En 2018, Florence Parly, alors ministre des Armées, rendait publique la manœuvre clandestine, survenue en 2017, du satellite russe Louch-Olymp1 à proximité du satellite militaire de télécommunication franco-italien Athena-Fidus. L’émergence de la conflictualité « vers, dans et depuis l’espace » a poussé la France, bientôt suivie par plusieurs autres pays européens, à mettre en place au sein de l’armée de l’Air et de l’Espace, un Commandement de l’espace (CDE). Nous parlons des menaces qui pèsent sur le pays et sur l’Europe, et des missions du CDE avec le général de corps d’armée Philippe Adam, commandant de l’espace de juillet 2022 à août 2025.
En 2019, la France a officiellement intégré l’espace comme un domaine d’action militaire dans sa doctrine. Quel est l’état des menaces dans ce domaine ?
Philippe Adam. Les menaces sont bien réelles. L’arrivée d’acteurs privés, l’explosion des usages et l’augmentation exponentielle du nombre de satellites en orbite ont bouleversé l’environnement spatial à une vitesse très rapide. Au cœur de ce nouveau paysage, nous observons des comportements que nous jugeons problématiques.
Les services spatiaux étant devenus incontournables tant pour la société civile que pour les armées, nous savons par ailleurs qu’un adversaire qui voudrait nous nuire aurait tout intérêt à commencer par attaquer nos capacités spatiales, sur leur segment-sol ou en orbite, car cela entraverait pour nous la poursuite des opérations. C’est ce qui s’est passé lors de l’invasion de l’Ukraine. La première attaque russe a visé les terminaux au sol du satellite américain KA-SAT, utilisé par les forces armées pour leurs communications – impactant au passage d’autres utilisateurs en Europe, qui n’étaient ni ukrainiens, ni militaires.
L’épisode du Louch-Olymp était une manœuvre clandestine. Quels types d’attaques pourraient être menés en orbite ?
Les attaques contre un satellite peuvent consister à l’aveugler, le brouiller, le capturer, le neutraliser avec des armes à énergie dirigée, ou encore à le désorbiter ou le détruire par des collisions ou avec des missiles. La Russie et la Chine, notamment, ont fait la démonstration de leurs capacités à mener ces actions avec une grande variété de modalités2.
Nous avons été surpris de constater que des satellites iraniens étaient capables d’effectuer des manœuvres relatives les uns par rapport aux autres, une technique que peu de pays maîtrisent à ce jour
Nous sommes aussi très attentifs au comportement de certaines nations, comme la Corée du Nord et l’Iran, dont nous ne connaissons pas les intentions. Leur niveau de maîtrise des technologies n’est pas encore celui des grandes puissances spatiales, mais elles avancent vite, aidées par la Russie et peut-être par la Chine. Nous avons ; par exemple, été surpris de constater que des satellites iraniens étaient capables d’effectuer des manœuvres relatives les uns par rapport aux autres, une technique que peu de pays maîtrisent à ce jour.
Quels comportements inamicaux contre des satellites français et européens observe-t-on aujourd’hui ?
Nous observons, de manière quotidienne, des tentatives de brouillage autour des théâtres de conflits réels : Moyen-Orient, mer Noire et Ukraine, enclave de Kaliningrad et mer Baltique. L’épisode du Louch-Olymp n’est par ailleurs pas un cas isolé : nous constatons régulièrement des manœuvres suspectes, non déclarées, à proximité de nos satellites, que nous peinons à considérer comme purement pacifiques, et cela sur toutes les orbites. Notons au passage que le traité sur l’espace de 1967 est à ce jour l’unique législation internationale sur l’espace. Or, il n’interdit rien, hormis l’envoi d’armes de destruction massive, c’est-à-dire, très clairement, d’armes nucléaires en orbite. Cette absence de règles est un obstacle à la caractérisation claire de situations qui ont un aspect de sécurité et de sûreté.
Quels sont les risques que la guerre touche un pays d’Union européenne dans les années à venir ?
La probabilité d’un conflit majeur en Europe, qui concernerait forcément l’OTAN, n’a jamais été aussi forte, et nous pensons que certains comportements que nous voyons dans l’espace pourraient être préparatoires à un état de guerre. De fait, si l’agression russe en Ukraine s’arrête là où nous en sommes aujourd’hui, je ne vois pas ce qui empêchera la Russie de recommencer dans trois ou quatre ans, quand elle aura refait ses forces. Nous sommes très inquiets, mais le rôle des armées, comme des diplomates, est précisément de faire ce qu’il faut pour que cela n’arrive pas.

Dans le champ civil, on sait que la collaboration à l’échelle européenne peut être parfois difficile. Qu’en est-il dans le champ militaire ?
Comme il y a urgence, la discussion entre militaires est relativement saine. Vouloir à tout prix lancer des programmes communs ne fonctionne pas : la défense reste l’apanage des nations, et on ne peut reprocher à ceux qui en ont les moyens de développer leurs moyens propres. Mais nous échangeons et la discussion doit se poursuivre, pour nous informer de ce que nous faisons et nous assurer de l’interopérabilité des moyens que nous développons. Je suis persuadé que cela fera par ailleurs émerger des collaborations industrielles qui peinent jusqu’ici à se mettre en place.
En quoi consiste la stratégie de défense spatiale française dans ce contexte ?
