Accueil / Chroniques / GIEC : quel sera le coût du réchauffement climatique ?
37.6
π Géopolitique π Planète

GIEC : quel sera le coût du réchauffement climatique ?

Céline Guivarch
Céline Guivarch
ingénieure en chef au CIRED et auteure principale du 6ème rapport du GIEC
En bref
  • Au cours de la dernière décennie, les coûts des options d’atténuation du changement climatique ont drastiquement chuté. Par exemple, installer un nouveau panneau solaire coûte environ 10 fois moins qu’il y a dix ans.
  • Les modèles qui prennent en compte les dégâts économiques du changement climatique constatent que limiter le réchauffement à hauteur de 2°C sur le 21e siècle promet des avantages économiques mondiaux inférieurs à ceux d’une réduction du réchauffement.
  • Les impacts du changement climatique entraînent une augmentation des inégalités et constituent donc une menace pour l’éradication de la pauvreté.
  • Les chances d’obtenir des politiques équitables et efficaces sont plus élevées si différents acteurs, tels que les citoyens et les entreprises, s’engagent largement dès le début de la conception des politiques.

Quel coût aura l’atténuation du changement climatique, nécessaire pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris ?

Celine Gui­varch. Cela coû­te­ra moins qu’avant. Les poli­tiques et les mesures mises en place ces der­nières années ont pous­sé le déploie­ment de solu­tions pos­sibles, ce qui a per­mis d’en réduire les coûts. Résul­tat, les faits nous montrent que durant la der­nière décen­nie, les coûts des options d’atténuation du chan­ge­ment cli­ma­tique ont dras­ti­que­ment chu­té. Par exemple, ins­tal­ler un nou­veau pan­neau solaire coûte envi­ron 10 fois moins qu’il y a dix ans. Main­te­nant, dans bon nombre de régions du monde, l’énergie solaire est éco­no­mi­que­ment com­pé­ti­tive avec les éner­gies fos­siles 1. Ensuite viennent les options d’atténuation, qui incluent les trans­for­ma­tions des infra­struc­tures, par exemple, pour inci­ter un chan­ge­ment de la cir­cu­la­tion, pas­sant de voi­tures à des trans­ports publics, des vélos, la marche ou autre. Le rap­port met en évi­dence que les béné­fices éco­no­miques des dif­fé­rentes options se cumulent au cours de leur durée de vie, il y a donc un argu­ment éco­no­mique pour chan­ger 2.

D’autant que la lit­té­ra­ture en macroé­co­no­mie montre que le coût de l’atténuation est plus faible que le coût de l’inaction, en par­tie parce que l’inaction signi­fie sup­por­ter les impacts du chan­ge­ment cli­ma­tique. Le rap­port est expli­cite, « les modèles qui prennent en compte les dégâts éco­no­miques du chan­ge­ment cli­ma­tique constatent que limi­ter le réchauf­fe­ment à hau­teur de 2 °C sur le 21e siècle a des béné­fices éco­no­miques mon­diaux supé­rieurs aux coûts de la réduc­tion des émis­sions, sauf si : i) les dégâts cli­ma­tiques se situent dans la par­tie infé­rieure des esti­ma­tions exis­tantes ; ou ii) les dégâts futurs sont actua­li­sés à des taux éle­vés (confiance moyenne) ».  

Les actions d’atténuation apportent éga­le­ment des béné­fices en matière d’amélioration de la san­té. Par exemple, en rédui­sant l’utilisation des éner­gies fos­siles, nous rédui­sons les émis­sions de CO2 mais aus­si les pol­luants locaux et les par­ti­cules causes de pol­lu­tion de l’air inté­rieur et exté­rieur dans les villes. De telles actions vont donc amé­lio­rer la qua­li­té de l’air que nous res­pi­rons, et cela rédui­ra les impacts sur l’asthme et autres pro­blèmes de san­té. La valeur moné­taire de ces béné­fices est très éle­vée, car ils amé­liorent aus­si la san­té et le bien-être des personnes.

