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Pourquoi les inégalités se transmettent d’une génération à l’autre

Les inégalités face au cancer : pourquoi certains sont plus vulnérables ?

avec Gwenn Menvielle, directrice de recherche sur l'après-cancer à l'Inserm et Aurore Loretti, maîtresse de conférences au centre d'éthique médicale du laboratoire ETHICS à l'Université catholique de Lille
Le 10 décembre 2024 |
6 min. de lecture
Gwenn Menvielle
Gwenn Menvielle
directrice de recherche sur l'après-cancer à l'Inserm
Aurore Loretti
Aurore Loretti
maîtresse de conférences au centre d'éthique médicale du laboratoire ETHICS à l'Université catholique de Lille
En bref
  • Les cancers touchent plus fréquemment les classes sociales modestes, en particulier les plus meurtriers, tels que les cancers des poumons et des voies aérodigestives supérieures.
  • Cette disparité s’explique notamment par une plus grande exposition des populations défavorisées, avant la maladie, à des facteurs de risque comme la consommation de tabac ou l’exposition à des substances cancérogènes.
  • En France, les inégalités face à la santé tendent à s’aggraver pendant la maladie, en raison notamment de retards de diagnostic plus fréquents et d’une moindre participation aux campagnes de dépistage dans les milieux modestes.
  • Des études révèlent que ces inégalités sont plus marquées chez les hommes, particulièrement lorsqu’ils sont isolés, que chez les femmes, bien que les inégalités de mortalité chez les femmes soient en augmentation.
  • Les inégalités persistent également après la maladie : par exemple, le cancer du poumon, socialement marqué, entraîne des discriminations sociales accrues et un retour au travail plus incertain.

Par­tout dans le monde, plus on est pauvre, moins on est en bonne san­té, et la France ne fait pas excep­tion. Les can­cers, pre­mière cause de mor­ta­li­té du pays, par­ti­cipent lar­ge­ment aux inéga­li­tés sociales de san­té natio­nales : ils y contri­bue­raient à hau­teur de 40 % chez les hommes et de 30 % chez les femmes1. Com­ment le sta­tut social pèse-t-il sur les can­cers ? Dif­fé­rentes études montrent qu’il aug­mente le risque de déve­lop­per ces patho­lo­gies, rend plus dif­fi­cile le par­cours de soin et contri­bue à une dégra­da­tion de la qua­li­té de vie après le traitement.

L’avant-maladie : des facteurs de risque socialement marqués

Certes, les can­cers du sein ont ten­dance à tou­cher légè­re­ment plus sou­vent des per­sonnes favo­ri­sées. Mais pour la majo­ri­té des autres loca­li­sa­tions, les inci­dences sont net­te­ment plus éle­vées au sein des classes sociales modestes. Les familles de can­cers les plus meur­trières (pou­mon et voies aéro­di­ges­tives supé­rieures ou VADS), notam­ment, appa­raissent par­ti­cu­liè­re­ment liées à la détresse sociale.

Com­ment l’expliquer ? La réponse réside essen­tiel­le­ment dans le déter­mi­nisme social des prin­ci­paux fac­teurs de risque. Ain­si, alors que la consom­ma­tion de tabac est una­ni­me­ment recon­nue comme le fac­teur de risque majeur en matière de can­cer du pou­mon et l’un des deux prin­ci­paux, aux côtés de l’alcool, pour les can­cers VADS, les per­sonnes les moins qua­li­fiées sont 2,3 fois plus nom­breuses que les per­sonnes les plus qua­li­fiées à fumer quo­ti­dien­ne­ment (la ten­dance est tou­te­fois inver­sée pour l’alcool : sa consom­ma­tion est 1,3 fois plus impor­tante au sein des classes les plus favo­ri­sées2).

