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L'espace, nouveau terrain des rivalités géopolitiques

Comment la France se prépare-t-elle à une guerre dans l’espace ?

avec Philippe Adam, général de division aérienne, commandant de l'espace, de l'armée de l'Air et de l'Espace
Le 10 février 2026 |
7 min. de lecture
Philippe Adam_VF
Philippe Adam
général de division aérienne, commandant de l'espace, de l'armée de l'Air et de l'Espace
En bref
  • En 2018, la manœuvre clandestine du satellite russe Louch-Olymp en 2017 à proximité du satellite militaire franco-italien Athena-Fidus était rendue publique.
  • En 2019, confrontée à de multiples menaces, la France a officiellement intégré l’espace comme un domaine d’action militaire dans sa doctrine.
  • On observe aujourd’hui des comportements inamicaux dans l’espace autour du Moyen-Orient, de la mer Noire, de l’Ukraine ou du côté de la mer Baltique.
  • En France, le CDE a pour mission de maintenir et perfectionner les services spatiaux militaires, et de protéger les capacités françaises en cas d’agression, y compris en combattant dans l’espace.
  • La stratégie française ne vise pas à détruire des satellites hostiles, mais plutôt à développer des moyens d’action non cinétiques, comme des lasers ou des brouilleurs.

En 2018, Flo­rence Par­ly, alors ministre des Armées, ren­dait publique la manœuvre clan­des­tine, sur­ve­nue en 2017, du satel­lite russe Louch-Olymp1 à proxi­mi­té du satel­lite mili­taire de télé­com­mu­ni­ca­tion fran­co-ita­lien Athe­na-Fidus. L’émergence de la conflic­tua­li­té « vers, dans et depuis l’espace » a pous­sé la France, bien­tôt sui­vie par plu­sieurs autres pays euro­péens, à mettre en place au sein de l’armée de l’Air et de l’Espace, un Com­man­de­ment de l’espace (CDE). Nous par­lons des menaces qui pèsent sur le pays et sur l’Europe, et des mis­sions du CDE avec le géné­ral de corps d’armée Phi­lippe Adam, com­man­dant de l’espace de juillet 2022 à août 2025.

En 2019, la France a officiellement intégré l’espace comme un domaine d’action militaire dans sa doctrine. Quel est l’état des menaces dans ce domaine ?

Phi­lippe Adam. Les menaces sont bien réelles. L’arrivée d’acteurs pri­vés, l’explosion des usages et l’augmentation expo­nen­tielle du nombre de satel­lites en orbite ont bou­le­ver­sé l’environnement spa­tial à une vitesse très rapide. Au cœur de ce nou­veau pay­sage, nous obser­vons des com­por­te­ments que nous jugeons problématiques.

Les ser­vices spa­tiaux étant deve­nus incon­tour­nables tant pour la socié­té civile que pour les armées, nous savons par ailleurs qu’un adver­saire qui vou­drait nous nuire aurait tout inté­rêt à com­men­cer par atta­quer nos capa­ci­tés spa­tiales, sur leur seg­ment-sol ou en orbite, car cela entra­ve­rait pour nous la pour­suite des opé­ra­tions. C’est ce qui s’est pas­sé lors de l’invasion de l’Ukraine. La pre­mière attaque russe a visé les ter­mi­naux au sol du satel­lite amé­ri­cain KA-SAT, uti­li­sé par les forces armées pour leurs com­mu­ni­ca­tions – impac­tant au pas­sage d’autres uti­li­sa­teurs en Europe, qui n’étaient ni ukrai­niens, ni militaires.

L’épisode du Louch-Olymp était une manœuvre clandestine. Quels types d’attaques pourraient être menés en orbite ?

Les attaques contre un satel­lite peuvent consis­ter à l’aveugler, le brouiller, le cap­tu­rer, le neu­tra­li­ser avec des armes à éner­gie diri­gée, ou encore à le désor­bi­ter ou le détruire par des col­li­sions ou avec des mis­siles. La Rus­sie et la Chine, notam­ment, ont fait la démons­tra­tion de leurs capa­ci­tés à mener ces actions avec une grande varié­té de moda­li­tés2.

