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π Neurosciences
De l'intuition à la conscience : les frontières invisibles de la cognition

Les neurosciences peuvent-elles résoudre l’énigme de la conscience ?

avec Laure Tabouy, docteure en neurosciences et doctorante en neuroéthique à l'Université d'Aix-Marseille
Le 16 septembre 2025 |
7 min. de lecture
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Laure Tabouy
docteure en neurosciences et doctorante en neuroéthique à l'Université d'Aix-Marseille
En bref
  • Les neurosciences restent une discipline académique assez jeune, et il n’existe pas de consensus théorique qui explique ce que la conscience est vraiment.
  • La conscience est un objet d’étude complexe, et les progrès technologiques récents ont donné l’espoir de parvenir à identifier sa signature physique.
  • La théorie de l’espace de travail global est une théorie populaire en neurosciences, qui décrit ce que fait la conscience de manière perceptible.
  • Les théories posent des problèmes éthiques, comme l’enfermement dans un matérialisme qui délaisse les autres dimensions possibles de la conscience.
  • Il ne faut notamment pas oublier une question éthique essentielle : les développements technologiques actuels sont-ils réellement au service de l’homme ?

Iden­ti­fier la signa­ture de la conscience est deve­nu le Graal des neu­ros­ciences. Mais peut-on réduire la conscience à ce qui s’ob​serve en labo­ra­toire ? Et quelle éthique appli­quer à cette dis­ci­pline nou­velle, qui sus­cite le double espoir d’a​van​cées médi­cales impor­tantes et de gains finan­ciers consé­quents ? Nous en dis­cu­tons avec Laure Tabouy, neu­ros­cien­ti­fique et éthi­cienne, qui pour­suit un deuxième doc­to­rat en éthique des neu­ros­ciences, du numé­rique, des neu­ro­tech­no­lo­gies et de l’in​tel​li​gence arti­fi­cielle au sein du Centre Gilles Gas­ton Gran­ger (CGGG UMR 7304) de l’U​ni​ver​si​té Aix-Mar­seille, au cours duquel elle effec­tue une ana­lyse cri­tique de la neu­roé­thique qu’im​pose le déve­lop­pe­ment des neu­ro­tech­no­lo­gies, et de la conver­gence des neu­ros­ciences et de l’IA.

Quel type d’ob​jet d’é​tude est la conscience ?

Laure Tabouy. La conscience est un objet d’é​tude par­mi les plus com­plexes, fai­sant par­tie des sujets phi­lo­so­phiques et neu­ros­cien­ti­fiques, car elle recouvre dif­fé­rentes dimen­sions imbri­quées les unes dans les autres : conscience du monde exté­rieur et de soi, capa­ci­té à faire un retour sur ses propres pen­sées ou actions et de les ana­ly­ser, lieu d’é​mer​gence de la volon­té, facul­té de juge­ment moral. Depuis Socrate, elle est l’un des objets d’é​tude majeurs des phi­lo­sophes, et est deve­nue celui des neu­ros­ciences depuis les années 1960. La conver­gence des nano­tech­no­lo­gies, des bio­tech­no­lo­gies, de l’in​for​ma​tique et des sciences cog­ni­tives, depuis les années 2000, a don­né l’es​poir de par­ve­nir à iden­ti­fier, grâce à des tech­no­lo­gies tou­jours plus sophis­ti­quées, la signa­ture phy­sique de l’é​tat de conscience, voire de la conscience réflexive. En paral­lèle de ces expé­ri­men­ta­tions por­tant sur l’ac​ti​vi​té céré­brale, diverses théo­ries neu­ros­cien­ti­fiques dites « de la conscience » ont ain­si fleu­ri au cours des der­nières décennies.

En France, la « théorie de l’es​pace de travail global », énoncée à la fin des années 1980 par l’a​mé​ri​cain Bernard Baars et développée par les Français Stanislas Dehaene, Lionel Naccache et Jean-Pierre Changeux, semble emporter l’adhé​sion massive des neuroscientifiques. Pourriez-vous nous expliquer en quoi elle consiste ?

