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L’IA, nouvelle alliée des mathématiciens ?

Amaury Hayat_VF
Amaury Hayat
professeur à l'École nationale des Ponts et Chaussées (IP Paris) et spécialiste en IA pour les mathématiques
En bref
  • Des modèles d’IA produisent des raisonnements d’un étudiant en première année de thèse sans pour autant dépasser le niveau des mathématiciens humains.
  • De nombreux obstacles, liés aux méthodes de l’IA, induisent des freins dans des domaines de recherche avec des données limitées.
  • Malgré tout, sans pour autant fournir des solutions complètes, l’IA peut servir d’assistant traitant plusieurs domaines différents.
  • Par exemple, Gauss de Math_inc a formalisé le Théorème des Nombres Premiers fort (PNT) en Lean, avec 25 000 lignes de code et plus de 1 000 théorèmes et définitions.
  • À court terme, les chercheurs utiliseront des plateformes pour générer et vérifier des preuves, tandis qu’à long terme, des systèmes pourraient combiner génération automatique et des vérifications formelles.

Les pro­grès récents du rai­son­ne­ment auto­ma­tique placent l’intelligence arti­fi­cielle au cœur de nou­velles inves­ti­ga­tions en mathé­ma­tiques. Des sys­tèmes comme Goe­del-Pro­ver, conçus pour géné­rer et vali­der des preuves for­melles, ont mon­tré en 2025 une pro­gres­sion notable en attei­gnant des niveaux de per­for­mance éle­vés sur des jeux de tests spé­cia­li­sés1. Dans le même temps, APOLLO a mis en avant la capa­ci­té d’un modèle à col­la­bo­rer avec l’assistant de preuve Lean pour pro­duire des démons­tra­tions véri­fiables, tout en révi­sant auto­ma­ti­que­ment cer­taines étapes erro­nées2.

Les enjeux liés à ces avan­cées ont été exa­mi­nés lors de la confé­rence IA et Mathé­ma­tiques orga­ni­sée en avril 2025 par Hi ! PARIS, qui a mis en avant le rôle crois­sant de la véri­fi­ca­tion for­melle dans les recherches actuelles3. Ces tra­vaux rejoignent cer­taines ana­lyses publiées dans la presse scien­ti­fique. Le Monde a sou­li­gné en 2024 le poten­tiel de ces outils pour accé­lé­rer la pro­duc­tion de résul­tats, en évo­quant un recours impor­tant aux modèles pour son­der des pistes dif­fi­ciles d’accès par les approches tra­di­tion­nelles4. De son côté, Science & Vie a rap­por­té en 2025 que cer­tains sys­tèmes avaient obte­nu des scores éle­vés à des com­pé­ti­tions de type olym­piade, ce qui témoigne de leur capa­ci­té à trai­ter des pro­blèmes struc­tu­rés5, même si ces scé­na­rios ne reflètent que par­tiel­le­ment les exi­gences de la recherche mathématique.

Pour cir­cons­crire ces dyna­miques tout en démê­lant le vrai du faux, Amau­ry Hayat, pro­fes­seur à l’École des Ponts Paris­Tech (Ins­ti­tut Poly­tech­nique de Paris), cher­cheur en mathé­ma­tiques appli­quées et en intel­li­gence arti­fi­cielle, livre son exper­tise. Il dirige le pro­jet DESCARTES, consa­cré aux méthodes d’apprentissage dans des contextes de don­nées rares, ain­si qu’à plu­sieurs tra­vaux por­tant sur l’apprentissage par ren­for­ce­ment appli­qué à la démons­tra­tion auto­ma­tique. Ses ana­lyses per­mettent d’examiner les évo­lu­tions actuelles du rai­son­ne­ment auto­ma­ti­sé en mathé­ma­tiques en s’appuyant sur des don­nées, des outils et des résul­tats publiés.

#1 L’IA peut résoudre tous les problèmes mathématiques ouverts de recherche sans intervention humaine : FAUX

Amau­ry Hayat. L’intelligence arti­fi­cielle, notam­ment les modèles capables de rai­son­ner en lan­gage natu­rel ou for­mel, peut déjà pro­duire des preuves au niveau d’un étu­diant en thèse de pre­mière année dans cer­tains cas. Il existe des situa­tions simples qu’elle ne sait pas encore trai­ter, mais aus­si des pro­blèmes com­plexes qu’elle peut résoudre.