Mais contrai­re­ment à cer­taines idées reçues, cette consom­ma­tion à risque n’est pas tou­jours le résul­tat d’un choix indi­vi­duel tota­le­ment libre. Dans son ouvrage La ciga­rette du pauvre, Patrick Per­et­ti-Watel met ain­si en évi­dence une fonc­tion socia­li­sa­trice pré­coce de la ciga­rette dans les milieux défa­vo­ri­sés et explique que « la pré­ca­ri­té induit un stress qui incite à fumer (…). La pré­ca­ri­té rac­cour­cis­sant aus­si l’horizon tem­po­rel, cela contri­bue à rela­ti­vi­ser les effets délé­tères du taba­gisme sur le long terme ». L’arrêt du tabac, acte majeur de pré­ven­tion, est ain­si net­te­ment plus dif­fi­cile pour les per­sonnes en situa­tion de précarité.

Par ailleurs, si l’intoxication taba­gique est à juste titre poin­tée du doigt pour expli­quer les inéga­li­tés, d’autres fac­teurs de risque très socia­le­ment mar­qués, comme l’exposition pro­fes­sion­nelle à des pro­duits can­cé­ro­gènes, ne doivent pas être oubliés. « La lit­té­ra­ture scien­ti­fique montre qu’on a beau­coup moins étu­dié l’impact de ces fac­teurs, alors que leur poids semble impor­tant. Les soi­gnants eux-mêmes y sont moins bien sen­si­bi­li­sés » explique Aurore Loretti.

Mal­gré des pro­grès réa­li­sés au cours des der­nières décen­nies, ces expo­si­tions demeurent en effet fré­quentes en France. La der­nière enquête Sur­veillance médi­cale des expo­si­tions des sala­riés aux risques pro­fes­sion­nels de 2017 indi­quait en effet que 11 % des sala­riés avaient été expo­sés à au moins un pro­duit can­cé­ro­gène au cours de la der­nière semaine tra­vaillée3. La moi­tié de ces per­sonnes était des ouvriers.

Pendant la maladie : une sédimentation des inégalités

Les inéga­li­tés se ren­forcent ensuite tout au long du par­cours de soin. « Quelle que soit la loca­li­sa­tion can­cé­reuse, les taux de sur­vie sont d’autant moins bons que l’on est situé plus bas dans la hié­rar­chie sociale » confirme Gwenn Menvielle.

La France dis­pose pour­tant d’atouts. Son sys­tème de san­té s’avère plus effi­cace que la moyenne de ses voi­sins euro­péens : alors que les inci­dences de can­cer de la popu­la­tion géné­rale y sont plus nom­breuses (asso­ciées à une plus grande consom­ma­tion moyenne de tabac et d’alcool, et à une vac­ci­na­tion plus faible contre le papil­lo­ma­vi­rus), les taux de sur­vie y sont meilleurs. Les dépenses par habi­tant en soins onco­lo­giques figurent par­mi les plus éle­vées d’Europe et la part de reste à charge des patients pour la san­té est la plus faible de tous les pays de l’Union euro­péenne4.

On pour­rait ima­gi­ner que la bar­rière finan­cière au moins par­tiel­le­ment levée, l’influence de la situa­tion maté­rielle des patients y soit moins mar­quée que chez ses voi­sins. Ce n’est pas le cas. Car un autre obs­tacle s’élève sur la route des per­sonnes les plus défa­vo­ri­sées : le recours à la consul­ta­tion en cas de symp­tômes ou au dépis­tage. De nets retards au diag­nos­tic sont ain­si obser­vés dans les milieux les moins favo­ri­sés, et les taux de par­ti­ci­pa­tion aux cam­pagnes natio­nales de dépis­tage (can­cer du sein, du col de l’utérus et du colon) sont bien moins éle­vés au sein des popu­la­tions les plus modestes.

« Vivre dans des condi­tions pré­caires peut conduire à pla­cer la pré­ven­tion au second plan, à mini­mi­ser ses symp­tômes et à repous­ser la consul­ta­tion en ayant recours à l’auto-médicamentation. Mais la poli­tique de pré­ven­tion joue aus­si un rôle impor­tant. Si le can­cer du sein est très média­ti­sé, on entend par exemple beau­coup moins par­ler du can­cer du côlon, pour lequel il existe pour­tant un dépis­tage natio­nal, ou des can­cers VADS. Pour ces der­niers, des cam­pagnes pour­raient pour­tant être menées, en expli­quant par exemple qu’il faut consul­ter un méde­cin lorsqu’on a une lésion en bouche qui n’a pas cica­tri­sé au bout de trois semaines » explique Aurore Loret­ti. Et de fait, selon les chiffres OCDE 2023, le bud­get dépen­sé par la France pour la pré­ven­tion est bien infé­rieur à la moyenne euro­péenne5.