Nous avons été sur­pris de consta­ter que des satel­lites ira­niens étaient capables d’effectuer des manœuvres rela­tives les uns par rap­port aux autres, une tech­nique que peu de pays maî­trisent à ce jour

Nous sommes aus­si très atten­tifs au com­por­te­ment de cer­taines nations, comme la Corée du Nord et l’Iran, dont nous ne connais­sons pas les inten­tions. Leur niveau de maî­trise des tech­no­lo­gies n’est pas encore celui des grandes puis­sances spa­tiales, mais elles avancent vite, aidées par la Rus­sie et peut-être par la Chine. Nous avons ; par exemple, été sur­pris de consta­ter que des satel­lites ira­niens étaient capables d’effectuer des manœuvres rela­tives les uns par rap­port aux autres, une tech­nique que peu de pays maî­trisent à ce jour.

Quels comportements inamicaux contre des satellites français et européens observe-t-on aujourd’hui ?

Nous obser­vons, de manière quo­ti­dienne, des ten­ta­tives de brouillage autour des théâtres de conflits réels : Moyen-Orient, mer Noire et Ukraine, enclave de Kali­nin­grad et mer Bal­tique. L’épisode du Louch-Olymp n’est par ailleurs pas un cas iso­lé : nous consta­tons régu­liè­re­ment des manœuvres sus­pectes, non décla­rées, à proxi­mi­té de nos satel­lites, que nous pei­nons à consi­dé­rer comme pure­ment paci­fiques, et cela sur toutes les orbites. Notons au pas­sage que le trai­té sur l’espace de 1967 est à ce jour l’unique légis­la­tion inter­na­tio­nale sur l’espace. Or, il n’interdit rien, hor­mis l’envoi d’armes de des­truc­tion mas­sive, c’est-à-dire, très clai­re­ment, d’armes nucléaires en orbite. Cette absence de règles est un obs­tacle à la carac­té­ri­sa­tion claire de situa­tions qui ont un aspect de sécu­ri­té et de sûreté.

Quels sont les risques que la guerre touche un pays d’Union européenne dans les années à venir ?

La pro­ba­bi­li­té d’un conflit majeur en Europe, qui concer­ne­rait for­cé­ment l’OTAN, n’a jamais été aus­si forte, et nous pen­sons que cer­tains com­por­te­ments que nous voyons dans l’espace pour­raient être pré­pa­ra­toires à un état de guerre. De fait, si l’agression russe en Ukraine s’arrête là où nous en sommes aujourd’hui, je ne vois pas ce qui empê­che­ra la Rus­sie de recom­men­cer dans trois ou quatre ans, quand elle aura refait ses forces. Nous sommes très inquiets, mais le rôle des armées, comme des diplo­mates, est pré­ci­sé­ment de faire ce qu’il faut pour que cela n’arrive pas.

Dans le champ civil, on sait que la collaboration à l’échelle européenne peut être parfois difficile. Qu’en est-il dans le champ militaire ?

Comme il y a urgence, la dis­cus­sion entre mili­taires est rela­ti­ve­ment saine. Vou­loir à tout prix lan­cer des pro­grammes com­muns ne fonc­tionne pas : la défense reste l’apanage des nations, et on ne peut repro­cher à ceux qui en ont les moyens de déve­lop­per leurs moyens propres. Mais nous échan­geons et la dis­cus­sion doit se pour­suivre, pour nous infor­mer de ce que nous fai­sons et nous assu­rer de l’interopérabilité des moyens que nous déve­lop­pons. Je suis per­sua­dé que cela fera par ailleurs émer­ger des col­la­bo­ra­tions indus­trielles qui peinent jusqu’ici à se mettre en place.

En quoi consiste la stratégie de défense spatiale française dans ce contexte ?

