Accueil / Chroniques / Cavernes de sel : la clé pour stocker l’hydrogène ?
2,15
π Énergie

Cavernes de sel : la clé pour stocker l’hydrogène ?

Pierre Berret
Pierre Bérest
professeur émérite de l'École polytechnique (IP Paris)

Les pro­jec­tions montrent qu’en 2050 l’énergie consom­mée en Europe sera répar­tie à parts égales entre élec­tri­ci­té et hydro­gène alors que les com­bus­tibles fos­siles repré­sentent aujourd’hui la plus grande part. Il est donc néces­saire de concré­ti­ser dès à present notre mai­trise de ce gaz à grande échelle. En effet, la chaîne de pro­duc­tion, de trans­port, de dis­tri­bu­tion et d’utilisation de l’hydrogène néces­si­te­ra d’importantes capa­ci­tés de sto­ckage – par­ti­cu­liè­re­ment si l’énergie pri­maire qui per­met de le pro­duire est inter­mit­tente, comme c’est le cas pour les éoliennes et les pan­neaux solaires.

Pour ce faire, nous aurons besoin d’un sys­tème per­met­tant de relier l’équipement de pro­duc­tion (notam­ment les élec­tro­ly­seurs) au réseau de dis­tri­bu­tion. Ce sys­tème devra donc être capable de sto­cker l’hydrogène en masse au moment où il est pro­duit tout en le ren­dant acces­sible dès que le réseau en réclame. Pour y arri­ver, nous pro­po­sons de sto­cker l’H2 dans les cavi­tés salines pro­fondes. Avec la mon­tée en puis­sance de la filière hydro­gène, nous pen­sons qu’en 2050 l’Europe pour­rait avoir besoin de plu­sieurs cen­taines de cavi­tés de ce type.

Une solution déjà existante

Les cavernes de sel sont très uti­li­sées aujourd’hui en Europe, notam­ment pour sto­cker le gaz natu­rel. Elles tirent par­ti de la pré­sence dans le sous-sol de couches ou de dômes de sel de plu­sieurs cen­taines de mètres d’épaisseur qui s’étendent sur de grandes sur­faces ; leur exten­sion totale est de l’ordre de 20 000 km2 en France. Le sel, très peu per­méable, peut être faci­le­ment dis­sous afin de créer des cavernes avec des puits de type pétro­lier pour creu­ser la roche jusqu’à la for­ma­tion sali­fère. On dis­pose ain­si, après un cer­tain temps, d’une caverne d’une taille typique de 500 000 m3. En théo­rie, il suf­fit d’étendre l’utilisation de ces cavi­tés au sto­ckage d’hydrogène tout en sachant qu’elles seraient capables de sto­cker envi­ron 6 000 tonnes d’hydrogène à des pres­sions variables entre 6 et 24 MPa – exploi­tées comme une bou­teille de plongée !

Aujourd’hui en France il existe une tren­taine de cavi­tés de sto­ckage de gaz, répar­ties sur trois sites. Cer­taines sont exploi­tées depuis une cin­quan­taine d’années. Au niveau mon­dial, on en trouve plu­sieurs cen­taines dont quelques cavi­tés de sto­ckage d’hydrogène pour des usages liés à l’industrie chi­mique. Plu­sieurs pro­jets de pilotes indus­triels de pro­duc­tion-uti­li­sa­tion de l’hydrogène sont orga­ni­sés autour de cer­taines de ces cavi­tés salines exis­tantes. En France, il y a le pro­jet Hyps­ter conduit à Etrez par Sto­ren­gy et sou­te­nu par l’Union euro­péenne, Hygéo par Tere­ga, HdF et BRGM à Car­resse-Cas­sa­ber et Hygreen conduit à Manosque par Sto­ren­gy-Geo­stock. Si ces pro­jets existent, c’est parce qu’il reste encore quelques défis à rele­ver pour par­ve­nir à un sto­ckage d’hydrogène à grande échelle.

1/ Empêcher les fuites

Même pour des ouvrages clas­siques, l’acceptabilité sociale est le défi majeur de la construc­tion de nou­veaux grands équi­pe­ments éner­gé­tiques (cen­trales nucléaires, bar­rages, parcs d’éolienne) et il appar­tient aux concep­teurs d’identifier et d’expliquer au public les par­ti­cu­la­ri­tés des ouvrages du point de vue de leur sûre­té et les solu­tions appor­tées. Les cavernes de sel n’en sont pas épar­gnées. Étant don­né que la molé­cule d’hydrogène est par­ti­cu­liè­re­ment mobile, le pro­blème le plus impor­tant est l’étanchéité du puits d’accès métal­lique (plu­sieurs kilo­mètres). Un cer­tain nombre d’accidents ou d’incidents dans les quelques 2 000 cavi­tés salines de sto­ckage d’hydrocarbures liquides ou gazeux exploi­tées dans le monde sont connus et bien décrits. Ces inci­dents sont en géné­ral anciens, la pro­fes­sion ayant pro­gres­si­ve­ment adop­té un prin­cipe appe­lé la « double bar­rière » grâce auquel la pres­sion est sur­veillée conti­nû­ment pour détec­ter le pas­sage du gaz à tra­vers une pre­mière bar­rière, évi­tant ain­si le risque de pas­sage à tra­vers la deuxième

