Six ressources pour éviter les maladies psychiques liées au travail
- Entre 2007 et 2019, les souffrances psychiques liées au travail ont doublé en France avec un plus fort impact sur les femmes que sur les hommes.
- Depuis 2011, une cartographie des risques psychosociaux (RPS) — une exposition à des éléments professionnels menant à une dégradation de l’état psychologique — sert de cadre aux professionnels.
- Pour éviter ces RPS, six « Ressources Psycho-Sociales » définies par Yves Clot permettent de déterminer la manière de les aborder et la posture à déployer.
- Dans celles-ci, il y a, entre autres, l’identification des injonctions paradoxales, identifier la nature de son autonomie, mais aussi la maîtrise de l’assertivité.
- Cette dernière correspond à savoir défendre ses droits et besoins sans empiéter sur ceux des autres, ce qui permet de poser des limites tout en restant constructif.
Dans l’hexagone, les souffrances psychiques liées au travail sont en nette augmentation, si bien que d’après Santé publique France, entre 2007 et 2019, les chiffres ont doublé. Les troubles anxieux et dépressifs sont en tête de liste et vont, pour les cas les plus graves, de l’épuisement professionnel (burnout) jusqu’au suicide1. Parmi ces troubles, une inégalité genrée est aussi marquée : en 2019, 6% des femmes sont impactées tandis que, pour les hommes, le chiffre s’élève à 3%. Un enjeu de santé publique pourtant trop peu reconnu en tant que maladie professionnelle.
Un risque psycho-social (RPS) constitue une exposition à des éléments professionnels qui, à force de répétition et d’amplification, vont entraîner une « décompensation », soit une dégradation psychologique des individus. Les personnes qui font face durablement à des conditions dégradées peuvent développer des comportements de compensation inadaptés, par exemple des addictions à l’alcool ou des produits stupéfiants, ou bien vivre un véritable syndrome d’épuisement professionnel (burnout). En 2011, un collège d’experts mandaté par le ministère du Travail a proposé une cartographie des RPS, qui fait aujourd’hui autorité et sert de cadre pour faire une prévention efficace2. Cette grille comporte six grandes catégories dont le contenu est enrichi régulièrement pour tenir compte des nouveaux risques (tableau 1).

Des méthodologies existent donc pour faire un diagnostic de ces risques au sein des organisations3 et ainsi les prévenir. Ces stratégies consistent à faire en sorte que les personnes évitent de vivre dans ces débordements difficiles à supporter. Au-delà du problème et du risque en lui-même, c’est davantage la manière de l’aborder et donc la posture à déployer pour l’appréhender qui priment. Cette posture correspond à une compétence qui peut se développer en cultivant ce que Yves Clot, professeur émérite de psychologie du travail au Conservatoire National des Arts et Métiers, appelle des « Ressources Psycho-Sociales »4(tableau 2). Elles correspondent aux conditions pour qu’un travail soit bien fait et différencie le fait d’être fatigué d’un travail qui n’a aucun sens, avec la « bonne fatigue du travail bien fait ». Sur cette base nous allons reprendre chacun des facteurs de risque et montrer quelle ressource psychosociale permet d’appréhender positivement le travail, lorsque le contexte le permet.

#1 Le « flow » : ne pas confondre intensité et surcharge
Vous est-il déjà arrivé de vous trouver absorbé dans une activité exigeante, dans laquelle vous étiez tellement investi que vous ne pensiez à rien d’autre ? Le temps ne comptait plus, tout était fluide, alors même que votre concentration était optimale… Cet état de concentration totale porte un nom, on l’appelle le « flow » (ou « couler de source » en français). C’est un état psychologique optimal, dans lequel on est totalement immergé dans une activité, avec un sentiment de fluidité, de concentration intense et de plaisir à exprimer ses compétences. Dans ce cas, l’intensité du travail est tout à fait supportable, elle accompagne la motivation au lieu du stress, elle apporte la satisfaction du travail bien fait.
Grâce aux études en psychologie du travail, les facteurs qui produisent du « flow » ont été décrits :
- Avoir un défi à relever tout en sachant qu’on a les compétences individuelles ou collectives pour y répondre,
- Avoir des objectifs clairs et des feedbacks rapides, par exemple de la part de son manager,
- Ne pas être interrompu et avoir les moyens et marges de manœuvre pour réaliser l’activité.
