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La jeunesse face aux défis de notre époque 

Baisse des notes : l’activité physique à la rescousse ?

avec Boris Cheval, professeur assistant en psychologie à ENS Rennes
Le 20 février 2024 |
7 min. de lecture
Boris Cheval
Boris Cheval
professeur assistant en psychologie à ENS Rennes
En bref
  • En près de 20 ans, les résultats de la France au classement PISA ont nettement diminué, principalement en mathématiques et en lecture.
  • Le niveau scolaire des élèves français est influencé par de nombreux paramètres tels que le capital économique, social, scolaire et culturel.
  • Des recherches ont souligné que l’activité physique doublait presque les performances cognitives et scolaires.
  • Outre ces résultats, le sport présente de nombreux avantages : absence d’effets secondaires, bénéfices pour la santé physique et mentale…
  • L’activité physique idéale pour améliorer les performances scolaires est plutôt intense, se pratique de façon collective, demande équilibre, coordination et apprentissage.
  • Ces pratiques chamboulent la représentation de la classe idéale (assise et calme), seules des interventions systémiques et structurelles permettront leur développement.

En France, plu­sieurs orga­nismes alertent sur la baisse du niveau sco­laire, notam­ment concer­nant cer­taines matières telles que le fran­çais ou les mathé­ma­tiques. Si ce constat est nuan­cé par cer­tains experts, depuis une ving­taine d’années, le niveau sco­laire dans ces dis­ci­plines baisse (res­pec­ti­ve­ment – 11 points et – 8 points par décen­nie pour la lec­ture et les mathé­ma­tiques). Quelles en sont les causes ? L’activité phy­sique peut-elle être envi­sa­gée comme l’une des solu­tions pour y remédier ?

Une baisse relative du niveau scolaire

Il ne fait aucun doute que l’exigence sco­laire a consi­dé­ra­ble­ment aug­men­té depuis les années 1970 comme l’a­na­lysent Nadir Alti­nok et Claude Die­bolt dans un article pour The Conver­sa­tion1. Néan­moins, si on se penche sur la période allant de 2000 – mar­quant le début des enquêtes dili­gen­tées par le Pro­gramme inter­na­tio­nal pour le sui­vi des acquis des élèves2 (PISA) – à 2020, les résul­tats sont moins enthousiasmants.

Les auteurs de l’article pointent du doigt une baisse inquié­tante du niveau sco­laire en lec­ture et en mathé­ma­tiques. Pour­tant, Eric Rodi­ti rap­pelle que « Les résul­tats de la France à PISA en mathé­ma­tiques ont tou­jours été plus ou moins dans la moyenne de l’OCDE (cf figure). La seule excep­tion qui existe est le 1er PISA de l’an­née 2000, où la France était net­te­ment au-des­sus de la moyenne OCDE. » Néan­moins, le cher­cheur pré­cise « comme c’é­tait la pre­mière éva­lua­tion PISA, il n’est pas pos­sible d’écarter un éven­tuel effet du ques­tion­naire. » Pour expli­quer cette évo­lu­tion du niveau sco­laire, il déclare : « C’est plu­tôt la part et le niveau des élèves « forts » et « faibles » qui évo­lue. Les chiffres sou­lignent aus­si la cor­ré­la­tion, très forte en France, entre l’o­ri­gine sociale et la per­for­mance. » En effet, comme le montrent les don­nées3, la pro­por­tion des élèves en dif­fi­cul­té aug­mente pas­sant de 17 % en 2003 à 30 % en 2022. En paral­lèle, celle des élèves per­for­mants baisse de 15 % à 7 % en 19 ans.

La per­for­mance sco­laire en baisse. Chiffres (non-publiés) four­nis par Pr. Jean-Fran­çois Ches­né et Pr. Eric Rodi­ti4.

Si l’origine sociale semble être un fac­teur déter­mi­nant de la per­for­mance sco­laire, encore faut-il en cer­ner les méca­nismes mis en jeu. Plu­sieurs constats de longue date ont été pro­po­sés par la socio­lo­gie : faible capi­tal éco­no­mique, social, sco­laire et cultu­rel. Il existe néan­moins un capi­tal oublié, qui aurait toute sa place aux côtés de ses causes macro­sco­piques, et que seules des inter­ven­tions sys­té­miques et struc­tu­relles peuvent pal­lier : le capi­tal phy­sique et cognitif.

