2_failles
π Société π Numérique π Industrie
Face aux cybermenaces : stratégies publiques et industrielles

Cybersécurité : les failles qui laissent l’industrie française vulnérable

avec Jean-Luc Gibernon, directeur cybersécurité chez Sopra Steria et administrateur du Campus Cyber et Guillaume Poupard, ancien directeur de l’Anssi, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information
Le 2 mars 2023 |
6 min. de lecture
Jean-Luc Gibernon
Jean-Luc Gibernon
directeur cybersécurité chez Sopra Steria et administrateur du Campus Cyber
Avatar
Guillaume Poupard
ancien directeur de l’Anssi, l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information
En bref
  • La cybersécurité est un enjeu très actuel : en 2022, on note une hausse de 26 % des attaques informatiques.
  • Cela vient en partie du fait que la transition numérique ne s’accompagne pas toujours immédiatement d’une cybersécurité adaptée.
  • Il existe deux types de menaces : la menace étatique, centrée sur l’espionnage, et la menace criminelle, centrée sur l’extorsion de fonds.
  • Les grands acteurs industriels sont moins vulnérables que les PME ou ETI, car ils ont à la fois un budget et une direction dédiés à la cybersécurité.
  • En 2021, la cybercriminalité représentait en moyenne un coût de 1 000 milliards de dollars dans le monde.

Le sec­teur indus­triel fran­çais a long­temps été iso­lé des tech­no­lo­gies de l’information. De la régu­la­tion des feux de cir­cu­la­tion au tri auto­ma­ti­sé des bagages en pas­sant par la coor­di­na­tion des robots assem­bleurs sur une chaîne de mon­tage, ces tech­no­lo­gies opé­ra­tion­nelles se sont long­temps déve­lop­pées à l’écart de la révo­lu­tion numé­rique. Aujourd’hui, l’interconnectivité entre machines, réseaux et sys­tèmes fra­gi­lise ce tis­su indus­triel face à des cybe­rat­taques en constante pro­gres­sion. Mais tous les sec­teurs ne sont pas logés à la même enseigne. 

Les der­nières don­nées de la Direc­tion géné­rale des entre­prises (DGE) sont for­melles : les cyber­me­naces pesant sur le tis­su indus­triel fran­çais n’ont jamais été aus­si grandes. Une ten­dance confir­mée par une étude Check Point Research, qui note une hausse de 26 % des attaques infor­ma­tiques pour la seule année 2022. Des socié­tés comme Lea­der, spé­cia­liste en inté­rim et en recru­te­ment, ont notam­ment été la cible de cybe­rat­taques. Et cer­tains pans de l’in­dus­trie ont depuis long­temps com­pris l’in­té­rêt de mettre en place une cyber­sé­cu­ri­té de pointe. « Le sec­teur de la défense a le plus rapi­de­ment pris en compte cette dimen­sion de la cyber­sé­cu­ri­té, un domaine très vite rebap­ti­sé cyber­dé­fense. » indique Jean-Luc Giber­non, direc­teur cyber­sé­cu­ri­té chez Sopra-Ste­ria et admi­nis­tra­teur du Cam­pus Cyber. « Aujourd’hui, si l’on parle de défense, on pense à des com­bats ter­restres avec des chars, par exemple. On pense éga­le­ment aux com­bats navals avec les bateaux ou les fré­gates. Il y a éga­le­ment le com­bat aérien avec les avions. Mais il y a aujourd’­hui un qua­trième dépar­te­ment qui n’est autre que le cybe­res­pace. »

Sécurité : un nouveau paradigme

Dès 2010, sous l’im­pul­sion du ministre de la Défense de l’é­poque Jean-Yves Le Drian, la cyber­dé­fense est deve­nue un volet à part entière des opé­ra­tions mili­taires comme le confirme Guillaume Pou­pard, ancien direc­teur de l’Anssi, l’Agence natio­nale de la sécu­ri­té des sys­tèmes d’in­for­ma­tion : « Quand on parle de sécu­ri­té avec des gens issus de l’in­dus­trie de l’ar­me­ment, ils ont déjà le voca­bu­laire et savent de quoi il est ques­tion fon­da­men­ta­le­ment. À l’in­verse, il y a d’autres acteurs dans l’industrie lourde, comme le domaine du gaz ou de la chi­mie, où, his­to­ri­que­ment, la ques­tion de la sécu­ri­té était essen­tiel­le­ment cir­cons­crite à l’intégrité phy­sique des sites indus­triels. Je cari­ca­ture un peu, mais il suf­fi­sait de trois ronds de bar­be­lés autour des lieux à pro­té­ger et on avait fait le tour du pro­blème, en quelque sorte. » 

Cette culture de la sécu­ri­té péri­mé­trique a été bou­le­ver­sée par la tran­si­tion numérique.