La doctrine française vise ce que l’on appelle la maîtrise de l’espace, qui est une posture proportionnée et surtout défensive. Le CDE a ainsi pour mission d’une part de maintenir et de perfectionner les services spatiaux militaires (observation, télécommunications, navigation), et, d’autre, part de protéger les capacités françaises en cas d’agression, y compris en combattant dans l’espace si besoin. Cette stratégie s’appuie sur des collaborations fortes avec nos pays amis et partenaires. Nous sommes beaucoup plus efficaces ensemble pour identifier ce qui se passe en orbite et réagir, et plus crédibles pour dénoncer une éventuelle agression. Dans nos plans d’action, il est de ce fait extrêmement important de décrire la manière dont seront associés nos partenaires, car, si nous utilisons la force contre un satellite agresseur, nous engendrerons des conséquences pour tout le monde.
Quelles actions sont menées pour maintenir et perfectionner les services spatiaux militaires ?
Les actions menées passeront par des changements d’architecture et de concepts d’usage : privilégier des constellations importantes aux satellites isolés pour éviter de tout perdre en cas d’attaque, et accepter de ne plus nous appuyer seulement sur des moyens 100 % militaires. La guerre en Ukraine a montré que les moyens civils pouvaient être précieux, aussi bien pour les télécommunications de l’armée ukrainienne que pour aider ses partenaires à comprendre ce qui se passait sur le théâtre d’opérations.
Et comment protéger nos moyens spatiaux ?
Nous avons lancé deux programmes expérimentaux, comptant chacun deux satellites patrouilleurs-guetteurs : YODA, au voisinage de l’orbite géostationnaire, et TOUTATIS, en orbite basse. Ils seront rapidement suivis par le déploiement de capacités opérationnelles, à la fois de moyens d’observation de l’espace depuis l’espace et moyens d’action. Nous allons aussi renforcer nos moyens de surveillance de l’orbite basse, constitués aujourd’hui quasiment exclusivement par le radar GRAVES, grâce à l’arrivée d’AURORE, plus performant, à l’horizon 2030.
La destruction d’un satellite est un moyen d’action très agressif, et qui crée beaucoup de débris. Nous ne nous engageons donc pas vraiment dans cette voie
Mais pour avoir un effet sur un champ de bataille, une doctrine et des moyens ne suffisent pas : il faut aussi des hommes formés. En Europe, il est très clair que c’est aux armées qu’il revient d’utiliser la force, non aux agences civiles : dans l’espace, c’est la mission du CDE. Les militaires doivent donc apprendre à piloter eux-mêmes leurs satellites, ce qu’ils ne faisaient pas jusque-là. Le Centre national d’études spatiales (CNES) restera bien sûr le spécialiste de la manœuvre spatiale, y compris dans un cadre militaire, mais le CDE doit devenir le spécialiste de la manœuvre militaire dans l’espace. Les défis ne sont pas les mêmes, et nous aurons besoin les uns des autres.
En 2022, la France s’engageait à ne pas conduire d’essais de missiles antisatellites destructifs à ascension directe. Le pays envisage-t-il pour autant d’avoir recours à des armes visant à détruire les satellites hostiles ?
La destruction d’un satellite est un moyen d’action très agressif, et qui crée beaucoup de débris. Nous ne nous engageons donc pas vraiment dans cette voie. Il s’agira plutôt de développer des moyens d’action non cinétiques du type laser ou brouilleur, qui ont l’avantage d’une certaine réversibilité. Le chef américain des opérations spatiales, le général Saltzman, définit la dissuasion spatiale comme l’ensemble des mesures qui rendent une attaque ou une action hostile contre des capacités spatiales si coûteuse, difficile ou inutile que les adversaires y renoncent. C’est ce que nous visons.
Emmanuel Macron a inauguré les nouvelles installations du Commandement de l’espace le 12 novembre 2025 à Toulouse. Quel bilan dressez-vous des six années d’existence du CDE ?
L’inauguration du 12 novembre a marqué un réel accomplissement. Lors de sa création, le CDE comptait quelque 200 personnes issues de deux unités au sein de l’Armée de l’air et de l’espace, et de cellules spécialisées de l’état-major des armées. Nous avons dû recruter et former les personnels pour qu’ils soient aptes à répondre aux nouvelles missions du CDE : les effectifs s’élèvent à 400 personnes aujourd’hui – et atteindront environ 500 personnes en 2030. Le CDE a par ailleurs déjà pris en charge un certain nombre des missions qui lui ont été confiées. La surveillance de l’espace est le domaine où il est le plus avancé, mais il commence aussi à faire manœuvrer des satellites.
En 2024, puis en 2025, le CDE a effectué des manœuvres conjointes relatives en orbite avec les États-Unis. C’est la première fois que cela se faisait, et nous sommes assez fiers d’être les premiers. Je suis aussi très satisfait des liens culturels et opérationnels que nous avons réussi à tisser avec toutes les armées françaises. C’était nécessaire pour un petit commandement comme le nôtre, implanté sur une base unique, avec une dimension interarmée.
Au titre des regrets : il faut aller plus vite. Sept ans après l’épisode Louch-Olymp, nous n’avons toujours aucun moyen d’y répondre.
Comment aller plus vite ? Est-ce une question de budget ?
Je suis persuadé qu’avec le budget que nous avons, nous pourrions faire mieux, au sein des armées comme chez les industriels. Nous avons toujours privilégié les performances au détriment du calendrier et des coûts. Nous perdons énormément de temps à nous demander si la solution que nous avons choisie est bien la meilleure… Nous devons aujourd’hui nous focaliser sur la vitesse, quitte à prendre plus de risques. Il faut aller au rythme du monde technologique qui nous entoure. La France a tout ce qu’il faut pour le faire, et elle détient pratiquement toute la technologie à mettre en œuvre pour développer des moyens d’action dans l’espace. Il faut maintenant le démontrer en orbite.