Activité physique et performances scolaires : quelle efficacité ?

Avant de se deman­der com­ment l’activité phy­sique pour­rait être effi­cace, il faut d’abord mesu­rer si elle l’est vrai­ment. À ce sujet, les recherches en psy­cho­lo­gie de l’activité phy­sique et de l’éducation ne laissent plus la place au doute. « L’efficacité de l’activité phy­sique sur les per­for­mances sco­laires, notam­ment les mathé­ma­tiques, a été démon­trée par de nom­breux essais ran­do­mi­sés contrô­lés. » pointe Boris Che­val. En effet, dans la note de février 2022 que le cher­cheur a co-rédi­gé à l’attention du Minis­tère de l’Éducation natio­nale5, on constate une aug­men­ta­tion de 48 % et de 60 % des per­for­mances cog­ni­tives et sco­laires, respectivement.

Le cher­cheur rap­pelle éga­le­ment que cette effi­ca­ci­té est sans doute sous-éva­luée. « Quand vous mesu­rez l’efficacité d’un médi­ca­ment, vous com­pa­rez le groupe qui reçoit la sub­stance à un groupe qui reçoit un pla­ce­bo inerte. Dans la recherche sur l’activité phy­sique, le groupe contrôle reste un groupe phy­si­que­ment actif, car il ne serait pas éthique de deman­der aux enfants de ne plus rien faire. »

Enfin, l’activité phy­sique peut se tar­guer d’une chose que ne pos­sède aucun trai­te­ment au monde : l’absence d’effets indé­si­rables. « L’activité phy­sique ne génère aucun effet indé­si­rable sur les appren­tis­sages. Au contraire, aug­men­ter le temps d’activité phy­sique et le mou­ve­ment pour­rait les rendre plus qua­li­ta­tifs. L’augmentation de l’activité n’amenuit jamais les appren­tis­sages. Il faut réflé­chir à la qua­li­té du temps uti­li­sé, autre­ment dit faire moins pour faire mieux », insiste Boris Che­val. Une dyna­mique qui a son équi­valent dans le monde du tra­vail avec la semaine de 4 jours, dont la majo­ri­té des études montrent qu’elle serait lar­ge­ment béné­fique à la productivité.

Les effets positifs de l’activité physique

Com­ment l’activité phy­sique agit-t-elle sur les per­for­mances sco­laires ? Boris Che­val cite quelques méca­nismes bio­lo­giques qui pour­raient être à l’origine de l’effet de l’activité phy­sique sur les per­for­mances sco­laires : « l’activité phy­sique déclenche une déré­gu­la­tion de l’homéostasie (ndlr : état d’équilibre phy­sio­lo­gique) de notre corps. Cette déré­gu­la­tion engendre une cas­cade de réac­tions et la libé­ra­tion de sub­stances (myo­kines, endor­phines, BDNF, etc.). De cela résulte une adap­ta­tion de l’ensemble des organes du corps humain, notam­ment des modi­fi­ca­tions au niveau du cer­veau : angio­gé­nèse, synap­to­ge­nèse, neu­ro­gé­nèse… Cela veut dire que l’activité phy­sique per­met à notre corps et à notre cer­veau de mieux s’organiser, de mieux com­mu­ni­quer et donc de mieux fonc­tion­ner ce qui, en retour, agit sur les per­for­mances cog­ni­tives et par consé­quent sur les per­for­mances scolaires. »

De plus, en mobi­li­sant les fonc­tions cog­ni­tives de haut niveau, l’activité phy­sique pour­rait amé­lio­rer leur uti­li­sa­tion. « Cer­taines acti­vi­tés comme la danse ou les sports d’équipes per­mettent d’utiliser cer­taines struc­tures mné­siques ou des fonc­tions exé­cu­tives pri­mor­diales dans cer­taines matières comme la mémoire de tra­vail ou l’inhibition », détaille Boris Che­val. Néan­moins, cela pose la ques­tion du trans­fert de com­pé­tences d’un domaine à un autre qui, à ce jour, reste lar­ge­ment débat­tue dans la recherche en psychologie.