Cette culture de la sécu­ri­té péri­mé­trique a été bou­le­ver­sée par la tran­si­tion numé­rique, entraî­nant une fra­gi­li­té crois­sante de ces dis­po­si­tifs face aux besoins en inter­con­nec­ti­vi­tés. C’est une véri­table rup­ture phi­lo­so­phique dans l’ap­proche même de la sécu­ri­té selon Jean-Luc Giber­non : « Aujourd’hui encore, le numé­rique conti­nue sa pro­gres­sion, mais la ques­tion de la cyber­sé­cu­ri­té arrive tou­jours plus tard. On va mettre du numé­rique dans les sys­tèmes indus­triels ou l’espace urbain par exemple, mais la sécu­ri­té des dis­po­si­tifs n’arrive tou­jours qu’après. La bonne nou­velle, c’est que la cyber­sé­cu­ri­té ne ralen­tit pas la tran­si­tion numé­rique. En revanche, c’est aus­si une bonne nou­velle pour les cybe­rat­ta­quants, car il y a des vul­né­ra­bi­li­tés dont ils peuvent pro­fi­ter. »

Menace étatique, menace criminelle

La pre­mière menace, pro­ba­ble­ment la plus dan­ge­reuse et la plus insi­dieuse, est d’origine éta­tique avec comme fina­li­té l’espionnage et la désta­bi­li­sa­tion d’industries stra­té­giques comme l’armement, le spa­tial, la phar­ma­cie, etc. « Les don­nées sen­sibles des indus­tries de pointe sont évi­dem­ment les plus pri­sées par les atta­quants de très haut niveau. » confirme Guillaume Pou­pard. « Nous sommes dans le monde du ren­sei­gne­ment, de l’es­pion­nage. Il n’y a pas vrai­ment d’a­mis ou d’en­ne­mis et tout le monde se méfie de tout le monde. Ces attaques bien réelles sont peu média­ti­sées, car tout cela reste dis­cret. » 

Le second type de menaces est d’origine cri­mi­nelle. Moins dis­crètes, elles ont géné­ra­le­ment pour objec­tif l’extorsion de fonds avec une menace de blo­cage de l’ac­ti­vi­té de la cible et des consé­quences éco­no­miques très fortes pour l’entreprise. Phi­shing, usur­pa­tion d’identité, mal­ware, che­val de Troie, spam, les attaques sont deve­nues mon­naie cou­rante. Pour les atta­quants, le type d’entreprises visées importe peu du moment que leur sys­tème d’in­for­ma­tion est défaillant. Quant aux ran­som­wares, ces logi­ciels qui chiffrent les fichiers du sys­tème infor­ma­tique de la future vic­time, ils repré­sentent une menace très impor­tante pour les entreprises.

« Dans la pra­tique, les ran­som­wares visent à per­tur­ber le bon fonc­tion­ne­ment de la cible via son sys­tème d’in­for­ma­tion, son site web voire son outil de pro­duc­tion. C’est alors que la demande de ran­çon inter­vient. »pré­cise Jean-Luc Giber­non. Si la cible paye la ran­çon, l’at­ta­quant lui per­met alors de retrou­ver l’intégrité de son sys­tème grâce à une clé de déchif­fre­ment. « Mais dans les faits, rien ne l’as­sure que tout mar­che­ra comme avant. »sou­pire Jean-Luc Giber­non. « D’ailleurs, une fois le sys­tème remis en marche, il y a géné­ra­le­ment un deuxième chan­tage qui repose sur les don­nées indus­trielles récu­pé­rées au pas­sage par les atta­quants. Ces der­niers menacent de dif­fu­ser ces docu­ments, sou­vent confi­den­tiels, sur inter­net. Ce sont des cri­mi­nels, ils n’ont aucune loi, aucune limite. »

Beau­coup pré­fèrent payer plu­tôt que de faire face à une fuite mas­sive de don­nées et une image de marque dété­rio­rée vis-à-vis des clients, des par­te­naires et des uti­li­sa­teurs. Si l’on constate aujourd’hui une rela­tive sta­bi­li­sa­tion du nombre d’attaques de type ran­som­wares selon les der­niers chiffres du par­quet de Paris, le niveau demeure éle­vé et tous les for­faits ne sont pas révé­lés au grand jour, dis­cré­tion oblige.