Il s’a​git d’une théo­rie dite fonc­tion­nelle, très inté­res­sante sur le plan concep­tuel, et qui n’est pas inco­hé­rente avec cer­taines obser­va­tions faites en labo­ra­toire. Elle ne décrit pas ce qu’est la conscience, mais ce qu’elle fait de façon per­cep­tible. Selon elle, le fonc­tion­ne­ment céré­bral s’ap​pa​ren​te​rait à un théâtre : les pen­sées conscientes occu­pe­raient le devant de la scène, aus­si appe­lées « espace de tra­vail glo­bal », alors qu’en arrière-plan se dérou­le­raient en per­ma­nence des pro­ces­sus auto­ma­tiques, loca­li­sés dans le cer­veau et spé­cia­li­sés, qui trai­te­raient les sti­mu­li sen­so­riels. À un ins­tant t, seuls les résul­tats de cer­tains de ces pro­ces­sus seraient envoyés sous le feu des pro­jec­teurs, et ce fai­sant, devien­draient acces­sibles à l’en​semble des pro­ces­sus neu­ro­naux auto­ma­tiques agis­sant dans les coulisses.

Les tenants de cette théo­rie pos­tulent que l’es​pace de tra­vail glo­bal est for­mé de neu­rones à axones longs, capables de dif­fu­ser l’in​for​ma​tion à des aires céré­brales très dis­tantes. L’é​mer​gence de la conscience se mani­fes­te­rait donc selon eux par l’ac​ti​va​tion de ces vastes réseaux cérébraux.

D’autres théories existent-elles ?

Il en existe une tren­taine ! Bien sûr, toutes n’ont pas le même écho au sein de la com­mu­nau­té scien­ti­fique – ni dans les médias et auprès des finan­ceurs. L’une des grandes concur­rentes de la théo­rie de l’es​pace de tra­vail glo­bal est la « théo­rie de l’in​for​ma​tion inté­grée », pro­po­sée par le neu­ros­cien­ti­fique et psy­chiatre ita­lien Giu­lio Tono­ni en 2004. Plu­tôt que de par­tir de l’ac​ti​vi​té céré­brale pour iso­ler la signa­ture de la conscience, elle pose un cadre théo­rique glo­bal de ce qu’est la conscience, modèle mathé­ma­tique à l’ap​pui. Cette théo­rie la défi­nit comme une pro­prié­té émer­gente de toute struc­ture phy­sique capable d’in​té​grer de l’in​for​ma​tion, et elle entend appli­quer cette défi­ni­tion non seule­ment au cer­veau, mais aus­si à tout sys­tème trai­tant de l’in​for​ma​tion. Le degré de conscience d’un sys­tème dépen­drait ain­si de la quan­ti­té d’in​for​ma​tions qu’il est capable de trai­ter, et de sa capa­ci­té à les confron­ter les unes aux autres à dif­fé­rents niveaux, régio­naux et globaux.

Là encore, ce n’est pas contra­dic­toire avec ce que l’on peut obser­ver au niveau local dans le cer­veau. Mais cela amène les par­ti­sans de cette théo­rie à consi­dé­rer comme « conscients » des sys­tèmes arti­fi­ciels comme des ther­mo­stats ou des pho­to­diodes – une exten­sion du concept de conscience qui, pour beau­coup de neu­ros­cien­ti­fiques, sou­lève de sérieuses objections. 

Cette théo­rie a fait autant par­ler d’elle par son carac­tère inédit, voire pro­vo­ca­teur, que parce que 124 cher­cheurs l’ont qua­li­fié de pseudoscience1 dans un pre­print (N​.​D​.​L​.​R. : une ver­sion d’une publi­ca­tion scien­ti­fique qui pré­cède son accep­ta­tion par le comi­té de lec­ture d’une revue scien­ti­fique) publié sur la pla­te­forme PsyArXiv. Ce docu­ment reste cela dit assez léger sur le plan scien­ti­fique et est lui-même très contro­ver­sé au sein de la com­mu­nau­té neuroscientifique.

Il n’y a donc pas de consensus théorique au sein des neurosciences sur ce qu’est la conscience ?

Non. Une étude2 récente de col­la­bo­ra­tion contra­dic­toire a com­pa­ré la théo­rie de l’es​pace de tra­vail glo­bal et celle de l’in​for​ma​tion inté­grée selon un pro­to­cole éta­bli par un consor­tium qui se pré­sente comme neutre sur le plan théo­rique. Leurs résul­tats confirment cer­taines pré­dic­tions des deux théo­ries, mais remettent éga­le­ment en ques­tion cer­tains de leurs prin­cipes-clés. Au fond, ce n’est pas très éton­nant. Les neu­ros­ciences res­tent une dis­ci­pline aca­dé­mique assez jeune. Elles doivent encore trou­ver leur conver­gence théo­rique interne, et cette conver­gence s’o­pé­re­ra vrai­sem­bla­ble­ment par la com­bi­nai­son de plu­sieurs théories.

