Généré par l'IA / Generated using AI
π Neurosciences
De l'intuition à la conscience : les frontières invisibles de la cognition

En quoi le multilinguisme ralentit-il le vieillissement cérébral ?

avec Pierre-Marie Lledo, Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences
Le 27 janvier 2026 |
7 min. de lecture
Pierre-Marie Lledo
Pierre-Marie Lledo
Directeur de recherche au CNRS, chef d’unité à l’Institut Pasteur et membre de l’Académie européenne des sciences
En bref
  • Une étude parue en novembre 2025 révèle que le multilinguisme - savoir communiquer en plusieurs langues - protège le cerveau du vieillissement.
  • Pour arriver à ces résultats, les auteurs ont analysé les données de 86 000 personnes âgées réparties dans vingt-sept pays européens.
  • De ces données, un indicateur spécifique : l’âge bio-comportemental (ABC) a été créé - il permet de traduire l’écart entre l’âge biologique (conditions de vie) et l’âge chronologique (âge civil).
  • La pratique de plusieurs langues stimule la « réserve cognitive », un capital cérébral permettant à l’information de se frayer de nouvelles voies au sein des réseaux neuronaux.
  • Cette découverte met en avant pour les futures stratégies de santé publique mondiales l’importance des facteurs cognitifs, sociaux et culturels.

Hi, hal­lo, hola, trois langues, une salu­ta­tion et un ralen­tis­se­ment du vieillis­se­ment céré­bral. Ce 10 novembre 2025, le résul­tat d’une vaste enquête épi­dé­mio­lo­gique menée dans vingt-sept pays euro­péens a été publié dans nature aging 1. Ses conclu­sions : le mul­ti­lin­guisme réduit de moi­tié le risque de déclin céré­bral, soit un béné­fice en lice avec celui d’une acti­vi­té phy­sique régu­lière ou d’un som­meil répa­ra­teur quotidien.

Savoir jon­gler entre les idiomes ne consiste pas seule­ment à fran­chir avec aisance des fron­tières lin­guis­tiques, ni à élar­gir son hori­zon social et cultu­rel : c’est aus­si des­ser­rer l’étreinte du temps sur notre cer­veau. L’hypothèse selon laquelle la gym­nas­tique céré­brale du mul­ti­lin­guisme pro­tège le cer­veau gagne aujourd’hui en cré­di­bi­li­té. Et c’est d’ailleurs celle-ci qu’une vaste étude, menée par Lucie Amo­ru­so, spé­cia­liste en neu­ros­cience tra­vaillant au Basque Cen­ter on Cog­ni­tion, Brain and Lan­guage (BCBL) en Espagne, et ses col­lègues mettent en avant.

L’âge biologique et l’âge chronologique

Pour tes­ter le lien sup­po­sé entre mul­ti­lin­guisme et san­té céré­brale, les auteurs ont ana­ly­sé les don­nées de plus de 86 000 per­sonnes âgées vivant dans vingt-sept pays euro­péens. Ils ont conçu un indi­ca­teur pré­cis du vieillis­se­ment en mesu­rant l’écart entre l’âge bio­lo­gique — esti­mé à par­tir d’un ensemble de mar­queurs liés au mode de vie et à la san­té — et l’âge chro­no­lo­gique, c’est-à-dire l’âge civil. Pour objec­ti­ver cet écart, ils ont créé l’indice : l’âge bio-com­por­te­men­tal (ABC). Le ver­dict est sans ambi­guï­té : la pra­tique de plu­sieurs langues ralen­tit la marche de cette hor­loge bio-com­por­te­men­tale, tan­dis que le mono­lin­guisme l’accélère. En d’autres termes, par­ler plu­sieurs langues rédui­rait le risque d’afficher — aujourd’hui comme demain — un pro­fil de san­té men­tale « plus âgé » que ne le lais­se­rait sup­po­ser l’état civil.