Une autre véri­fi­ca­tion indis­pen­sable est l’essai d’étanchéité. Il consiste, avant la mise en exploi­ta­tion, la cavi­té étant encore pleine de sau­mure, à faire des­cendre une colonne d’azote un peu au-des­sus du toit de la caverne et à suivre l’évolution de l’interface gaz-sau­mure : une remon­tée rapide est le signe d’une étan­chéi­té médiocre. A l’échelle de la caverne, le puits est un capil­laire très mince et le sys­tème res­semble à un baro­mètre ou à un ther­mo­mètre, extrê­me­ment sen­sibles. L’enjeu est de tra­quer des fuites minimes, de l’ordre de 10-4/an du volume sto­cké. Une abon­dante lit­té­ra­ture, à laquelle le LMS a beau­coup contri­bué, est consa­crée à cet essai et l’on peut s’attendre, à l’occasion du sto­ckage d’hydrogène, à des déve­lop­pe­ments impor­tants concer­nant la méthode, la pério­di­ci­té et les cri­tères d’acceptabilité.

2/ Maîtriser le comportement du sel

Le sel étant, sur de grandes échelles de temps, un liquide vis­queux, toute cavi­té se ferme pro­gres­si­ve­ment. Il faut que la perte annuelle de volume qui en résulte reste infé­rieure au pour cent pour évi­ter que le volume sto­ckable ne dimi­nue trop vite, sur­tout pour les cavi­tés les plus pro­fondes. Mais aus­si parce qu’elle peut engen­drer des dom­mages sur la paroi ou à l’interface sel-puits d’accès. La des­crip­tion du com­por­te­ment du sel est ancienne mais a été pro­fon­dé­ment renou­ve­lée ; la Phy­sique des Roches éta­blit qu’il existe un méca­nisme propre de défor­ma­tion sous très faibles sol­li­ci­ta­tions, dif­fi­cile à mesu­rer car les vitesses de défor­ma­tion impli­quées sont de l’ordre de seule­ment 10-12/s. Mais le sel est aus­si un maté­riau fra­gile – sus­cep­tible de rup­ture – notam­ment sous l’effet d’une modi­fi­ca­tion bru­tale de charge méca­nique. Or on peut attendre des varia­tions bru­tales de stock, et donc de pres­sion, si les cavi­tés sont ali­men­tées par une pro­duc­tion d’hydrogène for­te­ment inter­mit­tente et doivent satis­faire une demande elle aus­si discontinue.

3/ Comprendre la thermodynamique du gaz

Les usages de l’hydrogène pour la mobi­li­té requièrent une pure­té extrême. Or, le gaz sera ame­né à séjour­ner dura­ble­ment dans une cavi­té au fond de laquelle sub­sistent des mil­liers de m3 de sau­mure. Ce der­nier contient notam­ment des sul­fates qui pro­viennent de l’anhydrite (H2S) fré­quem­ment asso­ciée au sel sou­ter­rain. À sa sor­tie le gaz est humide et char­gé de diverses impu­re­tés dont H2S, par­ti­cu­liè­re­ment nocif pour les uti­li­sa­tions du gaz en aval. La puri­fi­ca­tion peut repré­sen­ter une dépense important.

Enfin, compte tenu de ses grandes dimen­sions, la caverne est une machine ther­mo­dy­na­mique com­plexe – on peut par­ler d’une météo­ro­lo­gie des cavernes avec de la pluie, de la neige et des inver­sions de tem­pé­ra­ture, ren­due très exo­tique par les chan­ge­ments de pres­sion à très grande échelle. Le moteur de cette machine est la pré­sence d’un gra­dient natu­rel de tem­pé­ra­ture dans le sous-sol qui engendre une convec­tion intense du gaz dans la par­tie haute de la caverne, contrée en par­tie basse par le main­tien d’une tem­pé­ra­ture rela­ti­ve­ment froide de la sau­mure qui résulte de la suc­ces­sion d’épisodes de vapo­ri­sa­tion et de conden­sa­tion de l’eau. Ces phé­no­mènes, mis en évi­dence par le LMS avec Sto­ren­gy, ont des consé­quences, qui res­tent encore lar­ge­ment incon­nu, pour la pure­té du gaz extrait.

Propos recueillis par James Bowers

Auteurs

Pierre Berret

Pierre Bérest

professeur émérite de l'École polytechnique (IP Paris)

Diplômé de l'Ecole polytechnique et de l'Ecole des Mines de Paris, où il a obtenu son doctorat, Pierre Berest a été chef du service de la sécurité souterraine au ministère français de l'industrie. A partir de 1981, il devint chercheur à l'Ecole polytechnique, au Laboratoire de mécanique des solides (LMS) dont il a été le directeur puis professeur associé en mécanique des structures. Pierre Berest a également été conseiller du département Sciences pour l'Ingénieur (SPI) du CNRS et a présidé le comité scientifique du LCPC (aujourd'hui Ifstar). De 2011 à 2014, il fut coordinateur du consortium SACRE dédié au stockage adiabatique d'air comprimé (CAES) et soutenu par l'Agence Nationale de la Recherche (ANR). Expert du conseil scientifique de l'Institut français du pétrole (IFPen) pendant 10 ans, Pierre Berest est l'auteur ou le coauteur de 200 articles dans le domaine de la mécanique des continuums appliquée aux travaux souterrains appliqués aux mines, tunnels, stockage souterrain de gaz, pétrole, CO2 ou déchets nucléaires.

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don