L’intensité de travail n’est donc pas a priori un risque psycho-social dès lors qu’elle s’effectue dans des conditions satisfaisantes. Mais enlevons ces conditions, ajoutons des irritants avec des interruptions inopinées fréquentes, des horaires antisociaux, une absence de feedback et d’évaluation du travail réalisé, une polyvalence sans limite, un manque de temps de récupération… le risque psycho-social devient réel et inévitable.
Nous sommes nombreux à avoir vécu ces moments où notre corps nous parle et nous dit « stop », alors même que nous n’avons pas eu de signaux d’alerte. Chez certains ça arrive trop tard, le corps flanche subitement et violemment : le cumul de ces petits ajouts finit par peser plus lourd qu’on ne l’avait imaginé. La numérisation galopante accélère cette spirale infernale par l’ajout de petits actes anodins, peu coûteux, décidés librement, mais terriblement engageants. Les bonnes questions à se poser pour privilégier le « flow » et éviter les chausse-trappes de l’intensité concernent en priorité la clarté du cadre de travail (objectifs réalistes, clairs et partagés ; moyens à disposition ; délais et horaires raisonnables) ; les retours (feedbacks) managériaux (y compris ce que l’on fait de bien) et les ressources mentales (en particulier les marges de manœuvre et les opportunités de récupération, de la même manière qu’un sportif : la récupération n’est pas une option !).
#2 Vivre ses émotions ou être vécu par ses émotions ?
Dans de nombreux métiers, les contacts directs avec des usagers ou des clients impliquent des émotions intenses ou difficiles à gérer, comme l’agressivité, la colère, la détresse d’autrui, ou encore la misère sociale. Une solution simpliste, et souvent utilisée, consiste à tenter de renforcer les capacités de résistance des salariés. À cette fin, nombre de méthodes ont émergé ces dernières années, par exemple, des ateliers de relaxation et de gestion du stress. Cependant, ces approches ont la caractéristique d’être centrées sur les salariés et non pas sur leur environnement. La recherche en psychologie a montré leur inefficacité5, voire certains effets délétères : par exemple, chez les personnes ayant bénéficié des formations à la gestion du stress, mais qui ne parviennent pas à réguler efficacement celui-ci, et donc culpabilisent. Ou bien encore des personnes qui croient pouvoir supporter plus de stress, car devenus surrésistantes).

Il est bien évident que nous sommes tous amenés à vivre des contextes professionnels stressants : la solution d’évitement est utopique, tout comme la solution qui consiste à renforcer ses capacités de résistance. Cachez l’émotion, elle revient au galop. Les solutions consistent à développer les capacités de « lecture et de partage émotionnel » : savoir dissocier les réactions émotionnelles des émotions elles-mêmes, apprendre à nommer ses émotions, les expliciter et les partager socialement, dans le but d’avoir un soutien explicite de la part de son environnement de travail6,7,8. Concrètement, cela implique de mettre en place des temps de réflexion ou débriefing dédiés, courts et réguliers, après les situations critiques, pour exprimer émotions et difficultés. Accepter de discuter de ses vulnérabilités, dans le but non pas de mettre à distance les émotions, mais bien au contraire de les intégrer comme partie prenante de la situation de travail, et ainsi pouvoir évaluer leur risque avec conscience. Cette charge émotionnelle est également à l’origine d’un sentiment de surcharge de travail : apprendre à la repérer a donc un double impact positif en termes de prévention.
#3 Encadrer l’autonomie pour éviter la résignation
Chacun d’entre nous avons besoin d’auto détermination, c’est-à-dire pouvoir décider, avec des marges de manœuvre9. Dès lors que nous avons le sentiment de ne plus avoir la moindre autonomie, nous développons ce que les psychologues appellent une posture de résignation : ne plus se donner la peine, ne plus avoir envie de faire d’efforts, de progresser, de travailler avec ou pour le collectif, ni de faire preuve de créativité. Mais poussée à l’extrême, l’autonomie devient elle-même une contrainte, une façade où l’individu reste sous pression implicite de résultats, mais sans réel soutien.
Le travail ne se réduit jamais à l’exécution des règles ou de procédures : il y a des imprévus, des contournements nécessaires, qui vont nécessiter des ajustements pour permettre un travail « bien fait ». Il convient donc de déterminer les règles dans lesquelles l’autonomie va se dérouler, et, pour cela, on peut s’appuyer sur un diagnostic des trois formes d’autonomie identifiées au travail10 :
- L’autonomie dans la planification du travail : « comment faire » ? Pour cela, il faut fixer des objectifs clairs (en utilisant pour cela une méthodologie SMART), mais laisser une marge de liberté sur les moyens d’y parvenir et donc éviter la « micro-gestion » inutile.