Le risque de démence est esti­mé à envi­ron 5 % chez les mono­lingues, 0,4 % chez les bilingues et demeure très faible chez ceux qui maî­trisent trois langues ou plus

Depuis des années, les indices s’accumulaient : le mul­ti­lin­guisme semble nour­rir la réserve cog­ni­tive, cette facul­té du cer­veau à plier sans rompre sous l’effet du temps ou de la mala­die. Mais, il est vrai aus­si que les méta-ana­lyses offraient jusqu’ici un tableau peu clair, des­ser­vies par des échan­tillons trop res­treints, des mar­queurs de vieillis­se­ment trop indi­rects, des mesures du mul­ti­lin­guisme impré­cises ou sub­jec­tives, et un contrôle défaillant des contextes socio-envi­ron­ne­men­taux, par­fois dévoyé par des pré­sup­po­sés idéo­lo­giques tenaces.

Mal­gré ce flou, le lien entre appren­tis­sage des langues et pro­tec­tion contre la neu­ro­dé­gé­né­res­cence s’est affir­mé de plus en plus. Une étude com­mu­nau­taire conduite en 2024 auprès de 1 234 par­ti­ci­pants de la région de Ban­ga­lore, en Inde — tous âgés de plus de soixante ans et pra­ti­quant notam­ment le tamoul, l’anglais ou l’hindi 2 — a sou­mis les sujets à des tests éva­luant leurs capa­ci­tés cog­ni­tives géné­rales, dont la mémoire, ain­si qu’à des outils diag­nos­tiques ciblant la démence, la mala­die d’Alzheimer ou les troubles cog­ni­tifs légers. Le degré de maî­trise d’une ou plu­sieurs langues a été mesu­ré en paral­lèle. Les ana­lyses ont mis en évi­dence un effet signi­fi­ca­tif du bilin­guisme sur le risque de démence : esti­mé à envi­ron 5 % chez les mono­lingues, il chute à 0,4 % chez les bilingues et demeure très faible chez ceux qui maî­trisent trois langues ou plus.

La contrebalance de la « réserve cognitive »

Par­ler plu­sieurs langues contri­bue­rait donc à for­ti­fier la capa­ci­té de notre cer­veau à fonc­tion­ner avec aisance, quand bien même des rema­nie­ments struc­tu­rels seraient à l’œuvre. On nomme « réserve cog­ni­tive » cette facul­té adap­ta­tive : un capi­tal céré­bral grâce auquel l’information se fraye de nou­velles voies au sein des réseaux neu­ro­naux pour contre­ba­lan­cer les dys­fonc­tion­ne­ments liés à l’âge. Cette méthode de contour­ne­ment, fac­teur de pro­tec­tion, tient non seule­ment à l’essor des cir­cuits sol­li­ci­tés par la com­mu­ni­ca­tion mul­ti­lingue, mais sur­tout à la sou­plesse men­tale que cette pra­tique impose. Pas­ser d’une langue à l’autre mobi­lise un fais­ceau com­plexe de ter­ri­toires céré­braux et demande de mettre en sour­dine, pro­vi­soi­re­ment au moins, celles qui ne sont pas uti­li­sées selon un pro­ces­sus d’ « inhi­bi­tion cog­ni­tive » (voir l’article « Mettre sur pause son intui­tion pour favo­ri­ser la réflexion », Poly­tech­nique Insights) 3. Ce méca­nisme de contour­ne­ment sol­li­cite au pre­mier chef les régions asso­ciées aux fonc­tions exé­cu­tives, les­quelles tendent à décli­ner avec l’âge.

Ain­si, la pra­tique de plu­sieurs langues contri­bue­rait à gar­der l’esprit vif plus long­temps. En alliant approches trans­ver­sales et lon­gi­tu­di­nales au sein de vastes cohortes repré­sen­ta­tives, et en inté­grant la com­plexi­té de l’exposome humain — langues, acti­vi­té phy­sique, tis­su social, inéga­li­tés plus ou moins fortes, qua­li­té de l’air, ali­men­ta­tion, rôle des ins­ti­tu­tions —, Amo­ru­so et ses col­lègues ont pu esti­mer un âge bio-com­por­te­men­tal à par­tir d’un fais­ceau de fac­teurs de risque et de pro­tec­tion. L’écart entre l’âge pré­dit et l’âge civil devient dès lors un indi­ca­teur sen­sible, plus fin qu’un simple diag­nos­tic de déclin cog­ni­tif, afin de car­to­gra­phier les tra­jec­toires du vieillis­se­ment à l’échelle des populations.