Nous ne dis­po­sons pas encore de sys­tèmes capables de géné­rer, du début à la fin, des preuves sur­pas­sant le niveau des mathé­ma­ti­ciens humains. Cepen­dant, les IA peuvent déjà four­nir des preuves très inté­res­santes et, par­fois, résoudre des pro­blèmes res­tés ouverts depuis long­temps. Dans ces cas, elles exploitent sou­vent des frag­ments de solu­tions épar­pillés dans dif­fé­rents articles ou domaines, que l’IA par­vient à com­bi­ner effi­ca­ce­ment grâce à sa capa­ci­té à accé­der et orga­ni­ser la connais­sance dis­po­nible sur Inter­net. Par exemple (figure 1), GoedelProver‑v2, un modèle for­mel, a été entraî­né sur 1,64 mil­lion d’énoncés for­ma­li­sés et atteint, en 2025, une pré­ci­sion de 88,1 % sans self‑correction et de 90,4 % avec self‑correction sur le bench­mark MiniF2F6.

Figure 1 : Repré­sen­ta­tion com­pa­ra­tive des dif­fé­rents modèles Goe­del-Pro­ver et Deep­seek-Pro­ver selon la per­for­mance obte­nue sur miniF2F, Put­nam­Bench et MathOlympiadBench

#2 La rareté des données formalisées freine fortement l’entraînement des modèles d’IA : VRAI

Les prin­ci­paux obs­tacles sont davan­tage liés aux méthodes de l’IA qu’aux mathé­ma­tiques elles-mêmes. Dans des domaines de recherche très spé­cia­li­sés, les don­nées sont extrê­me­ment limi­tées. Or, avec les méthodes actuelles d’entraînement des IA, cette rare­té consti­tue un frein impor­tant. L’apprentissage par ren­for­ce­ment peut théo­ri­que­ment pal­lier ce pro­blème, mais il exige tout de même un nombre signi­fi­ca­tif d’exemples pour être effi­cace, et il est sur­tout per­ti­nent lorsque la véri­fi­ca­tion auto­ma­tique est possible.

Aujourd’hui, cette véri­fi­ca­tion peut se faire soit en lan­gage natu­rel, ce qui limite les types de pro­blèmes abor­dables, soit en lan­gage for­mel, où un ordi­na­teur peut confir­mer direc­te­ment si une preuve est cor­recte. Le défi est que les IA actuelles qui s’expriment en lan­gage for­mel ne sont pas encore au niveau des IA qui s’expriment en lan­gage naturel.

Deux axes sont explo­rés pour pro­gres­ser : aug­men­ter la quan­ti­té de don­nées en tra­dui­sant auto­ma­ti­que­ment du lan­gage natu­rel vers le lan­gage for­mel et amé­lio­rer les méthodes d’apprentissage par ren­for­ce­ment. Cette approche per­met de com­bi­ner la puis­sance des modèles en lan­gage natu­rel avec la rigueur des véri­fi­ca­tions for­melles, en four­nis­sant un feed­back auto­ma­tique pour l’entraînement par essais et erreurs.

Godel-Pro­ver est inté­res­sant, car il a rapi­de­ment atteint les per­for­mances de notre modèle sur le data­set Put­nam­Bench, ini­tia­le­ment obte­nu avec un nombre très limi­té d’exemples. Les ver­sions ulté­rieures, ain­si que Deep­Seek-Pro­ver, sont extrê­me­ment per­for­mantes, notam­ment pour des exer­cices de type olympiade.

Notre objec­tif avec DESCARTES est dif­fé­rent : nous visons des pro­blèmes de niveau recherche, carac­té­ri­sés par un régime de faibles don­nées. L’enjeu est donc de déve­lop­per des modèles capables de tra­vailler dans ces condi­tions, contrai­re­ment aux méthodes clas­siques qui exploitent de très grandes quan­ti­tés d’exemples.

#3 L’IA peut servir d’assistant efficace dans la collaboration scientifique : VRAI

