Quels sont les marqueurs de confiance pour les IA génératives ?
- L’IA générative peut transformer une masse de données complexe en un texte fluide et intelligible en quelques clics
- Or, dans cette réponse, l’interprétation de l’IA dépend de son modèle algorithmique.
- Aujourd’hui, la présence d’une forme d’« audit algorithmique » permettrait d’avoir connaissance de la chaîne complète de calculs partant du flux brut au rendu final.
- Des garde-fous de confiance sont nécessaires, comme la traçabilité des choix algorithmiques, des stress tests du modèle ou encore avoir accès à une explicabilité minimale garantie.
- Les formations sont tout aussi primordiales pour les acteurs du numérique, notamment pour développer des capacités de formulation exigeante et de critique envers les modèles d’IA.
Le 30 novembre 2022, avec l’ouverture de ChatGPT pour le grand public1, l’IA générative a quitté le laboratoire pour entrer dans les salles de réunion, les services financiers, les hôpitaux, les écoles .… Son principal atout est connu : transformer en quelques clics une masse de données en un texte fluide et intelligible. Aujourd’hui, avec cet outil, un directeur financier obtient un commentaire automatique sur ses marges en quelques secondes, un médecin un compte rendu rédigé à partir d’examens ou encore un élève génère une dissertation à partir d’un simple énoncé.
Ce confort et cette facilité d’usage changent la donne. Là où l’informatique décisionnelle produisait surtout des chiffres et des courbes, les modèles génératifs ajoutent une couche interprétative. Ils hiérarchisent les signaux, proposent des explications, suggèrent parfois des prévisions. Or, un récit clair donne l’impression d’évidence : la conclusion paraît robuste parce qu’elle est bien formulée alors qu’elle s’appuie sur un modèle parmi tant d’autres2.
Le risque ne réside pas dans l’usage de l’IA, mais dans la crédibilité excessive accordée envers des textes dont on ignore souvent les conditions de production. En d’autres termes, peut-on décider d’un investissement de plusieurs millions d’euros ou établir un diagnostic médical en suivant les recommandations et interprétations d’une IA générative ?
Réinterroger la confiance accordée
La confiance accordée à une réponse chiffrée repose d’ordinaire sur deux conditions : la qualité des données sources et la transparence de la méthode de calcul. Mais, dans le cas d’une réponse littérale comme celle produite avec l’IA générative, une troisième couche s’ajoute : l’interprétation du modèle3.
En effet, le modèle décide ce qu’il met en avant, écarte certains éléments et combine des variables de manière implicite. Le produit final est un récit automatisé qui porte la marque de choix statistiques et linguistiques invisibles. Ces choix peuvent être liés à la fréquence des données ayant constitué le modèle, aux méthodes de résolution des problèmes ou à toute autre cause. Pour assurer une confiance dans la réponse donnée, ces étapes devraient être auditables c’est-à-dire indiquée par l’utilisateur qui peut donc les vérifier.
Il devient nécessaire d’imaginer une forme d’audit algorithmique pour vérifier la chaîne complète du flux brut au récit final
Cette solution, permettant la vérification, existe déjà dans des situations analogues. Tout d’abord, la présentation du processus de réflexion est une approche constante dans l’apprentissage des mathématiques, car elle permet au professeur de s’assurer que l’élève a bien compris les étapes du raisonnement. De même, en analyse financière, les audits permettent de vérifier le respect des règles de comptabilité. L’audit financier garantit que les chiffres publiés correspondaient à une réalité mesurable.
Ainsi, il devient aujourd’hui nécessaire d’imaginer une forme d’« audit algorithmique » : non plus seulement vérifier les données, mais pour contrôler la chaîne complète qui mène du flux brut au récit final.
Prenons l’exemple d’un hôpital où une IA générative résume les dossiers patients. Si elle omet systématiquement certains paramètres cliniques jugés rares, elle produit des comptes rendus séduisants, mais incomplets. L’audit doit alors tester la robustesse du modèle, évaluer sa capacité à restituer des cas atypiques et vérifier la traçabilité des sources. De la même façon, un rapport énergétique automatique qui ignore des pics de consommation anormaux peut donner une fausse impression de stabilité. Ici encore, l’audit doit s’assurer que les anomalies sont bien prises en compte.