Cepen­dant, bien que les actions ambi­tieuses à mettre en place pour la réduc­tion des émis­sions aient un sens sur le plan éco­no­mique, la lit­té­ra­ture est claire sur ce point : ce ne sera pas si facile. Il y a énor­mé­ment d’obstacles sur le che­min de l’atténuation : finan­ciers, ins­ti­tu­tion­nels, ou même infra­struc­tu­rels — comme les sys­tèmes actuels qui se retrouvent blo­qués dans l’utilisation d’énergies fos­siles. Même quand le « coût-béné­fice » est favo­rable, un bon nombre de ques­tions se pose tou­jours. Qui sup­por­te­ra les coûts ? Qui pour­ra en béné­fi­cier ? Quelle dis­tri­bu­tion des coûts serait pos­sible ? Com­ment une tran­si­tion « juste » est-elle pos­sible à toutes les échelles, autant entre les pays qu’entre com­mu­nau­té au sein même des pays ? 

Le bilan montre que si nous conti­nuions à uti­li­ser les infra­struc­tures à com­bus­tion fos­sile déjà exis­tantes, et que nous main­te­nions les construc­tions actuelles — en pre­nant ain­si en compte leurs émis­sions jusqu’à la fin de leur vie — alors nous aurions épui­sé le bud­get car­bone com­pa­tible avec notre objec­tif d’une limi­ta­tion du réchauf­fe­ment à 1,5 °C 3.

Nous savons quoi faire, et nous comprenons l’intérêt économique d’actions rapides et ambitieuses, pourtant un manque d’investissement et de financement pour la transition persiste. Pourquoi ?

Le rap­port exa­mine les inves­tis­se­ments actuels pour la tran­si­tion à l’échelle mon­diale, les com­pare avec les besoins d’investissement et avec le capi­tal dis­po­nible. Il montre que le pro­blème ne pro­vient pas d’un manque de capi­tal, mais plu­tôt d’une dif­fi­cul­té à orien­ter les inves­tis­se­ments vers des solu­tions d’atténuation. L’écart entre flux d’investissement et besoins varie d’un fac­teur de 2 à 6, selon les régions et les sec­teurs, et que cet écart est plus grand dans les pays en déve­lop­pe­ment et dans le sec­teur agri­cole. Afin de réduire cet écart, des poli­tiques sont néces­saires pour don­ner le signal que nous enclen­che­rons une tran­si­tion aus­si pro­fonde que rapide pour se déta­cher des éner­gies fos­siles. Ce que la lit­té­ra­ture nous indique est qu’il faut un ensemble d’instruments poli­tiques, coor­don­nés entrer toutes les échelles de gou­ver­nance, de l’échelle ter­ri­to­riale à l’échelle régio­nale, natio­nale, euro­péenne et mon­diale. Il y a une véri­table ques­tion de coor­di­na­tion pour que tous les signaux soient alignés.

Cela inclut des élé­ments fis­caux, mais aus­si des ins­tru­ments de poli­tique de régle­men­ta­tions tech­niques pour les véhi­cules, les bâti­ments, les biens indus­triels, ain­si que la pla­ni­fi­ca­tion urbaine pour garan­tir que des loge­ments abor­dables soient dis­po­nibles pas trop loin des centres d’emploi. L’idée n’étant pas de se concen­trer exclu­si­ve­ment sur des poli­tiques cen­trées sur le cli­mat, mais plu­tôt de chan­ger les condi­tions dans les­quelles l’atténuation peut se produire.

Que pouvons-nous dire sur la transition écologique et les inégalités ?

L’un des prin­ci­paux thèmes du rap­port concerne les impli­ca­tions des options d’atténuation sur d’autres dimen­sions du déve­lop­pe­ment durable : l’éradication de la pau­vre­té et la réduc­tion des inéga­li­tés sont par exemple éva­luées sys­té­ma­ti­que­ment. Un mes­sage très fort du groupe de tra­vail 2 (sur les impacts, la vul­né­ra­bi­li­té et l’adaptation) est que les impacts du chan­ge­ment cli­ma­tique affectent de manière dis­pro­por­tion­née les pays et les popu­la­tions les plus vul­né­rables. En consé­quence, ils entraî­ne­ront une aug­men­ta­tion des inéga­li­tés et consti­tuent donc une menace pour l’éradication de la pau­vre­té. Ain­si, en évi­tant les impacts, les mesures d’atténuation réduisent les inéga­li­tés éco­no­miques, ce qui est une conclu­sion très fiable.

