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Atténuation du changement climatique : les efforts portent-ils leurs fruits ?

CO2 : « Les solutions fondées sur la nature existent déjà et ne coûtent rien »

avec Vincent Jassey, chercheur CNRS au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement
Le 29 avril 2025 |
4 min. de lecture
Vicent Jassey
Vincent Jassey
chercheur CNRS au Centre de recherche sur la biodiversité et l’environnement
En bref
  • Les solutions fondées sur la nature maximisent le stockage du CO2 dans la biomasse ou les sols, entre autres, en s’appuyant sur des processus biologiques naturels.
  • Limiter la déforestation et l’exploitation des sols permet, par exemple, aux sols de stocker des quantités importantes de carbone pour lutter contre le réchauffement climatique.
  • Les sols représentent 25 % du potentiel de stockage des solutions climatiques naturelles, qui s’élève au total à 23,8 milliards de tonnes de CO2e par an.
  • Dans l’hémisphère Nord, la transformation des tourbières en terres agricoles a relargué environ 40 milliards de tonnes de carbone dans l’atmosphère entre 1750 et 2010.
  • La restauration d’écosystèmes n’est pas immédiate, ce qui fait des solutions fondées sur la nature des stratégies de lutte à long terme contre le réchauffement climatique.

Face à l’urgence cli­ma­tique, les « solu­tions fon­dées sur la nature » repré­sentent des solu­tions d’atténuation pro­met­teuses et rela­ti­ve­ment simples. Inven­té en 2008, ce terme désigne « des actions de pro­tec­tion, de ges­tion durable et de res­tau­ra­tion des éco­sys­tèmes natu­rels et modi­fiés de façon à rele­ver les défis socié­taux de manière effi­cace et adap­ta­tive, afin d’assurer le bien-être de l’humanité et des béné­fices pour la bio­di­ver­si­té1 ». Ces solu­tions visent à favo­ri­ser le sto­ckage du car­bone dans les sols ou la bio­masse ou à évi­ter les émis­sions, en limi­tant la défo­res­ta­tion par exemple. Quan­ti­fier leur poten­tiel fait encore l’objet de débat, des éva­lua­tions estiment qu’il serait pos­sible d’éviter le rejet de plu­sieurs dizaines de mil­liards de tonnes de CO2 dans l’atmosphère chaque année.

Quel est le rôle des solutions fondées sur la nature dans l’atténuation du changement climatique ?

Vincent Jas­sey. Les solu­tions fon­dées sur la nature maxi­misent le sto­ckage du CO2 dans la bio­masse ou le sol, entre autres, en s’appuyant sur des pro­ces­sus bio­lo­giques natu­rels. Ces éco­sys­tèmes se dégradent en rai­son des acti­vi­tés humaines et perdent leur poten­tiel de sto­ckage. Par exemple, les sols repré­sentent un impor­tant stock de car­bone d’environ 2 500 mil­liards de tonnes, soit deux fois plus que dans l’atmosphère. Or, la défo­res­ta­tion et l’exploitation des sols réduisent cette capa­ci­té. La dégra­da­tion d’un milieu riche en car­bone comme une tour­bière peut relar­guer d’importantes quan­ti­tés de car­bone, et leur res­tau­ra­tion peut prendre des années. Il est néces­saire de pro­té­ger et res­tau­rer les éco­sys­tèmes, ce sont des puits de car­bone d’une grande impor­tance pour notre avenir.

Quel est l’intérêt de s’appuyer sur les solutions fondées sur la nature pour atténuer le changement climatique ?

Il est impor­tant de rap­pe­ler qu’une approche glo­bale est néces­saire : conju­guer sobrié­té et pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes est essen­tiel pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Les solu­tions fon­dées sur la nature existent déjà et ne néces­sitent pas de nou­velles tech­no­lo­gies. Cela ne coûte rien, il suf­fit de lais­ser faire la nature… C’est pour moi leur prin­ci­pal inté­rêt. Les sols repré­sentent 25 % du poten­tiel de sto­ckage des solu­tions cli­ma­tiques natu­relles, qui s’élève au total à 23,8 mil­liards de tonnes de CO2e par an [N.D.L.R. : les émis­sions anthro­piques mon­diales s’élèvent à 53,8 mil­liards de tonnes CO2e en 20232].

De plus, pré­ser­ver les éco­sys­tèmes pro­tège la bio­di­ver­si­té. Les tour­bières par exemple abritent des espèces végé­tales, ani­males et des micro-orga­nismes uniques. Enfin, ces éco­sys­tèmes ont une valeur patri­mo­niale : les carottes de tourbe repré­sentent des archives his­to­riques uniques.

Les solutions basées sur la nature reposent sur trois leviers : protéger, restaurer et gérer durablement les écosystèmes. Quel est le plus important ?

