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Grodno, Belarus – October 2018 : Modern waste sorting plant. Into drum filter or rotating cylindrical sieve with trommel or screen for sorting pieces of garbage into fractions of various sizes.
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L’é​co​no​mie circulaire, une utopie rationnelle ? 

AGGERI_Franck
Franck Aggeri
professeur de management au CGS-i3* de Mines Paris – PSL
En bref
  • L’économie circulaire permet aux produits et aux déchets de retrouver une nouvelle vie, sous la forme de matières recyclées ou de produits reconditionnés.
  • Ce système permet de créer des millions d’emplois et des richesses économiques évaluées par la Commission européenne à 1 % de croissance du PIB supplémentaire.
  • Mais le recyclage ne peut répondre qu’à une partie des besoins dans la mesure où nous avons une économie en croissance, qui nécessite donc des matières premières.
  • De plus, la plupart des entreprises font de la circularité faible : elles ne changent pas leur modèle d’affaires et se contentent d’aménagements à la marge.
  • Il faut passer d’une circularité faible à une circularité forte, en allongeant la durabilité des produits et en intensifiant leurs usages.

Depuis quand le concept d’é​co​no​mie circulaire est-il diffusé ? 

Même si l’i​dée est beau­coup plus ancienne, le concept d’é​co​no​mie cir­cu­laire a été popu­la­ri­sé au tour­nant des années 2010 par la Fon­da­tion Ellen Mac Arthur (FEM). Cette der­nière a eu un rôle essen­tiel pour pro­mou­voir l’é​co​no​mie cir­cu­laire au niveau mon­dial, en pré­sen­tant le concept dans un rap­port grand public avec le cabi­net McKin­sey à Davos, en 20121. Ce rap­port a eu un écho immé­diat dans tous les milieux (éco­no­miques, poli­tiques et sociaux). En France, un Ins­ti­tut Natio­nal de l’É​co​no​mie Cir­cu­laire (INEC) est créé en 2013 et l’A​deme publie un pre­mier rap­port sur le sujet cette même année2. Mais c’est le récit scé­na­ri­sé de la FEM qui a incon­tes­ta­ble­ment mar­qué les esprits. La Fon­da­tion a éla­bo­ré pour cette occa­sion un récit mobi­li­sa­teur, qui fasse rêver tout en sem­blant réa­liste, fon­dé sur des sché­mas, des chif­frages et des scé­na­rios quan­ti­fiés. Une sorte d’u​to​pie rationnelle.

Le point cen­tral de ce récit qui oppose l’an​cien modèle de l’é​co​no​mie linéaire au modèle dési­rable pour le futur de l’é​co​no​mie cir­cu­laire se construit sur l’i​dée de cir­cu­la­ri­té repré­sen­tée par l’i​mage du cercle, sym­bole d’é​ter​ni​té dans toutes les civi­li­sa­tions. Appli­qué à l’é​co​no​mie cir­cu­laire, la cir­cu­la­ri­té signi­fie qu’a​près leur mort, pro­duits et déchets peuvent retrou­ver une nou­velle vie sous la forme de matières recy­clées, de pro­duits recon­di­tion­nés ou répa­rés… et ce, tout en créant des mil­lions d’em​plois et des richesses éco­no­miques éva­luées par la Com­mis­sion euro­péenne à 1 % de crois­sance du PIB sup­plé­men­taire ! En France, les pre­mières assises de l’é​co​no​mie cir­cu­laire, orga­ni­sées en 2014, rem­portent un suc­cès incroyable. Hommes poli­tiques, chefs d’en​tre​prises, éco­no­mistes, défen­seurs de l’é​co​lo​gie, acteurs de l’é​co​no​mie sociale et soli­daire, acteurs publics sont tous réunis pour célé­brer cette nou­velle uto­pie ! Mal­heu­reu­se­ment, ce sché­ma est très simplificateur… 

Vous parlez d’une utopie rationnelle, pourquoi ? 

D’a​bord, il n’est pas pos­sible de tout réuti­li­ser, ou de recy­cler à l’in​fi​ni. La matière se dégrade inévi­ta­ble­ment, et si vous la récu­pé­rez pour faire du neuf, vous devez ajou­ter de la matière vierge, et/ou ajou­ter de l’éner​gie pour obte­nir un nou­veau pro­duit. Il en va de même pour les pro­duits : vous pou­vez les main­te­nir et les répa­rer mais à un moment don­né, ils auront une fin de vie. C’est le prin­cipe de l’en​tro​pie. Ensuite, de nom­breux pro­duits ont un usage « dis­per­sif », à l’ins​tar des engrais que l’on épand sur les terres agri­coles ou des pein­tures sur les murs qui sont irré­cu­pé­rables. Il est par ailleurs impos­sible de col­lec­ter l’en​semble des déchets. Cer­tains sont per­dus dans la nature ou se trouvent mélan­gés à d’autres déchets, car en quan­ti­té trop faible pour être triés, et finissent en décharge alors qu’ils auraient pu être recyclés.