- L’autonomie dans l’organisation : « quand faire » ? Par exemple, la possibilité d’ajuster soi-même le timing en fonction d’imprévus.
- Dans la prise de décision : « quoi faire » ? Par exemple, la possibilité de tester une nouvelle manière de prendre des commandes.
Quel que soit le niveau hiérarchique, il est important de savoir expliciter la marge d’autonomie dont on a besoin : quel « pouvoir d’agir sur son travail » donne-t-on à chacun, en fonction de ses compétences mais aussi de ses appétences ? Telle est une des clefs de la santé au travail. Il en va de même pour la responsabilité, puisque la question de l’autonomie ne peut pas être dissociée de la prise de responsabilité et donc in fine du risque. Afin de sécuriser les individus il est toujours recommandé de définir et clarifier les échelles de responsabilité en fonction des statuts et positions de chacun. Ces éléments permettent de clarifier les rôles pour réduire les tensions en lien.
#4 Prévenir des conflits dans les rapports sociaux dégradés
La prévention des conflits s’appuie souvent sur un truisme entendu dans l’enfance : « ce n’est pas beau de se disputer »11. De ce fait, plutôt que d’anticiper les conflits on privilégie l’évitement. Dans l’entreprise, cela se traduit par exemple dans le « management par la bienveillance », dont la demande s’est accrue, en particulier depuis la crise sanitaire du Covid-19. Les revues de question scientifiques12 nous interpellent sur deux biais : d’une part le fourre-tout conceptuel et méthodologique du management par la bienveillance (qui globalement consiste à éviter, voire nier les conflits), d’autre part, très peu d’études cherchent à évaluer s’il y a des effets négatifs du management bienveillant. Or, la bienveillance dans les relations sociales et la compassion en contexte professionnel peuvent entraîner des effets paradoxaux puissants, par exemple des dépendances émotionnelles excessives, le masquage de souffrances réelles, en particulier lors de rapports sociaux dégradés, ou encore des pressions irréalistes à la performance. À tel point que certains auteurs parlent de « toxicité positive » de la bienveillance13 dont les conséquences sont maintenant bien établies : culpabilité, déni, manipulation, masquage des problèmes profonds14.
Il est important de cultiver une posture assertive, c’est-à-dire savoir défendre ses droits et besoins sans empiéter sur ceux des autres
Il ne s’agit pas de ne pas être bienveillant ! Mais d’éviter l’évitement. Comment ? D’une part en étant clair sur les limites à ne pas franchir, puisque proscrites par la loi, d’autre part en cultivant un savoir-faire assertif. Il est important dans l’entreprise de rappeler explicitement certaines évidences et leur jurisprudence : le harcèlement moral est défini par le Code du travail et par le Code pénal. Certaines entreprises ont choisi d’intégrer dans leur règlement intérieur des chartes de bonnes pratiques qui rappellent les règles en vigueur, accompagnées de procédures en cas de manquement, diffusées en interne et connues de tous. Tout ceci constitue un plus pour accompagner le discours managérial : le respect mutuel fonctionne mieux lorsque les règles sont rappelées ! D’ailleurs, rappelons que, dans toute entreprise de plus de 250 salariés, un référent doit être désigné pour accompagner la lutte contre le harcèlement sexuel et les agissements sexistes.
En complément il est important de cultiver une posture assertive15,16, c’est-à-dire savoir défendre ses droits et besoins sans empiéter sur ceux des autres. Outre la connaissance des droits, cela passe par le développement d’une compétence au dialogue, à la prise de parole et à l’argumentation, qui permet de poser des limites tout en restant constructif. C’est une ressource psychosociale fondamentale qui permet d’anticiper les rapports sociaux dégradés, en privilégiant la confrontation constructive plutôt que l’affrontement destructeur ou la passivité rampante. L’assertivité permet d’éviter de fermer les yeux sur des conflits dont on pense qu’ils passeront seuls ; elle empêche la production des petits comportements sexistes tout à fait anodins, qui vont autoriser de manière tacite d’autres comportements bien plus problématiques, et qui seront ensuite difficiles à supprimer lorsqu’ils seront installés.
#5 Conflits de valeurs : une fausse spontanéité ?
