­tains points, que les pro­duits ani­maux ne sont pas indis­pen­sables pour conser­ver une bonne san­té. En réa­li­té, les diver­gences se concentrent géné­ra­le­ment sur des points pré­cis : est-ce qu’on consi­dère la san­té de l’individu ou d’une popu­la­tion ? L’optimalité ou la via­bi­li­té du régime ?

Pour décor­ti­quer ces pro­blé­ma­tiques, dif­fi­ciles à com­prendre si nos connais­sances en nutri­tion sont faibles, Fran­çois Mariot­ti, expert en nutri­tion de san­té publique, en éta­blit les tenants et abou­tis­sants. Pré­ci­sons que le cadre de cet entre­tien se foca­lise uni­que­ment sur la pro­blé­ma­tique de la san­té humaine et de l’alimentation sans prendre en consi­dé­ra­tion d’autres enjeux majeurs, comme l’éthique ani­male ou les exter­na­li­tés néga­tives de l’élevage.

Il n’existe aucune dif­fé­rence, vis-à-vis de la chi­mie, entre les pro­téines dites ani­males et les pro­téines dites végé­tales. Par­tant de ce constat, peut-on consi­dé­rer qu’une ali­men­ta­tion stric­te­ment végé­tale, bien conduite, peut sub­ve­nir aux besoins en pro­téines de la population ?

Fran­çois Mariot­ti. On entend sou­vent que les pro­téines conte­nues dans les végé­taux manquent d’un ou de plu­sieurs acides ami­nés – uni­tés élé­men­taires des molé­cules telles que les pep­tides et les pro­téines. Et il faut bien com­prendre ce qu’on entend par-là, car cela est sou­vent mal com­pris. Le rai­son­ne­ment qui sous-tend le fait que cer­taines pro­téines conte­nues dans les végé­taux seraient limi­tantes se base sur une situa­tion vir­tuelle. On ima­gine, d’une manière théo­rique, un indi­vi­du qui ne consom­me­rait qu’une pro­téine par­ti­cu­lière (de blé, de riz, d’œuf, etc.) en quan­ti­té juste suf­fi­sante pour cou­vrir ses besoins azo­tés, c’est-à-dire pour sub­ve­nir à son besoin pro­téi­nique total. À par­tir de cette situa­tion fic­tive, on se demande si cet indi­vi­du ingère une quan­ti­té suf­fi­sante de chaque acide ami­né pour cou­vrir ses besoins.

Avec ce type de rai­son­ne­ment, on peut abou­tir à la conclu­sion sus­men­tion­née qui est : il manque tel acide ami­né dans telle pro­téine — essen­tiel­le­ment la lysine dans les céréales. Mais on constate bien que cette situa­tion est pure­ment théo­rique. Pre­miè­re­ment, les gens ne consomment pas qu’une seule pro­téine don­née, deuxiè­me­ment les pro­téines conte­nues dans les végé­taux se com­plètent très bien et troi­siè­me­ment les adultes et les enfants consomment, actuel­le­ment en France, plus de pro­téines que ce qui est néces­saire pour satis­faire leurs besoins. On peut donc en conclure que les pro­téines conte­nues dans les végé­taux pour­raient sans pro­blème sub­ve­nir aux besoins pro­téiques totaux de la popu­la­tion, hors cas par­ti­cu­lier (per­sonnes dénu­tries ou à risque de dénu­tri­tion principalement).

Acides aminés

Alors que dans le lan­gage cou­rant, nous asso­cions sou­vent les pro­téines avec les muscles, il est impor­tant de com­prendre que leur uti­li­té bio­lo­gique va bien au-delà. Toutes les cel­lules, peu importe l’organisme dont on parle, sont en grande par­tie com­po­sées de pro­téines. Elles jouent des rôles essentiels :

• Enzy­ma­tique, en per­met­tant que cer­taines réac­tions chi­miques essen­tielles se déroulent bien ;

• Immu­ni­taire, à ce titre, on peut prendre comme exemple les anti­corps qui sont des glycoprotéines ;

• Ou encore struc­tu­rel, le cytos­que­lette (un orga­nite qui se trouve au sein de nos cel­lules) qui donne la forme à nos cel­lules est com­po­sé de fila­ments protéiques.

Pour fabri­quer les pro­téines, notre corps a besoin de vingt acides ami­nés, dont neuf sont essen­tiels. Notre orga­nisme ne sait donc pas les fabri­quer lui-même à l’instar d’autres molé­cules telles que les vita­mines. Ces acides ami­nés doivent être appor­tés par l’alimentation afin de sub­ve­nir à nos besoins en azote et per­mettent à notre corps de fabri­quer la plu­part des molé­cules qui le composent.

Il existe des nutri­ments (vita­mines, miné­raux, fibres, oli­go-élé­ments) qui sont pré­sents dans les pro­duits ani­maux mais absents des pro­duits végé­taux conte­nant des pro­téines et inver­se­ment. Peut-on satis­faire nos besoins concer­nant ces com­po­sés avec une ali­men­ta­tion stric­te­ment végétale ?

On appelle ces dif­fé­rences le pro­tein package pour carac­té­ri­ser les nutri­ments asso­ciés aux pro­téines conte­nues dans les pro­duits ani­maux et végé­taux. Et c’est là que la ques­tion se com­plique, car lorsqu’on se passe de pro­duits ani­maux, ce n’est pas tant les pro­téines qui sont pro­blé­ma­tiques, mais plu­tôt cer­tains com­po­sés asso­ciés. La même chose est encore plus vraie si on se passe de végétaux.