Mais même à sup­po­ser que vous récu­pé­riez toutes les matières, pri­maires et secon­daires, des pro­duits que vous fabri­quez grâce à des tech­no­lo­gies futures, cela ne suf­fi­rait pas à ali­men­ter une éco­no­mie en crois­sance. Pour fabri­quer le 1,5 mil­liard de smart­phones ven­dus dans le monde en 2022, alors qu’on en ven­dait « seule­ment » 680 mil­lions en 2012, il a bien fal­lu extraire près de 2,5 fois plus de métaux en dix ans ! Le recy­clage ne peut répondre qu’à une par­tie des besoins d’une éco­no­mie en crois­sance. Les sché­mas fon­dés sur une cir­cu­la­ri­té infi­nie où nous n’au​rions plus besoin de res­sources pri­maires sont donc erro­nés dans ce monde en crois­sance. Un rap­port récent de l’A​gence Euro­péenne pour l’En​vi​ron​ne​ment (AEE)3 sou­ligne qu’au​cun décou­plage ne s’est pro­duit entre l’em​preinte matière et la crois­sance du PIB au cours des trente der­nières années. Autre­ment dit, la consom­ma­tion de res­sources non renou­ve­lables a cru au même rythme que l’aug​men​ta​tion des richesses économiques.

Pourtant de très nombreuses entreprises prospèrent avec des activités de récupération, de recyclage ou de reconditionnement.

Oui, beau­coup d’i​ni​tia​tives sont inté­res­santes, mais leur pas­sage à l’é​chelle est très dif­fi­cile. Pour valo­ri­ser, il faut d’a​bord récu­pé­rer, puis trier, éven­tuel­le­ment dépol­luer, puis recy­cler ou répa­rer ; tout cela dans le cadre de filières bien orga­ni­sées. S’il manque un maillon dans cette chaîne ou qu’il s’a​vère défaillant, la boucle de cir­cu­la­ri­té ne fonc­tionne plus. Les centres de tri des déchets, par exemple, ont du mal à recru­ter : ils sont bruyants, cela sent mau­vais, il y a des risques d’in​cen​dies, etc. En bref, les condi­tions de tra­vail y sont dif­fi­ciles. Par ailleurs, les filières illé­gales pros­pèrent car elles prennent ce qui a de la valeur dans les pro­duits et rejettent le reste sans sup­por­ter les coûts de dépollution… 

Comment alors passer de l’u​to​pie à la réalité ?

Il faut dis­tin­guer cir­cu­la­ri­té faible et forte. La plu­part des entre­prises font de la cir­cu­la­ri­té faible : elles ne changent pas leur modèle d’af​faires et se contentent d’a​mé​na​ge​ments à la marge. Elles opti­misent les pro­cé­dés, font éven­tuel­le­ment de la main­te­nance et du recy­clage mais sans renon­cer à la crois­sance des volumes pro­duits. Ces stra­té­gies ne sont donc pas com­pa­tibles avec le res­pect des limites pla­né­taires. Il faut miser sur une cir­cu­la­ri­té forte, fon­dée sur des prin­cipes de sobrié­té et d’al​lon​ge​ment de la durée de vie des pro­duits et des infra­struc­tures. Par exemple, une per­ceuse élec­trique est uti­li­sée en moyenne 12 minutes sur toute sa durée de vie !4 Et qui n’a pas dans sa cui­sine un appa­reil à raclette dont il ne se sert que quelques fois par an ? L’en​jeu de la cir­cu­la­ri­té forte n’est pas de réduire la pro­duc­tion de richesses, mais de les géné­rer autre­ment. Elle se fonde sur deux piliers : allon­ger la dura­bi­li­té des pro­duits et inten­si­fier leurs usages, notam­ment grâce à l’é​co​-concep​tion. 

Des entreprises ont-elles déjà opéré ce changement à grande échelle ?