Le portrait-robot de l’activité physique idéale

Si cer­taines acti­vi­tés phy­siques mobi­lisent des fonc­tions céré­brales par­ti­cu­lières, cela sug­gère que toutes les acti­vi­tés phy­siques ne se valent pas. Fort de tous ces élé­ments, il est pos­sible de dres­ser un por­trait-robot de l’activité phy­sique idéale pour amé­lio­rer les per­for­mances sco­laires. « Elle doit être d’une inten­si­té modé­rée à éle­vée, mettre en jeu l’équilibre, la coor­di­na­tion, l’apprentissage, être exi­geante sur le plan cog­ni­tif, être plu­tôt col­lec­tive que soli­taire et être pra­ti­quée mini­mum trois fois par semaine », énu­mère Boris Cheval.

Un point nova­teur de la recherche explore l’effet de l’expérience affec­tive d’une acti­vi­té phy­sique. « L’idée de nos recherches en cours, c’est qu’une expé­rience spor­tive avec une valence posi­tive ne serait pas seule­ment utile pour per­sé­vé­rer dans l’activité au long terme, mais aurait éga­le­ment un effet poten­tia­li­sa­teur des effets bio­lo­giques et cog­ni­tifs de l’activité phy­sique à court terme », sou­ligne le chercheur.Précisons que ces recherches sont extrê­me­ment récentes et que des inves­ti­ga­tions plus appro­fon­dies sont en cours.

L’activité physique comme capital cognitif

À ce stade, nous savons que l’activité phy­sique est un véri­table atout pour amé­lio­rer les per­for­mances sco­laires, notam­ment les mathé­ma­tiques pour les­quelles le niveau de preuve est le plus robuste. En effet, tou­jours dans la même note PISA pré­cé­dem­ment citée, on observe une aug­men­ta­tion spé­ci­fique des per­for­mances en mathé­ma­tiques médiée par l’activité phy­sique de 86 % contre 53 % pour les langues.

La faible volon­té poli­tique (bien que dotée de bonnes inten­tions) ne donne pas les moyens néces­saires aux ensei­gnants pour mettre en œuvre les mesures.

Il existe éga­le­ment une cor­ré­la­tion entre le niveau d’activité phy­sique et le sta­tut socio-éco­no­mique. En plus du capi­tal éco­no­mique et du capi­tal cultu­rel, il sem­ble­rait que les inéga­li­tés creusent éga­le­ment le capi­tal cog­ni­tif des indi­vi­dus, et cela dès le plus jeune âge. Boris Che­val rap­pelle que « l’enfance est une période cri­tique où l’on déve­loppe sa réserve cog­ni­tive. Les inter­ven­tions visant à aug­men­ter l’activité phy­sique sont éga­le­ment plus effi­caces chez les popu­la­tions qui ont de plus faibles niveaux d’activité phy­sique ou de per­for­mances cognitives. »

Remettre le mouvement au cœur de l’école

Pour pal­lier ces dif­fé­rences en matière de capi­tal cog­ni­tif, il n’y a qu’une seule solu­tion : remettre le mou­ve­ment au cœur de l’école et de l’apprentissage. « Le mou­ve­ment est indis­pen­sable pour tous les appren­tis­sages. Il par­ti­cipe à la créa­tion de nou­velles habi­tudes cog­ni­tives en amé­lio­rant les fonc­tions cog­ni­tives. Il faut sor­tir de la repré­sen­ta­tion qui sug­gère qu’un appren­tis­sage doit tou­jours se faire assis et en étant le plus calme pos­sible », com­mente Boris Che­val, perplexe.

Mal­heu­reu­se­ment, des dyna­miques archi­tec­tu­rales et poli­tiques entravent cet objec­tif. « La faible volon­té poli­tique (bien que dotée de bonnes inten­tions) ne donne pas les moyens néces­saires aux ensei­gnants pour mettre en œuvre les mesures. Il en résulte un sen­ti­ment de coer­ci­tion et des inéga­li­tés ter­ri­to­riales qui per­durent et qui s’aggravent », déplore Boris Cheval.