Vous évoquiez une pluralité de dimensions imbriquées dans la conscience. Ces « théories de la conscience » englobent-elles toutes ces dimensions ?

Les neu­ros­ciences en vogue adoptent sou­vent une approche réduc­tion­niste, c’est​-à​-dire qu’elles envi­sagent leur objet d’é​tude (la conscience) comme la résul­tante de sous-sys­tèmes (des pro­ces­sus céré­braux ou la struc­ture orga­ni­sa­tion­nelle de l’in​for​ma​tion, pour les deux théo­ries citées). Le réduc­tion­nisme n’est pas un pro­blème en soi : il per­met de défi­nir un cadre qui rend l’ex​pé​rience pos­sible. On com­prend bien cela étant que cela pose déjà entre nous et la réa­li­té un prisme auquel peuvent échap­per cer­taines dimen­sions de la conscience.

Mais les théo­ries neu­ros­cien­ti­fiques les plus média­tiques – par­mi les­quelles la théo­rie de l’es​pace de tra­vail glo­bal, au plus haut point, et la théo­rie de l’in​for​ma​tion inté­grée, dans une cer­taine mesure – s’ap​puient éga­le­ment sur un maté­ria­lisme radi­cal : elles partent du prin­cipe que la conscience se réduit à des pro­ces­sus phy­siques. C’est un pré­sup­po­sé phi­lo­so­phique fort, qui peut – et doit – être inter­ro­gé. Il n’est pas lui-même le résul­tat d’un consen­sus scien­ti­fique et la phi­lo­so­phie, dont il est tiré, est riche en modèles alter­na­tifs pour expli­quer ce qu’est la conscience : idéa­lisme, cer­taines formes de plu­ra­lisme, dua­lisme notam­ment car­té­sien, spi­ri­tua­lisme… Rien ne per­met en fait rai­son­na­ble­ment de tran­cher de manière défi­ni­tive en faveur d’une concep­tion maté­ria­liste de la conscience. 

Comment expliquez-vous cette option fondamentale pour un matérialisme radical ?

Elle me semble décou­ler des condi­tions de nais­sance des neu­ros­ciences elles-mêmes. C’est l’ap​pa​ri​tion de tech­no­lo­gies d’ob​ser​va​tion de l’ac​ti​vi​té céré­brale extrê­me­ment per­for­mantes qui a moti­vé leur émer­gence. L’in​croyable effi­ca­ci­té de ces dis­po­si­tifs nous a en quelque sorte aveu­glés : nous avons confon­du ce que nous étions ou serions à l’a​ve​nir capables de voir – et qui de fait est extra­or­di­nai­re­ment riche – avec la réa­li­té tout entière. La recherche de finan­ce­ments joue aus­si un rôle dans cette pos­ture : il est plus ven­deur de dire que l’on va mettre la main sur la conscience que d’an​non​cer que l’on espère pro­gres­ser dans l’ob​ser​va​tion d’une par­tie des phé­no­mènes phy­siques liés à l’ac​ti​vi​té consciente du cerveau…

Au fond, en quoi cette option matérialiste pose-t-elle un problème éthique ?

Elle devient pro­blé­ma­tique quand on la consi­dère comme l’u​nique condi­tion d’ac​cès à la véri­té de ce qu’est la conscience. Dans ce cas, il s’a​git d’une pos­ture idéo­lo­gique qui fausse pro­fon­dé­ment les débats éthiques, en créant un cli­mat de réflexion biai­sé. S’ap​puyant sur ce pos­tu­lat maté­ria­liste, cer­tains com­mencent par exemple à évo­quer un pos­sible télé­char­ge­ment de la conscience à l’a​ve​nir. Cette idéo­lo­gie trans­hu­ma­niste relève de la   tech­nos­cien­ti­fique, et elle oriente déjà la recherche, les choix poli­tiques et finan­ciers dans une direc­tion éthi­que­ment très contes­table. Des entre­prises de neu­ro­tech­no­lo­gie adoptent clai­re­ment ce par­ti pris en annon­çant qu’elles peuvent « lire votre cer­veau » ou « déchif­frer vos ondes céré­brales pour exploi­ter vos capa­ci­tés insoupçonnées ». 