Des protocoles techniques à optimiser et déployer plus largement
L’ingénierie de la confiance ne pourra pas reposer uniquement sur des déclarations de principes. Elle doit se traduire en protocoles précis. Plusieurs pistes émergent déjà :
- Traçabilité des choix algorithmiques : chaque indicateur doit pouvoir être relié à la donnée source et au traitement appliqué. Cela implique de documenter les transformations, comme on documente aujourd’hui une chaîne logistique. Les méthodes de « circuit tracing » peuvent apporter une traçabilité adaptée à la compréhension humaine4. La traçabilité devient alors un outil pédagogique autant qu’un mécanisme de contrôle.
- Stress tests des modèles : exposer l’IA à des scénarios inhabituels pour mesurer sa capacité à restituer l’incertitude plutôt qu’à la lisser. Par exemple, il est très utile d’utiliser un échantillon qui ne respecte pas la distribution classique pour vérifier si le modèle profond d’IA a été intégré, indépendamment du jeu d’essai fourni5. Cela peut se traduire par la fourniture d’un ensemble de radiographies de poumons avec uniquement des patients fumeurs. Cela permet de vérifier que l’IA ne génère pas un excès de « faux négatifs » pour revenir à une moyenne statistique.
- Explicabilité minimale garantie : Sans révéler les secrets algorithmiques des sociétés fournissant des solutions d’IA, il est envisagé de leur demander de fournir au moins une vision synthétique des variables principales utilisées dans leurs modèles pour produire une conclusion. Cette explicabilité pourrait faire l’objet soit d’une labellisation de type norme ISO pour la qualité de l’IA, soit d’une validation par un organisme de régulation (de préférence existant pour ne pas multiplier les instances)

Ces méthodes ne supprimeront pas la confidentialité liée aux paramétrages spécifiques et différenciants des industriels qui développent les grands modèles de langage, mais elles permettront de réduire le risque d’aveuglement et de confiance injustifiée. La question n’est pas de rendre l’IA totalement transparente, mais de créer des garde-fous suffisants pour garantir la confiance.
Une culture organisationnelle à transformer
Au-delà de la dimension technique, il est nécessaire de favoriser une évolution majeure du point de vue culturel. Depuis des décennies, les organisations ont pris l’habitude de considérer les chiffres comme des certitudes. Le tableau de bord est souvent perçu comme une vérité indiscutable. Avec l’IA générative et l’extension aux productions littérales et subjectives, cette posture devient intenable.
Les décideurs, mais également l’ensemble des acteurs du numérique, doivent apprendre à lire un rapport automatique comme une réponse statistique s’appuyant sur des hypothèses connues ou non, et surtout pas comme une conclusion définitive. Cela suppose de former les utilisateurs des solutions d’IA à une formulation exigeante des demandes (demandant le processus de « raisonnement » de l’IA) et à une lecture critique des réponses : repérer les marges d’erreur, questionner les absences, demander des scénarios alternatifs. Autrement dit, réintroduire l’incertitude dans le cœur même de la décision.
L’Union européenne a commencé à poser des jalons avec l’IA Act, qui classe les usages de l’IA en finance ou en gouvernance publique comme « à haut risque ». Cette régulation impose une obligation de transparence et d’auditabilité. Mais la loi ne suffira pas si les organisations ne cultivent pas une vigilance active. L’IA générative doit être domestiquée non seulement par des normes, mais par une discipline quotidienne de lecture critique.
Vers une mesure de la vigilance
L’IA générative n’est ni un mirage ni une panacée. Elle accélère l’accès à l’information, clarifie des volumes de données ingérables pour l’humain, mais elle transforme aussi notre rapport à la décision. Là où nous croyions voir des chiffres, nous lisons désormais des récits.
L’enjeu n’est donc pas de revenir en arrière, mais d’inventer une ingénierie de la confiance. Traçabilité des calculs, stress tests, explicabilité minimale : autant de briques techniques à mettre en place en se rappelant qu’un modèle d’IA est susceptible d’être une cible de multiples cyberattaques6,7.
Mais la clé réside dans une culture organisationnelle renouvelée : accepter que l’incertitude soit une donnée de départ et non un échec du système. C’est à ce prix que l’IA générative pourra devenir un outil fiable en soutien à la prise de décision humaine, plutôt qu’un producteur de certitudes illusoires.