Pour contrer ces dyna­miques, il faut des mesures fortes. On peut citer par exemple, des for­ma­tions pour apprendre et accom­pa­gner les ensei­gnants du pri­maire dans la mise en place d’activité de qua­li­té ou d’un sou­tien éco­no­mique. Il faut que les ensei­gnants se sentent auto­nomes et accom­pa­gnés. Les théo­ries en psy­cho­lo­gie de la moti­va­tion, la théo­rie de l’auto-détermination ou encore celle du com­por­te­ment pla­ni­fié ont bien mis en évi­dence cela : pour adhé­rer et per­sé­vé­rer dans un com­por­te­ment, il faut avant tout se sen­tir auto­nome, com­pé­tent et créer du lien. Sans ces ingré­dients, les bonnes inten­tions du gou­ver­ne­ment res­te­ront pro­ba­ble­ment vaines et les heures d’éducation phy­sique et spor­tive au pro­gramme conti­nue­ront d’être les pre­mières à être annu­lées au besoin.

L’activité physique au-delà des performances scolaires

Pour conclure, il faut évi­dem­ment rap­pe­ler que l’activité phy­sique n’est pas uni­que­ment un cata­ly­seur de per­for­mances sco­laires. Son impact majeur concerne avant tout la san­té phy­sique et men­tale. En effet, il est urgent d’agir sur le mode de vie des plus jeunes. Il faut lut­ter contre la perte de capa­ci­tés car­dio-res­pi­ra­toires, l’obésité, le dia­bète de type 2 et toutes ces patho­lo­gies de plus en plus pré­coces. Sans une bonne san­té phy­sique, la sco­la­ri­té ne peut pas être qualitative.

Une édu­ca­tion phy­sique bien menée à l’école per­met­trait d’inculquer le goût de l’effort, de la com­pé­ti­tion, de la coopé­ra­tion et du dépas­se­ment de soi. Tant de com­pé­tences qui sont utiles dans la vie sociale et pro­fes­sion­nelle. Ancrer l’activité phy­sique dans une expé­rience affec­tive posi­tive per­met­trait de pré­ser­ver le bien-être, la san­té phy­sique et men­tale. Par la même occa­sion, c’est un moyen de pré­ven­tion contre les inéga­li­tés socio-éco­no­miques et genrées.

Julien Hernandez
1https://​the​con​ver​sa​tion​.com/​m​a​t​h​s​-​l​e​c​t​u​r​e​-​l​e​-​n​i​v​e​a​u​-​d​e​s​-​e​l​e​v​e​s​-​b​a​i​s​s​e​-​t​-​i​l​-​v​r​a​i​m​e​n​t​-​1​98432
2https://​lavie​de​si​dees​.fr/​P​I​S​A​-​u​n​e​-​e​n​q​u​e​t​e​-​b​a​ncale
3https://​www​.peda​go​gie​.ac​-nice​.fr/​c​p​e​/​2​0​2​3​/​1​2​/​0​6​/​n​o​t​e​-​d​i​n​f​o​r​m​a​t​i​o​n​-​d​e​-​l​a​-​d​e​p​p​-​n​2​3​-​4​8​-​r​e​s​u​l​t​a​t​s​-​p​i​s​a​-​2022/
4Jean-Fran­çois Ches­né est pro­fes­seur agré­gé de mathé­ma­tiques, doc­teur en didac­tique des mathé­ma­tiques et coor­di­na­teur exé­cu­tif du Centre natio­nal d’étude des sys­tèmes sco­laires et Eric Rodi­ti est Pro­fes­seur en sciences de l’éducation et de la for­ma­tion & didac­ti­cien des mathé­ma­tiques
5https://​www​.reseau​-canope​.fr/​f​i​l​e​a​d​m​i​n​/​u​s​e​r​_​u​p​l​o​a​d​/​P​r​o​j​e​t​s​/​c​o​n​s​e​i​l​_​s​c​i​e​n​t​i​f​i​q​u​e​_​e​d​u​c​a​t​i​o​n​_​n​a​t​i​o​n​a​l​e​/​N​o​t​e​_​C​S​E​N​_​2​0​2​2​_​0​6.pdf

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