La pers­pec­tive d’une maî­trise de l’homme sur sa propre conscience exerce par ailleurs une telle fas­ci­na­tion qu’elle invi­si­bi­lise d’autres ques­tions pour­tant brû­lantes. Jus​qu’où sommes-nous prêts à aller dans la modi­fi­ca­tion arti­fi­cielle du cer­veau humain ? Com­ment éva­luer l’im​pact des dis­po­si­tifs neu­ro­tech­no­lo­giques sur l’é​vo​lu​tion de l’homme, et est-ce ce vers quoi nous sou­hai­tons col­lec­ti­ve­ment aller ? Et celle qui anime ma thèse : com­ment sor­tir la neu­roé­thique du cade­nas­sage tech­no­so­lu­tion­niste poli­tique et éco­no­mique qu’im​pose le déve­lop­pe­ment des neu­ro­tech­no­lo­gies, et de la conver­gence neu­ros­ciences – IA ?

Il est cru­cial que l’é​thique puisse se faire entendre, ce qui n’est pas réel­le­ment le cas aujourd’​hui.

Une Recommandation3 du Conseil sur l’in​no​va​tion responsable dans le domaine des neurotechnologies a pourtant été émise par l’OCDE en 2019, déclinée en France en une charte4 cosignée par de nombreux organismes de recherche. L’U​NES​CO prépare également une recommandation qui devrait voir le jour en novembre 2025. Il semble que l’é​thique des neurosciences s’or​ga​nise… 

L’é​thique des neu­ros­ciences est récente : on peut esti­mer qu’elle est née en tant que branche de l’é​thique à part entière en 2002 seule­ment, lors de la confé­rence de San Fran­cis­co sur la « neu­roé­thique ». Les textes que vous évo­quez ont été rédi­gés dans le contexte d’une effer­ves­cence géo­po­li­tique asso­ciée au lan­ce­ment de gigan­tesques pro­jets de recherche sur le cer­veau, comme le Human Brain Project5 entre­pris à l’i​ni​tia​tive de la Com­mis­sion euro­péenne ou la Brain Initiative6 lan­cée par l’ad​mi​nis​tra​tion Oba­ma. Il s’a​git moins du fruit d’une vraie réflexion éthique, inter­ro­geant les fon­de­ments et les consé­quences des déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques en cours, que d’une ten­ta­tive d’ac​com​pa​gne​ment des dits déve­lop­pe­ments, pour l’es​sen​tiel inféo­dée à une logique de marché.

Que faudrait-il pour qu’une vraie réflexion éthique puisse voir le jour ?

Des voix dis­so­nantes existent, par­mi les phi­lo­sophes, les éthi­ciens, les neu­ros­cien­ti­fiques eux-mêmes, mais elles sont aujourd’​hui étouf­fées… Une vraie réflexion éthique doit s’ap​puyer sur une véri­table contro­verse phi­lo­so­phique, anthro­po­lo­gique, et cultu­relle. Il faut gar­der à l’es​prit que les théo­ries maté­ria­listes occi­den­tales sont loin d’être uni­ver­selles. Au-delà des cou­rants phi­lo­so­phiques déjà cités, la qua­si-tota­li­té des spi­ri­tua­li­tés et reli­gions ont une vision non maté­ria­liste de la conscience. Cela doit nous invi­ter à un décen­tre­ment théo­rique. L’é​thique doit aus­si res­ter indé­pen­dante des inté­rêts finan­ciers liés aux déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques qu’elle inter­roge. Et enfin, il est néces­saire qu’elle garde en ligne de mire l’u​nique ques­tion, au fond, qui est la sienne : ces déve­lop­pe­ments tech­no­lo­giques sont-ils réel­le­ment au ser­vice de l’homme, dans toutes leurs dimensions ? 

Propos recueillis par Anne Orliac
1https://​osf​.io/preprints​/psyarxiv​/zsr78_v1↑
2Cogi­tate Consor­tium., Fer­rante, O., Gors­ka-Kli­mows­ka, U. et al. Adver­sa­rial tes­ting of glo­bal neu­ro­nal works­pace and inte­gra­ted infor­ma­tion theo­ries of conscious­ness. Nature 642, 133–142 (2025). https://​doi​.org/10.1038​/s41586-025–08888‑1↑
3https://​lega​lins​tru​ments​.oecd​.org/fr​/instruments​/OECD-LEGAL-0457↑
4https://​www​.ensei​gne​ment​sup​-recherche​.gouv​.fr/fr​/charte-de-developpement-responsable-des-neurotechnologies-87964↑
5https://​www​.human​brain​pro​ject​.eu/en/↑
6https://​brai​ni​ni​tia​tive​.nih​.gov/↑

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