Cyberattaques : quelles cibles ?

Face aux cybe­rat­taques, les moins vul­né­rables sont fina­le­ment les grands acteurs indus­triels. Ils ont à la fois les moyens d’as­su­rer leur sécu­ri­té et sont déjà struc­tu­rés en ce sens avec une direc­tion dédiée à l’informatique, à la sûre­té et à la sécu­ri­té. La gou­ver­nance est en place et s’a­dapte plus aisé­ment aux nou­velles menaces.

De plus, l’o­bli­ga­tion de mettre en place une cyber­sé­cu­ri­té par la loi, au niveau natio­nal ou euro­péen, fait que la plu­part des grands acteurs peuvent y faire face. « Mais si l’on regarde du côté de plus petits acteurs comme les PME ou les ETI, la situa­tion est plus com­plexe. », comme le sou­ligne Guillaume Pou­pard. « Elles sont beau­coup moins struc­tu­rées en termes de gou­ver­nance numé­rique et elles peuvent deve­nir des cibles plus inté­res­santes, soit pour des cri­mi­nels, soit pour des espions. Cette fra­gi­li­té entraîne un autre cas de figure déjà obser­vé à plu­sieurs reprises, celui d’attaquants s’en pre­nant à un grand groupe indus­triel en ciblant l’un de ses pres­ta­taires. C’est une sorte de raid indi­rect très à la mode qu’on appelle “attaque par la chaîne de valeur”. Comme la sécu­ri­té des grands groupes s’est ren­for­cée, les pirates pro­fitent des fai­blesses des sous-trai­tants pour mener ces attaques indi­rectes et atteindre leur sys­tème d’in­for­ma­tion. »

L’ordre de gran­deur du coût de la cyber­cri­mi­na­li­té dans le monde en 2021 est de 1 000 mil­liards de dol­lars dans le monde.

Si les cybe­rat­ta­quants sont de plus en plus nom­breux et de plus en plus pro­fes­sion­nels, « il est dif­fi­cile de mesu­rer pré­ci­sé­ment la cyber­cri­mi­na­li­té. Mais l’ordre de gran­deur du coût de cette der­nière dans le monde en 2021 est de 1 000 mil­liards de dol­lars dans le monde. C’est colos­sal. Le chiffre est en hausse et touche tous les sec­teurs. » ana­lyse Jean-Luc Gibernon. 

Si une sécu­ri­té effi­cace à 100 % n’existe pas, les pro­fes­sion­nels du sec­teur savent désor­mais rendre les sys­tèmes d’information suf­fi­sam­ment com­plexes à atta­quer pour pous­ser les cyber­cri­mi­nels à aban­don­ner et pas­ser à une autre cible. Une situa­tion qui doit pous­ser les grands indus­triels à prendre un rôle de lea­der pour convaincre les sous-trai­tants d’appliquer leurs normes de sécurité. 

« Dans le nucléaire par exemple, quelles que soient les filières, il y a des myriades de sous-trai­tants avec qui les risques sont par­ta­gés. Il faut sécu­ri­ser l’en­semble des acteurs. C’est ce qu’on appelle la sécu­ri­sa­tion de la sup­ply chain, la chaîne de valeur. », explique Jean-Luc Giber­non. « Mais il y a encore du tra­vail, beau­coup de tra­vail. » Dans ce nou­veau monde, il ne s’a­git plus de sécu­ri­ser un acteur iso­lé, mais tout un éco­sys­tème. « Et cela ne vien­dra pas de la base, c’est-à-dire de PME sous-trai­tantes. Il faut que cela vienne par le haut. » En inté­grant de plus en plus d’interconnectivités, les indus­tries sont désor­mais confron­tées aux mêmes menaces que les entre­prises. Et si la prise de conscience des acteurs est réelle, elle n’est pas encore complète.

Jean Zeid 

Le monde expliqué par la science. Une fois par semaine, dans votre boîte mail.

Recevoir la newsletter