Un levier de santé publique

Demeure la ques­tion des varia­tions d’un pays à l’autre. Même une fois les contextes natio­naux pris en compte, l’effet pro­tec­teur du mul­ti­lin­guisme per­siste. Mieux encore, la modé­li­sa­tion de l’index ABC per­met de confron­ter direc­te­ment le sta­tut lin­guis­tique à l’éducation, à l’activité phy­sique ou aux mala­dies chro­niques, et d’en déga­ger la part propre. Dans des cadres variés — certes cir­cons­crits à l’Europe — et sous des contrôles rigou­reux, le mul­ti­lin­guisme s’impose ain­si comme un puis­sant rem­part contre le vieillis­se­ment céré­bral. Apprendre une langue sup­plé­men­taire appa­raît dès lors comme un com­por­te­ment modi­fiable, de même nature que d’autres leviers de san­té publique, et l’ABC comme un outil opé­ra­tion­nel pour obser­ver, à grande échelle, com­ment l’expérience quo­ti­dienne module le rythme des années dans notre cerveau.

Cette enquête épi­dé­mio­lo­gique à grande échelle marque une avan­cée majeure vers la mise en place de stra­té­gies mon­diales en matière de san­té publique qui intègrent les fac­teurs cog­ni­tifs, sociaux et cultu­rels. Elle devrait inflé­chir le ton d’un débat long­temps trop pola­ri­sé. L’hypothèse était certes plau­sible, nour­rie par des obser­va­tions com­por­te­men­tales héri­tées de nos aïeux, mais elle res­tait loin de faire l’unanimité. La lit­té­ra­ture la plus récente invite désor­mais à pen­ser le mul­ti­lin­guisme non comme une éti­quette binaire, mais comme un conti­nuum d’engagement : com­pé­tences, fré­quence d’usage, alter­nance active. Des mesures fines montrent déjà com­ment cet enga­ge­ment module la cog­ni­tion et la dyna­mique neu­ro­nale au fil de la vie, pro­lon­geant les théo­ries qui relient mul­ti­lin­guisme, réserve cog­ni­tive et contrôle adap­ta­tif chez des sujets évo­luant dans un monde de chan­ge­ment permanent.

Les cadres de la pré­ven­tion de la démence accordent une place crois­sante à la recherche de variables d’ajustement, il est temps d’y faire entrer l’usage de plu­sieurs langues

Reste que l’ampleur même de l’étude d’Amoruso et ses col­la­bo­ra­teurs fait à la fois sa force et sa limite. En s’appuyant sur des don­nées démo­gra­phiques pan-euro­péennes, elle lisse les sin­gu­la­ri­tés de l’expérience : on ne vit pas de la même façon une langue apprise sur les bancs de l’école et l’art de navi­guer chaque jour entre plu­sieurs idiomes. C’est aus­si ce qui rend le résul­tat plus sai­sis­sant : mal­gré cette approxi­ma­tion, l’effet pro­tec­teur demeure évident. Le constat plaide pour une véri­table com­plé­men­ta­ri­té des approches : aux études fines, la tâche de per­cer les méca­nismes ; à l’épidémiologie de grande échelle, celle de mon­trer que la pro­tec­tion se géné­ra­lise, même lorsque la variable lin­guis­tique n’est sai­sie qu’à grands traits.

Comment en tirer parti ?

À l’ère des outils de tra­duc­tion ins­tan­ta­née, cette com­pé­tence à acqué­rir de nou­velle langue demeure pré­cieuse, quand bien même les tech­no­lo­gies visant à faci­li­ter les échanges mon­diaux gagnent du ter­rain. Contrai­re­ment à bien des inter­ven­tions oné­reuses, la pra­tique de plu­sieurs langues n’est ni un luxe  ni un pri­vi­lège : elle naît de la néces­si­té, s’enracine dans la com­mu­nau­té, sai­sit l’opportunité. Ins­crite dans l’ordinaire, trans­ver­sale aux cli­vages sociaux, cultu­rels et éco­no­miques, elle offre un levier peu coû­teux et exten­sible, à tous. Si elle accroît la rési­lience face à l’âge, alors pro­mou­voir l’apprentissage des langues à l’école, pro­té­ger les langues des mino­ri­tés, et mul­ti­plier les occa­sions de pra­tique tout au long de la vie devrait comp­ter autant que les cam­pagnes qui visent à nous faire bou­ger davan­tage ou à ces­ser de fumer. Les cadres de la pré­ven­tion de la démence accordent une place crois­sante à la recherche de variables d’ajustement ; il est temps d’y faire entrer l’usage de plu­sieurs langues.