Post-diag­nos­tic, d’autres dif­fi­cul­tés viennent com­pli­quer la pour­suite des soins. En 2020, la France affi­chait un taux de méde­cins par habi­tant net­te­ment infé­rieur à la moyenne de l’UE (3,2 pour 1 000 habi­tants contre 4 en Europe). Si cette pénu­rie affecte l’ensemble de la popu­la­tion, elle semble avoir des effets plus néfastes sur les per­sonnes défa­vo­ri­sées, avec notam­ment des délais d’accès aux soins plus longs, comme le sug­gère l’enquête VICAN2 de 2014. On peut tou­te­fois noter qu’entre 2017 et 2022, le nombre d’oncologues a aug­men­té de 30 % et le nombre de radio­thé­ra­peutes de 8 %6.

Les condi­tions maté­rielles d’existence pèsent éga­le­ment sur les déci­sions des malades comme sur les pro­po­si­tions de soin qui leur sont faites. « Cer­tains patients repoussent des trai­te­ments car ils ne peuvent pas se per­mettre d’arrêter leur tra­vail, d’autres reportent des soins le temps d’organiser la garde des per­sonnes à charge, ren­due plus dif­fi­cile par la pré­ca­ri­té des res­sources finan­cières. D’un autre côté, les méde­cins renoncent par­fois à pro­po­ser des chi­rur­gies lourdes à cer­tains patients iso­lés ou très pré­caires, car ils redoutent un retour à la mai­son trop dif­fi­cile » ajoute Aurore Loretti.

Les études montrent par ailleurs que tout au long du par­cours de soin, les inéga­li­tés sont plus mar­quées chez les hommes que chez les femmes, sur­tout lorsqu’ils sont iso­lés. « Le fait d’être une femme, ou d’avoir des femmes dans son entou­rage immé­diat, com­pense en par­tie le sta­tut social. Les femmes sont plus fami­lières avec l’idée de soin parce qu’elles sont sou­vent en charge de la san­té de la famille, et ont béné­fi­cié d’un sui­vi régu­lier en cas de gros­sesse » com­mente Aurore Loret­ti. Des don­nées récentes7 montrent tou­te­fois que si les (impor­tantes) inéga­li­tés de mor­ta­li­té consta­tées chez les hommes tendent à se réduire, elles aug­mentent au contraire chez les femmes. « Ici encore, la cause pre­mière est la consom­ma­tion de tabac, qui a connu une nette aug­men­ta­tion chez les femmes, en par­ti­cu­lier issues des milieux défa­vo­ri­sés, depuis les années 1970 » ajoute Gwenn Menvielle. 

Après la maladie, un impact sur la qualité de vie

Peu d’études portent sur l’après-traitement, mais celles qui le font montrent que les inéga­li­tés sociales conti­nuent à jouer un rôle impor­tant une fois le trai­te­ment ache­vé. Le can­cer du pou­mon, socia­le­ment mar­qué, entraîne par exemple de plus grandes dis­cri­mi­na­tions sociales et un retour au tra­vail plus incer­tain8. Dans une étude récente9, Gwenn Men­vielle et ses col­lègues se sont de leur côté inté­res­sés à l’après-cancer du sein. L’équipe a sui­vi pen­dant 2 ans près de 6 000 patientes et éva­lué leur qua­li­té de vie à par­tir d’un score tenant compte de plu­sieurs cri­tères (fatigue, état géné­ral et état psy­chique, san­té sexuelle, effets secondaires). 