Un bon exemple est celui de Fnac-Dar­ty, qui détiennent un tiers du mar­ché des pro­duits élec­triques et élec­tro­niques en France. Forts de l’an​cien​ne​té de leur ser­vice après-vente et d’un réseau de répa­ra­teurs de plus de 2 500 per­sonnes qu’ils forment eux-mêmes, ils sont en mesure d’in​ter​ve​nir rapi­de­ment par­tout sur le ter­ri­toire avec un niveau de ser­vice éle­vé. En tirant par­ti de l’in​tro​duc​tion de l’in​dice de répa­ra­bi­li­té dans la loi Anti-Gas­pillage pour une Éco­no­mie Cir­cu­laire (loi AGEC), l’en​tre​prise a lan­cé des for­mules d’a​bon​ne​ments de répa­ra­tion de tous ses pro­duits (Dar­ty Max). Au bout d’un an seule­ment, ils en avaient ven­du 500 000. L’ob​jec​tif de l’en​tre​prise est de vendre 2 mil­lions d’a​bon​ne​ments en 2025. Paral­lè­le­ment, elle cherche à orien­ter le choix de ses consom­ma­teurs et l’offre de ses four­nis­seurs en éta­blis­sant un pal­ma­rès des pro­duits les plus durables, et à réduire l’offre aux pro­duits les plus durables. Ain­si, ils pensent faire bas­cu­ler pro­gres­si­ve­ment leur modèle d’af​faires de la vente de pro­duits (aujourd’​hui très concur­ren­cée par les pla­te­formes comme Ama­zon) vers celle de ser­vices, de sorte à fidé­li­ser la clientèle.

L’« éco­no­mie de fonc­tion­na­li­té », qui consiste à vendre une per­for­mance d’u​sage plu­tôt que le pro­duit lui-même, est un autre modèle pro­met­teur, expé­ri­men­té par un nombre crois­sant d’en​tre​prises. Pour déve­lop­per ce modèle de ser­vices avec moins d’im​pacts envi­ron­ne­men­taux, il faut à la fois avoir éco-conçu les pro­duits pour qu’ils soient faci­le­ment main­te­nables, répa­rables et recy­clables et mettre en place des réseaux de tech­ni­ciens sur les ter­ri­toires pour assu­rer ces ser­vices auprès des clients. Un cas his­to­rique est Miche­lin qui a déve­lop­pé l’offre de Tyres-as-a-ser­vice qui est pro­po­sée à des clients pro­fes­sion­nels (flottes de poids lourds, de bus…) et qui porte sur l’en​tre​tien des pneus, leur répa­ra­tion (recha­page et recreu­sage) et leur recy­clage en fin de vie. 

Les pouvoirs publics soutiennent-ils cette démarche ?

Tout le pro­blème est que les pou­voirs publics pro­duisent des injonc­tions contra­dic­toires. D’un côté, ils pro­meuvent l’é​co​no​mie cir­cu­laire et une cer­taine forme de sobrié­té (ex. : loi AGEC), mais, dans le même temps, ils encou­ragent la pro­mo­tion des tech­no­lo­gies pour la crois­sance « verte » (véhi­cule élec­trique, éoliennes en mer, mini cen­trales nucléaires, hydro­gène « vert » …) qui ont pour­tant une empreinte matière éle­vée et engendrent ain­si des trans­ferts de pol­lu­tion (ex. : plan France 2030). Dans l’ap​proche de la crois­sance « verte l’hy​po​thèse impli­cite est que la crois­sance de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion peut être pour­sui­vie indé­fi­ni­ment puisque des solu­tions tech­no­lo­giques « propres » auront été déve­lop­pées. Or entre les deux, il faut éta­blir choi­sir : encou­ra­ger le solu­tion­nisme tech­no­lo­gique high-tech ou bien enga­ger une tran­si­tion cir­cu­laire forte, fon­dée sur la sobrié­té et le déve­lop­pe­ment de tech­no­lo­gies éco­con­çues, éven­tuel­le­ment low-tech. 

Propos recueillis par Marina Julienne 
1https://​ellen​ma​car​thur​foun​da​tion​.org/towards-the-circular-economy-vol-1-an-economic-and-business-rationale-for-an↑
2https://​bour​gogne​-franche​-comte​.ademe​.fr/sites​/default​/files​/fiche-technique-economie-circulaire-oct-2014.pdf↑
3https://​www​.eea​.euro​pa​.eu/publications​/growth-without-economic-growth↑
4Source Ademe, la face cachée des objets : https://​librai​rie​.ademe​.fr/dechets-economie-circulaire​/1189-modelisation-et-evaluation-des-impacts-environnementaux-de-produits-de-consommation-et-biens-d-equipement.html↑

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