La lit­té­ra­ture montre éga­le­ment que l’atténuation peut soit réduire soit accroître les inéga­li­tés de reve­nus et la pau­vre­té, en fonc­tion des ins­tru­ments poli­tiques, de leur concep­tion et de leur mise en œuvre. Par exemple, il n’existe pas une seule façon de conce­voir une taxe sur le car­bone. Selon la manière dont les recettes sont uti­li­sées, l’impact dis­tri­bu­tif de l’action fis­cale peut aller dans les deux sens. Par consé­quent, une atten­tion par­ti­cu­lière à l’équité et à la jus­tice à tous les niveaux, de la concep­tion à la mise en œuvre, est impor­tante pour l’acceptation sociale des poli­tiques et leur impact dis­tri­bu­tif. En outre, nous savons que les chances d’obtenir des poli­tiques équi­tables et effi­caces sont plus éle­vées si dif­fé­rents acteurs, tels que les citoyens, les syn­di­cats et les entre­prises, s’engagent lar­ge­ment dès le début de la concep­tion des politiques.

Le capitalisme est-il le problème ? Est-il possible de concevoir une transition nous séparant de l’énergie fossile avec notre système actuel ?

Le rap­port aborde en pro­fon­deur la ques­tion de la demande et de la sobrié­té. La sobrié­té signi­fie poli­tiques, mesures et pra­tiques quo­ti­diennes qui évitent une demande en éner­gie, en maté­riel, en terre et en eau, tout en dis­tri­buant le néces­saire au bien-être humain à tous, avec les limites pla­né­taires. Par exemple, si vous évi­tiez les trans­ports grâce au tra­vail à dis­tance, ou si vous ne chauf­fiez pas vos bureaux pen­dant le week-end, ou encore si vous déci­diez de chauf­fer à 19 °C au lieu de 20 °C, alors vous feriez preuve de sobriété.

Dans la lit­té­ra­ture, le concept de sobrié­té est for­te­ment lié au bien-être humain dans les limites de la pla­nète, ain­si qu’à l’éradication de la pau­vre­té et à la réduc­tion des inéga­li­tés. Ce que nous savons, c’est que l’atténuation, y com­pris l’atténuation du côté de la demande, est com­pa­tible avec l’amélioration du bien-être pour tous et l’accès aux besoins fondamentaux.

Propos recueillis par Denise Young
1https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/figures/summary-for-policymakers/figure-spm‑3/
2https://www.ipcc.ch/report/ar6/wg3/figures/summary-for-policymakers/figure-spm‑7/
3https://www.ipcc.ch/sr15/chapter/chapter‑2/2–5/2–5‑2/2–5‑2–1/figure‑2–26/

Auteurs

Céline Guivarch

Céline Guivarch

ingénieure en chef au CIRED et auteure principale du 6ème rapport du GIEC

Céline Guivarch dirige l'équipe « Modélisation climat-économie à l'échelle globale » au CIRED. Ses recherches portent à la fois sur les impacts économiques du changement climatique et sur l'évaluation des voies d'atténuation. Elle a travaillé sur l'évaluation des coûts d'atténuation du changement climatique, le coût social du carbone, l'efficacité énergétique, la sécurité énergétique, la pauvreté énergétique, et les incertitudes dans les modèles et les décisions. Elle est également l'auteur principal du chapitre « Mitigation pathways compatible with long-term goals » du 6ème rapport d'évaluation du groupe de travail III du GIEC sur l'atténuation. Elle est membre du Haut conseil pour le climat, un organisme indépendant qui évalue la politique climatique des gouvernements.

👋 Nous avons besoin de votre avis ! Prenez quelques minutes pour répondre à notre enquête de lectorat

Je participe à l'enquête