Au diag­nos­tic, les dif­fé­rences de qua­li­té de vie entre les deux extrêmes socio-éco­no­miques, éva­luées à 6,7 étaient déjà signi­fi­ca­tives. Elles ont net­te­ment aug­men­té pen­dant la mala­die (score de 11), et se main­tiennent à un niveau plus éle­vé qu’au diag­nos­tic une fois les soins ache­vés (score de 10). Pour Gwenn Men­vielle, « les rai­sons de ces dif­fé­rences ne sont pas à cher­cher du côté du trai­te­ment, simi­laire pour toutes les femmes. Elles viennent pro­ba­ble­ment des élé­ments de sou­tien autour de la prise en charge médi­cale : l’environnement fami­lial sus­cep­tible d’apporter une aide au quo­ti­dien, et la capa­ci­té maté­rielle et finan­cière à suivre des soins pro­lon­geant le cura­tif pur, comme les séances de psy­cho­thé­ra­pie ou de kiné­si­thé­ra­pie par exemple ». La cher­cheuse tra­vaille ain­si aujourd’hui à ana­ly­ser plus fine­ment l’impact de ces facteurs.

Anne Orliac
1Cyrille Del­pierre, Sébas­tien Lamy, Pas­cale Gros­claude, Inéga­li­tés sociales face aux can­cers : du rôle du sys­tème de soins à l’incorporation bio­lo­gique de son envi­ron­ne­ment social ADSP n°94, mars 2016 https://​www​.hcsp​.fr/​e​x​p​l​o​r​e​.​c​g​i​/​A​d​s​p​?​c​l​e​f=151
2https://​www​.insee​.fr/​f​r​/​s​t​a​t​i​s​t​i​q​u​e​s​/​7​6​6​6​9​0​7​?​s​o​m​m​a​i​r​e​=​7​6​66953
3DARES Focus n°34, Les expo­si­tions des sala­riés aux pro­duits chi­miques can­cé­ro­gènes, juin 2023  citant l’enquête Sumer 2016–2017 https://​dares​.tra​vail​-emploi​.gouv​.fr/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​/​l​e​s​-​e​x​p​o​s​i​t​i​o​n​s​-​d​e​s​-​s​a​l​a​r​i​e​s​-​a​u​x​-​p​r​o​d​u​i​t​s​-​c​h​i​m​i​q​u​e​s​-​c​a​n​c​e​r​o​genes
4OCDE, Pro­fils sur le can­cer par pays : France 2023, Édi­tions OCDE, Paris, https://​doi​.org/​1​0​.​1​7​8​7​/​1​d​d​7​d​d​7f-fr.
5OCDE, Pro­fils sur le can­cer par pays : France 2023, Édi­tions OCDE, Paris, https://​doi​.org/​1​0​.​1​7​8​7​/​1​d​d​7​d​d​7f-fr.
6id.
7https://​www​.inega​lites​.fr/​i​n​e​g​a​l​i​t​e​s​-​e​s​p​e​r​a​n​c​e​s​-​d​e​-​v​i​e​-​s​e​l​o​n​-​c​a​t​e​g​o​r​i​e​-​s​o​c​i​a​l​e​-​e​t​-sexe
8C. Chouaïd & al. Déter­mi­nants sociaux et can­cer du pou­mon Social deter­mi­nants and lung can­cer, https://​www​.scien​ce​di​rect​.com/​s​c​i​e​n​c​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​a​b​s​/​p​i​i​/​S​1​8​7​7​1​2​0​3​1​7​3​00654, Revue des mala­dies res­pi­ra­toires actua­li­tés, vol. 9 issue 2, sep­tembre 2017, p. 332–337
9José Luis San­do­val, Gwenn Men­vielle & al. Magni­tude and Tem­po­ral Varia­tions of Socioe­co­no­mic Inequa­li­ties in the Qua­li­ty of Life After Ear­ly Breast Can­cer : Results From the Mul­ti­cen­tric French CANTO Cohort, Jour­nal of Cli­ni­cal Onco­lo­gy vol. 42, n°24, juin 2024 https://​doi​.org/​1​0​.​1​2​0​0​/​J​C​O​.​2​3.020

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