« Soyez spontanés » : voilà typiquement ce que l’on appelle une injonction paradoxale, faire deux entités qui s’opposent l’une l’autre, la spontanéité ne peut être commandée, on ne peut faire une partie sans renier l’autre. Il en va de même lorsqu’on dit à une personne de faire preuve de créativité dans un environnement ultra contraint, ou encore d’exprimer sa personnalité, d’être soi-même, tout en devant rester maître de ses émotions devant son équipe. Pourquoi autant d’injonctions paradoxales ? Les organisations sont traversées par des logiques contradictoires : il faut conjuguer qualité et rentabilité, rapidité et rigueur, autonomie et contrôle, collaboration et compétition. Ceci est une réalité. Et il n’y a rien de pathologique en soi, c’est normal. Cependant, cela devient anormal quand il n’y a pas d’arbitrage ou de régulation par la hiérarchie, donc quand les individus sont laissés seuls face à ces injonctions.
Ces paradoxes vont être à l’origine de ce que l’on appelle des conflits de valeurs, ils concernent six actifs sur dix en France17. Il s’agit des situations où les individus doivent réaliser des actions contraires à leur éthique personnelle, ou bien des activités totalement vides de sens, ou encore ne plus pouvoir bien faire son travail (ce que l’on appelle le « travail empêché », qui est encore plus vrai dans les métiers traditionnels, artisanaux, qui demandent précision). Si ces conflits de valeurs sont portés uniquement à titre individuel par les salariés, alors ils constituent de véritables risques dont les effets peuvent s’avérer lourds de conséquences, y compris sur le plan juridique.
Le conflit de valeurs est peut-être la dimension la plus sourde, invisible, des RPS. Mais on comprend que ce n’est pas la moins importante. Parfois les non-dits font plus de bruit que les grands discours. Pour prévenir ce risque, il est important d’apprendre à identifier les injonctions paradoxales, voire les faux dilemmes. On peut pour cela aménager des espaces d’échanges pour identifier les paradoxes, les incohérences, les contradictions, mais aussi l’éthique, le travail empêché, par exemple lors de réunions « zones franches », où chacun peut exprimer ce qui est contradictoire dans son travail et ainsi permettre au management d’assumer et de trancher clairement sur la conduite à tenir.
#6 Insécurités de la situation de travail : quelles appétences à transférer ?
Serez-vous un jour déclassé dans votre travail ? Allez-vous être remplacé par l’IA ? Comment allez-vous rester au niveau ? Pourrez-vous continuer à effectuer votre travail jusqu’à 67 ans ? Il est légitime de se poser ces questions de temps à autre. Mais cela devient problématique si elles occupent une place centrale dans notre environnement mental. L’insécurité de la situation de travail est le thème le plus délicat à appréhender, car, d’une part, il est indéterminé (personne n’est devin) d’autre part, ce thème est souvent perçu par les managers comme éloigné de leur zone d’action, car il relève de décisions qui ne leur appartiennent pas : stratégiques, économiques, politiques. C’est pourtant un des aspects traités dans les entretiens de parcours professionnels obligatoires, puisqu’on y parle de projection dans l’avenir, de compétences, de formations, d’appétences, dit autrement de changement.
C’est la raison pour laquelle il est nécessaire d’une part que ces entretiens soient effectués à un autre moment que les entretiens d’évaluation, pour ne pas diluer leur importance, et d’autre part, de bien standardiser le guide d’entretien, de manière à permettre aux managers de soutenir et accompagner les projets des collaborateurs. Il faut s’interroger sur les formations et le développement des compétences disponibles, à propos des passerelles d’emplois internes au sein de l’entreprise, aussi en quoi les appétences actuelles des collaborateurs peuvent-elles soutenir les compétences de demain, etc. L’enjeu consiste à rendre explicites des savoirs implicites18 : parler de son travail (en analyse de l’activité, entre pairs) permet de rendre visibles et transmissibles des compétences autrement invisibles et donc que l’on ne soupçonne pas.
Prévention des risques psycho-sociaux
Des périodes d’intensité acceptables, car respectueuses des conditions de travail satisfaisantes ; un soutien explicite de la part du management pour soutenir et accompagner les émotions inhérentes à certains métiers. Une marge d’autonomie concertée pour augmenter le pouvoir d’agir ; un rappel régulier des bonnes pratiques dans les relations sociales pour étayer l’assertivité ; des espaces d’échanges pour assumer et trancher les conflits de valeurs ; et une explicitation des compétences de chacun pour sécuriser les parcours professionnels. L’ensemble de notre analyse renforce l’idée que la prévention des risques psycho-sociaux ne consiste pas à renforcer les capacités de résistance des individus aux pressions, mais bien au contraire à mettre en place des cadres qui respectent et valorisent les ressources psycho-sociales de chacun. Cela n’a rien d’une utopie, de nombreuses entreprises fonctionnent ainsi, qui concilient réussite économique et humaine.