La doc­trine fran­çaise vise ce que l’on appelle la maî­trise de l’espace, qui est une pos­ture pro­por­tion­née et sur­tout défen­sive. Le CDE a ain­si pour mis­sion d’une part de main­te­nir et de per­fec­tion­ner les ser­vices spa­tiaux mili­taires (obser­va­tion, télé­com­mu­ni­ca­tions, navi­ga­tion), et, d’autre, part de pro­té­ger les capa­ci­tés fran­çaises en cas d’agression, y com­pris en com­bat­tant dans l’espace si besoin. Cette stra­té­gie s’appuie sur des col­la­bo­ra­tions fortes avec nos pays amis et par­te­naires. Nous sommes beau­coup plus effi­caces ensemble pour iden­ti­fier ce qui se passe en orbite et réagir, et plus cré­dibles pour dénon­cer une éven­tuelle agres­sion. Dans nos plans d’action, il est de ce fait extrê­me­ment impor­tant de décrire la manière dont seront asso­ciés nos par­te­naires, car, si nous uti­li­sons la force contre un satel­lite agres­seur, nous engen­dre­rons des consé­quences pour tout le monde.

Quelles actions sont menées pour maintenir et perfectionner les services spatiaux militaires ?

Les actions menées pas­se­ront par des chan­ge­ments d’architecture et de concepts d’usage : pri­vi­lé­gier des constel­la­tions impor­tantes aux satel­lites iso­lés pour évi­ter de tout perdre en cas d’attaque, et accep­ter de ne plus nous appuyer seule­ment sur des moyens 100 % mili­taires. La guerre en Ukraine a mon­tré que les moyens civils pou­vaient être pré­cieux, aus­si bien pour les télé­com­mu­ni­ca­tions de l’armée ukrai­nienne que pour aider ses par­te­naires à com­prendre ce qui se pas­sait sur le théâtre d’opérations.

Et comment protéger nos moyens spatiaux ?

Nous avons lan­cé deux pro­grammes expé­ri­men­taux, comp­tant cha­cun deux satel­lites patrouilleurs-guet­teurs : YODA, au voi­si­nage de l’orbite géo­sta­tion­naire, et TOUTATIS, en orbite basse. Ils seront rapi­de­ment sui­vis par le déploie­ment de capa­ci­tés opé­ra­tion­nelles, à la fois de moyens d’observation de l’espace depuis l’espace et moyens d’action. Nous allons aus­si ren­for­cer nos moyens de sur­veillance de l’orbite basse, consti­tués aujourd’hui qua­si­ment exclu­si­ve­ment par le radar GRAVES, grâce à l’arrivée d’AURORE, plus per­for­mant, à l’horizon 2030.

La des­truc­tion d’un satel­lite est un moyen d’action très agres­sif, et qui crée beau­coup de débris. Nous ne nous enga­geons donc pas vrai­ment dans cette voie

Mais pour avoir un effet sur un champ de bataille, une doc­trine et des moyens ne suf­fisent pas : il faut aus­si des hommes for­més. En Europe, il est très clair que c’est aux armées qu’il revient d’utiliser la force, non aux agences civiles : dans l’espace, c’est la mis­sion du CDE. Les mili­taires doivent donc apprendre à pilo­ter eux-mêmes leurs satel­lites, ce qu’ils ne fai­saient pas jusque-là. Le Centre natio­nal d’études spa­tiales (CNES) res­te­ra bien sûr le spé­cia­liste de la manœuvre spa­tiale, y com­pris dans un cadre mili­taire, mais le CDE doit deve­nir le spé­cia­liste de la manœuvre mili­taire dans l’espace. Les défis ne sont pas les mêmes, et nous aurons besoin les uns des autres.

En 2022, la France s’engageait à ne pas conduire d’essais de missiles antisatellites destructifs à ascension directe. Le pays envisage-t-il pour autant d’avoir recours à des armes visant à détruire les satellites hostiles ?

La des­truc­tion d’un satel­lite est un moyen d’action très agres­sif, et qui crée beau­coup de débris. Nous ne nous enga­geons donc pas vrai­ment dans cette voie. Il s’agira plu­tôt de déve­lop­per des moyens d’action non ciné­tiques du type laser ou brouilleur, qui ont l’avantage d’une cer­taine réver­si­bi­li­té. Le chef amé­ri­cain des opé­ra­tions spa­tiales, le géné­ral Saltz­man, défi­nit la dis­sua­sion spa­tiale comme l’ensemble des mesures qui rendent une attaque ou une action hos­tile contre des capa­ci­tés spa­tiales si coû­teuse, dif­fi­cile ou inutile que les adver­saires y renoncent. C’est ce que nous visons.

Emmanuel Macron a inauguré les nouvelles installations du Commandement de l’espace le 12 novembre 2025 à Toulouse. Quel bilan dressez-vous des six années d’existence du CDE ?