Reste une ques­tion déci­sive, lourde d’enjeux scien­ti­fiques et sur­tout pra­tiques. Sous le terme géné­rique de mul­ti­lin­guisme se cachent en réa­li­té deux expé­riences fort dis­tinctes : apprendre de nou­velles langues demande un effort ponc­tuel et intense ; quand demeu­rer poly­glotte requiert de pra­ti­quer simul­ta­né­ment dif­fé­rentes langues, les entre­te­nir, les faire vivre. L’une et l’autre dimen­sion (appren­tis­sage ver­sus entre­tien) peuvent façon­ner la réserve cog­ni­tive, mais pas néces­sai­re­ment par les mêmes méca­nismes ni aux mêmes moments. La pre­mière est épi­so­dique et exi­geante ; la seconde, conti­nue, faite de main­te­nance, d’ajustements, de socia­bi­li­tés, requiert téna­ci­té et per­sé­vé­rance de la part du sujet. On peut attendre de cha­cune des adap­ta­tions neu­ro­cog­ni­tives dif­fé­rentes, dans l’espace céré­bral comme dans le temps. La recherche devrait donc s’ouvrir sur un double front : d’une part, des essais d’intervention pour tes­ter si l’enseignement de langues nou­velles à l’âge mûr amé­liore les fonc­tions cog­ni­tives, et avec quelle effi­ca­ci­té, quelle ampleur, quelle dura­bi­li­té ; d’autre part, des études lon­gi­tu­di­nales, notam­ment chez les per­sonnes âgées, afin de mon­trer com­ment les varia­tions d’un mul­ti­lin­guisme déjà pré­sent modulent les tra­jec­toires du vieillis­se­ment. Il n’est pas cer­tain que toutes empruntent la même courbe : la retraite, l’amenuisement des réseaux sociaux, les chan­ge­ments de contexte peuvent inflé­chir l’engagement linguistique.

Confor­ter ces résul­tats par des pro­to­coles robustes exi­ge­ra des outils plus pré­cis et des sui­vis lon­gi­tu­di­naux au long cours. Le gain poten­tiel est consi­dé­rable : com­prendre non seule­ment si le mul­ti­lin­guisme pro­tège, mais aus­si mieux défi­nir la notion de réser­voir cog­ni­tif devient urgent pour contrer la dette cog­ni­tive que pro­duit l’usage de l’intelligence arti­fi­cielle géné­ra­tive. Si l’idée n’est pas neuve ; la démons­tra­tion, elle, gagne aujourd’hui en ampleur et en assise inter­dis­ci­pli­naire. Le centre de gra­vi­té du débat se déplace : il ne s’agit plus tant d’attester un effet désor­mais bien éta­bli des béné­fices du mul­ti­lin­guisme sur le ralen­tis­se­ment du vieillis­se­ment céré­bral, que d’en car­to­gra­phier les méca­nismes, d’en pré­ci­ser les fron­tières et d’en conver­tir le poten­tiel en poli­tiques publiques éclai­rées capables de s’opposer au déploie­ment des tra­duc­teurs numé­riques. Comme le rap­pelle Hen­ry Ford : « Qui­conque cesse d’apprendre une langue est vieux, qu’il ait vingt ou quatre-vingts ans. Qui­conque conti­nue d’apprendre reste jeune pour tou­jours ».

1https://www.nature.com/articles/s43587-025–01000‑2
2https://​pub​med​.ncbi​.nlm​.nih​.gov/​3​8​3​7​6105/
3https://​www​.poly​tech​nique​-insights​.com/​t​r​i​b​u​n​e​s​/​n​e​u​r​o​s​c​i​e​n​c​e​s​/​m​e​t​t​r​e​-​s​u​r​-​p​a​u​s​e​-​s​o​n​-​i​n​t​u​i​t​i​o​n​-​p​o​u​r​-​f​a​v​o​r​i​s​e​r​-​l​a​-​r​e​f​l​e​xion/

Soutenez une information fiable basée sur la méthode scientifique.

Faire un don