Pour la majo­ri­té des pro­blèmes que je teste, même les meilleurs modèles ne four­nissent pas de solu­tion com­plète. Cepen­dant, il arrive que l’IA four­nisse des réponses inté­res­santes, et ce, assez régu­liè­re­ment. Même si ce n’est pas aus­si fiable que de consul­ter un col­lègue expert, l’avantage est qu’on obtient une inter­face unique capable de trai­ter plu­sieurs domaines simul­ta­né­ment, ce qui fait gagner beau­coup de temps. Par­fois, cela équi­vaut presque à avoir un col­lègue très expé­ri­men­té à dis­po­si­tion pour éva­luer ce qui est fai­sable. Par exemple, Gauss de Math_inc a for­ma­li­sé le Théo­rème des Nombres Pre­miers fort (PNT) en Lean, pro­dui­sant envi­ron 25 000 lignes de code et plus de 1 000 théo­rèmes et défi­ni­tions7, tan­dis que Pro­ver Agent uti­lise une boucle de feed­back pour géné­rer des lemmes auxi­liaires et com­plé­ter des preuves8. Ces modèles per­mettent de réduire consi­dé­ra­ble­ment le temps consa­cré à l’exploration et à la véri­fi­ca­tion, tout en ren­for­çant la rigueur des résultats.

#4 Les systèmes de calcul avancés comprennent réellement le raisonnement mathématique quand ils produisent des preuves : FAUX

Pour le pro­jet DESCARTES, nous tra­vaillons direc­te­ment en lan­gage for­mel, ce qui per­met à l’ordinateur de véri­fier la cor­rec­tion des preuves. En revanche, lorsque j’utilise des LLM clas­siques pour des articles mathé­ma­tiques hors de ce pro­jet, je dois lire et véri­fier manuel­le­ment les preuves. Cela fait gagner beau­coup de temps, mais il sub­siste un risque : les erreurs pro­duites par les modèles sont par­fois sur­pre­nantes, inat­ten­dues, et ne cor­res­pondent pas à celles qu’un humain ferait. Elles peuvent par­fois paraître très cré­dibles tout en étant fausses, ce qui néces­site une vigi­lance particulière.

#5 L’IA risque de remplacer complètement l’enseignement des mathématiques : FAUX

Il faut dis­tin­guer deux niveaux dans l’enseignement des mathé­ma­tiques : la for­ma­tion jusqu’au niveau mas­ter et la recherche post-mas­ter. Pour l’apprentissage des bases et la com­pré­hen­sion des preuves, la capa­ci­té d’une IA à démon­trer des théo­rèmes ne remet pas fon­da­men­ta­le­ment en ques­tion l’enseignement clas­sique. L’entraînement humain à repro­duire des preuves reste essen­tiel pour déve­lop­per le raisonnement.

En revanche, dans le cadre de pro­jets de recherche ou d’examens où les étu­diants dis­posent de toutes les res­sources, l’IA peut jouer un rôle d’assistant per­son­nel. Par exemple, dans un pro­jet de mas­ter, elle pour­rait aider à pro­duire des preuves sur des pro­blèmes ouverts, ce qui enri­chi­rait l’expérience d’apprentissage et la créa­ti­vi­té des étudiants.

#6 Certains systèmes numériques avancés peuvent générer des articles scientifiques quasi complets, mais leur fiabilité reste variable : INCERTAIN

À court terme, les cher­cheurs uti­li­se­ront des pla­te­formes comme ChatGPT, Gemi­ni ou Mis­tral pour géné­rer et véri­fier des preuves rapi­de­ment, gagnant ain­si un temps consi­dé­rable. Des outils spé­cia­li­sés com­mencent éga­le­ment à émer­ger, comme Google Labs pour explo­rer Google Scho­lar ou Alpha Evolve pour la construc­tion de struc­tures mathé­ma­tiques, tan­dis que Gemini‑3, Deep Think et GPT-5-pro (modèles de lan­gage) génèrent d’abord une ébauche, puis uti­lisent, selon les indi­ca­tions dis­po­nibles, des outils de véri­fi­ca­tion pour iden­ti­fier cer­taines erreurs éventuelles.

À moyen ou long terme, des sys­tèmes pour­raient com­bi­ner géné­ra­tion auto­ma­tique et véri­fi­ca­tion for­melle, accé­lé­rant la recherche et influen­çant les modes de publi­ca­tion et les attentes aca­dé­miques. Les modèles actuels sont déjà capables de pro­duire des articles presque com­plets sur la base de publi­ca­tions pré­cé­dentes, ce qui pour­rait trans­for­mer la pro­duc­tion d’articles “incré­men­taux” et libé­rer du temps pour des recherches plus ambi­tieuses. Par exemple, des tests com­pa­ra­tifs montrent que sur le bench­mark miniF2F, APOLLO atteint 75 % de suc­cès pour les preuves géné­rées auto­ma­ti­que­ment, alors que Goe­del-Pro­ver atteint 57,6 %9. Tou­te­fois, cer­tains modèles peuvent pro­duire des erreurs concep­tuelles sub­tiles ou des pas­sages répé­ti­tifs, ren­dant la super­vi­sion humaine indis­pen­sable pour vali­der la fia­bi­li­té scientifique.