L’inauguration du 12 novembre a mar­qué un réel accom­plis­se­ment. Lors de sa créa­tion, le CDE comp­tait quelque 200 per­sonnes issues de deux uni­tés au sein de l’Armée de l’air et de l’espace, et de cel­lules spé­cia­li­sées de l’état-major des armées. Nous avons dû recru­ter et for­mer les per­son­nels pour qu’ils soient aptes à répondre aux nou­velles mis­sions du CDE : les effec­tifs s’élèvent à 400 per­sonnes aujourd’hui – et attein­dront envi­ron 500 per­sonnes en 2030. Le CDE a par ailleurs déjà pris en charge un cer­tain nombre des mis­sions qui lui ont été confiées. La sur­veillance de l’espace est le domaine où il est le plus avan­cé, mais il com­mence aus­si à faire manœu­vrer des satellites.

En 2024, puis en 2025, le CDE a effec­tué des manœuvres conjointes rela­tives en orbite avec les États-Unis. C’est la pre­mière fois que cela se fai­sait, et nous sommes assez fiers d’être les pre­miers. Je suis aus­si très satis­fait des liens cultu­rels et opé­ra­tion­nels que nous avons réus­si à tis­ser avec toutes les armées fran­çaises. C’était néces­saire pour un petit com­man­de­ment comme le nôtre, implan­té sur une base unique, avec une dimen­sion interarmée.

Au titre des regrets : il faut aller plus vite. Sept ans après l’épisode Louch-Olymp, nous n’avons tou­jours aucun moyen d’y répondre.

Comment aller plus vite ? Est-ce une question de budget ?

Je suis per­sua­dé qu’avec le bud­get que nous avons, nous pour­rions faire mieux, au sein des armées comme chez les indus­triels. Nous avons tou­jours pri­vi­lé­gié les per­for­mances au détri­ment du calen­drier et des coûts. Nous per­dons énor­mé­ment de temps à nous deman­der si la solu­tion que nous avons choi­sie est bien la meilleure… Nous devons aujourd’hui nous foca­li­ser sur la vitesse, quitte à prendre plus de risques. Il faut aller au rythme du monde tech­no­lo­gique qui nous entoure. La France a tout ce qu’il faut pour le faire, et elle détient pra­ti­que­ment toute la tech­no­lo­gie à mettre en œuvre pour déve­lop­per des moyens d’action dans l’espace. Il faut main­te­nant le démon­trer en orbite.

Propos recueillis par Anne Orliac
1https://​www​.lemonde​.fr/​i​n​t​e​r​n​a​t​i​o​n​a​l​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​8​/​0​9​/​0​7​/​p​a​r​i​s​-​r​e​v​e​l​e​-​u​n​e​-​t​e​n​t​a​t​i​v​e​-​d​-​e​s​p​i​o​n​n​a​g​e​-​r​u​s​s​e​-​s​u​r​-​u​n​-​s​a​t​e​l​l​i​t​e​-​f​r​a​n​c​o​-​i​t​a​l​i​e​n​-​e​n​-​2​0​1​7​5​3​5​1​9​0​8​3​2​1​0​.html
2N.D.L.R. : La fon­da­tion amé­ri­caine Secure World Foun­da­tion éva­lue chaque année l’é­tat d’a­van­ce­ment de la recherche sur les armes anti­sa­tel­lites dans le monde. Dans son rap­port 2025, elle indique que la Chine, les États-Unis, la Rus­sie et l’Inde auraient déjà réa­li­sé des tests anti­sa­tel­lites ciné­tiques, c’est-à-dire des­truc­tifs et géné­rant des débris, alors que l’Australie, la Corée du Nord, la Corée du Sud, la France, Israël, le Japon, l’Iran et le Royaume‑Uni déve­lop­pe­raient des tech­no­lo­gies anti­sa­tel­lites non des­truc­tives. Source : https://​www​.swfound​.org/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​-​a​n​d​-​r​e​p​o​r​t​s​/​2​0​2​5​-​g​l​o​b​a​l​-​c​o​u​n​t​e​r​s​p​a​c​e​-​c​a​p​a​b​i​l​i​t​i​e​s​-​r​eport

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