Il faut agir sur les trois leviers. Dans le Jura, des tour­bières ont été réha­bi­li­tées avec suc­cès. En milieu urbain, nous tra­vaillons actuel­le­ment sur un pro­jet visant à maxi­mi­ser le sto­ckage de car­bone dans le sol d’une friche indus­trielle. Le sol est amen­dé en bio­char et nous ajou­tons des plantes fixa­trices d’azote dans le but de sto­cker du car­bone et de l’azote dans le sol. La res­tau­ra­tion est indis­pen­sable mais peut prendre plu­sieurs années avant d’être efficace.

Dans l’hémisphère Nord, la trans­for­ma­tion des tour­bières en terres agri­coles a relar­gué envi­ron 40 mil­liards de tonnes de car­bone dans l’atmosphère entre 1750 et 20103. Cela illustre l’importance de pré­ser­ver ces éco­sys­tèmes pour limi­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Enfin, les ges­tion­naires de réserves natu­relles effec­tuent un impor­tant tra­vail de ges­tion durable qui per­met de conci­lier la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­si­té avec leur aspect récréatif.

Un panel d’exemples qui fonc­tionnent :


Un pro­jet por­té par l’Université d’Oxford four­nit une carte mon­diale inter­ac­tive recen­sant les bonnes pra­tiques à mettre en œuvre pour les solu­tions fon­dées sur la nature. 150 exemples sont docu­men­tés à tra­vers le monde, concer­nant majo­ri­tai­re­ment des inter­ven­tions sur la pro­duc­tion ali­men­taire et la res­tau­ra­tion d’écosystèmes dégra­dés. Par­mi eux, 62 cas visant à atté­nuer le chan­ge­ment cli­ma­tique sont réper­to­riés : pro­grammes natio­naux de res­tau­ra­tion des man­groves, de refo­res­ta­tion ou encore pro­tec­tion des forêts.

Existe-t-il des solutions universelles possibles à implémenter à travers le monde ?

Non, car les déci­sions doivent tenir compte du contexte socié­tal et géo­po­li­tique. Par exemple, au Cana­da, les acteurs locaux savent que les tour­bières stockent du car­bone. Mais elles recouvrent aus­si des mine­rais, ce qui pose un dilemme entre conser­va­tion et exploitation.

En France, la tourbe a long­temps été exploi­tée pour le chauf­fage, lais­sant un héri­tage cultu­rel impor­tant dans cer­taines régions. Une res­tau­ra­tion effi­cace peut néan­moins se faire en pré­ser­vant des traces de cet héri­tage. Mais de nom­breux exemples docu­men­tés existent et démontrent l’efficacité de méthodes de restauration.

D’après Carbon Brief4, certains dénoncent l’utilisation de la nature en tant qu’outil ou rejettent le terme « solutions basées sur la nature » en raison de son imprécision, ouvrant la voie à des abus. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas oublier que ce sont des pro­ces­sus natu­rels qui existent déjà, nous rendent ser­vice depuis des mil­lé­naires, et que cela demande uni­que­ment de ne pas plus les dégra­der. Il peut y avoir cer­taines dérives ou obs­tacles. Par exemple, cer­tains envi­sagent d’ajouter des algues dans les sols pour maxi­mi­ser l’absorption du CO2. Cela doit être soi­gneu­se­ment étu­dié pour évi­ter l’introduction d’espèces inva­sives par exemple. La res­tau­ra­tion d’écosystèmes demande d’importantes com­pé­tences natu­ra­listes : ce sont des approches coû­teuses en temps, la solu­tion n’est pas immé­diate. À court terme, la prio­ri­té reste la réduc­tion des émis­sions de CO2, les solu­tions fon­dées sur la nature sont en paral­lèle une stra­té­gie long-terme pour lut­ter contre le chan­ge­ment climatique.

Propos recueillis par Anaïs Marechal
1https://​www​.car​bon​brief​.org/​q​a​-​c​a​n​-​n​a​t​u​r​e​-​b​a​s​e​d​-​s​o​l​u​t​i​o​n​s​-​h​e​l​p​-​a​d​d​r​e​s​s​-​c​l​i​m​a​t​e​-​c​h​ange/
2https://​our​worl​din​da​ta​.org/​c​o​2​-​a​n​d​-​g​r​e​e​n​h​o​u​s​e​-​g​a​s​-​e​m​i​s​sions
3https://​www​.science​.org/​d​o​i​/​1​0​.​1​1​2​6​/​s​c​i​a​d​v​.​a​b​f1332
4https://​www​.car​bon​brief​.org/​q​a​-​c​a​n​-​n​a​t​u​r​e​-​b​a​s​e​d​-​s​o​l​u​t​i​o​n​s​-​h​e​l​p​-​a​d​d​r​e​s​s​-​c​l​i​m​a​t​e​-​c​h​ange/

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