En san­té publique, on va se poser ces ques­tions abordent un aspect de sécu­ri­té. Est-ce qu’un indi­vi­du ces­sant de consom­mer des pro­duits ani­maux, voire des pro­duits d’origine ani­male pour­ra obte­nir, via d’autres ali­ments, des quan­ti­tés suf­fi­santes de com­po­sés d’intérêts comme la vita­mine B12, le fer, le zinc, le cal­cium, l’iode, les acides gras omé­ga 3 que sont les acides EPA (eico­sa­pen­taé­noïque) et DHA (doco­sa­hexaé­noïque) ?

Les recom­man­da­tions ali­men­taires dépendent de plu­sieurs fac­teurs comme le degré de végé­ta­li­sa­tion de l’alimentation (les pro­blèmes ne sont pas les mêmes chez des flexi­ta­riens, pes­co-végé­ta­riens, lac­to-ovo-végé­ta­riens ou végé­ta­liens) et la diver­si­té de l’alimentation. Par exemple, pour la vita­mine B12, la sup­plé­men­ta­tion est jus­ti­fiée chez les lac­to-ovo-végé­ta­riens et est essen­tielle chez les végé­ta­liens sous peine de graves pro­blèmes neu­ro­lo­giques à court terme. Pour les autres com­po­sés, la ques­tion réside plu­tôt dans le degré de végé­ta­li­sa­tion et dans la dif­fi­cul­té à équi­li­brer son régime ali­men­taire. Cela reste pos­sible, mais demande des connais­sances et des dis­po­si­tions qui ne sont pas faci­le­ment accessibles.

Pour pal­lier ça, on peut enri­chir les ali­ments végé­taux de cer­tains nutri­ments d’intérêts. En France, ces ali­ments enri­chis ne sont pas très pré­sents dans le com­merce alors qu’ils ont un véri­table inté­rêt pour la san­té publique. La végé­ta­li­sa­tion de l’alimentation concerne des popu­la­tions très éloi­gnées de la cari­ca­ture du « bobo », elles sont sou­vent jeunes, en situa­tion de pré­ca­ri­té et par consé­quent à haut risque nutritionnel.

On sait que végé­ta­li­ser son ali­men­ta­tion est béné­fique pour la san­té, mais jusqu’à quel point ?

L’ensemble des régimes recom­man­dés com­porte une consom­ma­tion bien plus impor­tante de végé­taux que de pro­duits ani­maux. Il est clair que végé­ta­li­ser son ali­men­ta­tion est béné­fique pour la san­té, sou­vent à un degré plus éle­vé que ce que sug­gèrent les recom­man­da­tions qui consi­dèrent des para­mètres comme les normes cultu­relles et la fai­sa­bi­li­té en popu­la­tion générale.

D’un point de vue nutri­tif, je pense qu’il n’y a aucun inté­rêt à sup­pri­mer des pro­duits ani­maux ayant des contri­bu­tions nutri­tion­nelles inté­res­santes. Pour illus­trer mon pro­pos, je trouve un inté­rêt à sup­pri­mer la viande rouge tan­dis que je n’en trouve pas — tou­jours sur le plan nutri­tion­nel — à sup­pri­mer les pois­sons en par­ti­cu­lier les pois­sons gras. Néan­moins, on peut se pas­ser de pro­duits ani­maux et de pro­duits d’origine ani­male comme nous l’évoquions pré­cé­dem­ment, mais si l’on consi­dère seule­ment la san­té humaine, cela n’atteindra sans doute pas l’optimalité qui rési­de­rait plu­tôt dans une ali­men­ta­tion for­te­ment végé­ta­li­sée en conser­vant une petite place aux pro­duits animaux.

Si vous deviez appor­ter une réponse résu­mée à cette pro­blé­ma­tique com­plexe, où même avec des réponses pré­cises on peine à y voir clair, que diriez-vous ?

Le point à rete­nir, dans le domaine de la nutri­tion et de végé­ta­li­sa­tion de l’alimentation, est qu’il faut poser les bons diag­nos­tics et savoir à quoi il faut faire atten­tion. Conti­nuer à voir se jouer dans le débat public des ques­tions rela­tives aux besoins pro­téiques des enfants s’ils ne mangent pas ou peu de viande, alors que ce sont des ques­tions dépas­sées qui ont été réglées. Par contre, il faut s’attacher à ce qui peut être pro­blé­ma­tique dans les régimes lac­to-ovo-végé­ta­rien ou végé­ta­lien comme le sta­tut en fer, en zinc, en cal­cium et en iode. Enfin, je rajou­te­rai qu’il est caduc d’opposer sources ani­males et végé­tales dans leur ensemble. Il faut plu­tôt rai­son­ner en caté­go­rie d’aliments, comme le font les pro­fes­sion­nels de la dié­té­tique. Il existe des ali­ments ani­maux inté­res­sants — la volaille par exemple — voire très inté­res­sants comme le pois­son, et des ali­ments végé­taux à évi­ter comme les céréales raf­fi­nées. À l’inverse, il y a des ali­ments végé­taux très inté­res­sants comme les fruits et légumes, les céréales com­plètes, les légu­mi­neuses ou les fruits à coque, et des ali­ments ani­maux à évi­ter comme la viande rouge et la charcuterie.

Propos recueillis par Julien Hernandez

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