Il fau­dra cer­tai­ne­ment repen­ser cer­tains aspects de la car­rière des cher­cheurs, notam­ment le sys­tème de publi­ca­tion, la relec­ture par les pairs et l’écriture des articles. Les modèles sont aujourd’hui capables de pro­duire des preuves et des articles de qua­li­té, et cela pour­rait modi­fier la nature et la fré­quence des publi­ca­tions scientifiques.

Propos recueillis par Aicha Fall

1 Lin, Y. et al. 2025. Goe­del-Pro­ver : A Fron­tier Model for Open-Source Auto­ma­ted Theo­rem Pro­ving. arXiv. https://​arxiv​.org/​a​b​s​/​2​5​0​2​.​07640↑
2Ospa­nov, A., You­sef­za­deh, R. 2025. APOLLO : Auto­ma­ted LLM and Lean Col­la­bo­ra­tion for Advan­ced For­mal Rea­so­ning. arXiv. https://​arxiv​.org/​a​b​s​/​2​5​0​5​.​05758↑
3PEPR IA. 2025. “Retour sur l’événement IA et Mathé­ma­tiques”. Hi ! PARIS. https://​www​.pepr​-ia​.fr/​2​0​2​5​/​0​4​/​2​5​/​r​e​t​o​u​r​-​s​u​r​-​l​e​v​e​n​e​m​e​n​t​-​i​a​-​m​a​t​h​e​m​a​t​i​q​u​e​s​-​u​n​e​-​t​h​e​m​a​t​i​q​u​e​-​a​u​-​c​o​e​u​r​-​d​e​-​l​a​-​r​e​c​h​e​rche/↑
4Bar­ral, J. 2024. “L’IA va per­mettre d’accélérer la recherche scien­ti­fique, bien plus qu’on ne peut l’imaginer”. Le Monde. https://www.lemonde.fr/economie/article/2024/10/12/l‑ia-va-permettre-d-accelerer-la-recherche-scientifique-bien-plus-qu-on-ne-peut-l-imaginer_6349704_3234.html↑
5Polge, A. 2025. “Des pro­diges des maths n’ont rien pu faire face à une IA aux Olym­piades inter­na­tio­nales”. Science et Vie. https://​www​.science​-et​-vie​.com/​s​c​i​e​n​c​e​s​-​f​o​n​d​a​m​e​n​t​a​l​e​s​/​m​a​t​h​e​m​a​t​i​q​u​e​s​/​d​e​s​-​p​r​o​d​i​g​e​s​-​d​e​s​-​m​a​t​h​s​-​n​o​n​t​-​r​i​e​n​-​p​u​-​f​a​i​r​e​-​f​a​c​e​-​a​-​u​n​e​-​i​a​-​a​u​x​-​o​l​y​m​p​i​a​d​e​s​-​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​e​s​-​d​e​-​m​a​t​h​e​m​a​t​i​q​u​e​s​-​2​1​8​3​6​3​.html↑
6Lin, Y., Tang, S., Lyu, B., Wu, J., Lin, H., Yang, K., Li, J., Xia, M., Chen, D., Aro­ra, S., & Jin, C. (2025). Goe­del Pro­ver : A Fron­tier Model for Open Source Auto­ma­ted Theo­rem Pro­ving. arXiv. https://​arxiv​.org/​a​b​s​/​2​5​0​2​.​07640↑
7Math, Inc. S. d. Intro­du­cing Gauss, an agent for auto­for­ma­li­za­tion. Math, Inc. https://​www​.math​.inc/​gauss↑
8Chen, L., Gu, J., Huang, L., Huang, W., Jiang, Z., Jie, A., Jin, X., Ren, C., Shen, J., Wu, Y., Xia, Y., Wu, H., Ying, H., Yuan, H., Wei, C., & Xin, H. (2025). Pro­ver Agent : An Agent-based Fra­me­work for For­mal Mathe­ma­ti­cal Proofs. arXiv. https://​arxiv​.org/​a​b​s​/​2​5​0​6​.​19923↑
9Ou, Linyu, and YuYang Yin. 2025. Empo­we­ring Light­weight MLLMs with Rea­so­ning via Long CoT SFT. arXiv pre­print arXiv:2509.03321. https://​arxiv​.org/​a​b​s​/​2​5​0​9​.​03321↑

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