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Comment la diversité et l’inclusion stimulent-elles l'innovation en entreprise ?

L’in​cu​ba​teur itinérant : une innovation sociale pour démocratiser l’en​tre​pre​neu​riat

avec Julien Billion, professeur à ICN business school et chercheur associé à l’Université de Lorraine
Le 4 novembre 2025 |
5 min. de lecture
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Julien Billion
professeur à ICN business school et chercheur associé à l’Université de Lorraine
En bref
  • Certains projets entrepreneuriaux émergent dans des contextes d’extrême précarité, et l’entreprenariat devient à ce titre une voie d’auto-insertion.
  • Les incubateurs doivent également prendre en compte les besoins de personnes qui entreprennent alors qu’elles rencontrent des handicaps.
  • En effet, malgré l’insertion dans des dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat, les environnements ne sont pas pleinement inclusifs, notamment numériquement.
  • L’incubateur itinérant constitue une innovation ciblant les besoins identifiés chez certaines populations : jeunes sans domicile, personnes en situation de handicap, etc.
  • Dispositif mobile, souple et adaptatif, il permet de déplacer l’offre d’accompagnement vers les personnes elles-mêmes, en investissant leurs lieux de vie et d’ancrage.

En entre­pre­neu­riat, les incu­ba­teurs sont des struc­tures qui pro­posent des pro­grammes d’ac​com​pa​gne​ment pour aider, accom­pa­gner et accé­lé­rer le déve­lop­pe­ment de jeunes entre­prises. S’ils sont impor­tants pour l’in​ser​tion et la réin­ser­tion sociale de per­sonnes qui ren­contrent des dif­fi­cul­tés de vie – d’un han­di­cap à une situa­tion sociale com­pli­quée – ils doivent aus­si prendre en compte les besoins des béné­fi­ciaires et s’a​dap​ter à eux. D’où l’i​dée d’un incu­ba­teur iti­né­rant et mobile, qui se dépla­ce­rait et s’a​dap​te​rait aux contraintes de ceux qui entre­prennent dans des contextes difficiles.

L’é​mer​gence de projets entrepreneuriaux dans des contextes difficiles

Bas­tien a connu une enfance instable mar­quée par des vio­lences fami­liales, des pla­ce­ments en foyers, et des com­por­te­ments délin­quants pré­coces. Suite à plu­sieurs fugues, il a vécu dans la rue, du tra­fic de drogues et de vols. Deve­nu père à 17 ans, il est empri­son­né trois ans plus tard. À sa sor­tie de déten­tion, il tente de se sta­bi­li­ser, mais voit s’en​chaî​ner conflits, rup­tures, et retom­bées dans la délin­quance : après une nou­velle incar­cé­ra­tion, sa com­pagne le quitte, et quand sa condam­na­tion se ter­mine, il vit dans la rue et dort occa­sion­nel­le­ment à l’hô​tel. Pour­tant, Bas­tien a un pro­jet. Il sou­haite ouvrir son res­tau­rant grec avec un ami, Maxime, un autre jeune sans domi­cile, pla­cé dès l’âge de six mois et ayant gran­di dans dif­fé­rents foyers et familles d’ac​cueil. Ce der­nier, dont l’a​do​les​cence fut mar­quée par des fugues, des vio­lences et des pas­sages en struc­tures pour jeunes délin­quants, sou­haite deve­nir son propre employeur. « Je me vois prendre un petit appar­te­ment, être mon propre patron. Si demain j’ai envie de tra­vailler, alors je tra­vaille. Si je n’ai pas envie de tra­vailler, je ne vais pas tra­vailler. Il n’y a pas quel​qu’un qui va m’ap​pe​ler et me deman­der où je suis,  tout ça pour 1 200 euros à la fin du mois ». Il s’i​ma​gine créer sa propre entre­prise avec sa petite amie, « faire ma vie nor­ma­le­ment ».

Le pro­jet entre­pre­neu­rial émerge dans un contexte d’ex​trême pré­ca­ri­té : par­cours de rue, incar­cé­ra­tions, rup­tures mul­tiples avec les ins­ti­tu­tions édu­ca­tives, pro­fes­sion­nelles et fami­liales. À défaut d’un accès aux par­cours d’em​ploi clas­siques, l’en​tre​pre​neu​riat devient une voie d’au​to​-inser​tion. Il est moti­vé par la quête d’au​to​no​mie comme ten­ta­tive de réin­ven­tion de soi. Ce désir d’en​tre​prendre est mar­qué par un manque de res­sources. Ces jeunes sans domi­cile semblent très éloi­gnés des condi­tions maté­rielles et sociales per­met­tant de lan­cer un pro­jet entre­pre­neu­rial dans un cadre clas­sique : absence de capi­tal finan­cier, social et sym­bo­lique, insta­bi­li­té rési­den­tielle, judi­ciaire et affec­tive. Ils s’ins​crivent dans une logique d’en​tre​pre​neu​riat de survie.

Alice et Gabriel sont des entre­pre­neurs en situa­tion de han­di­cap, rédui­sant au maxi­mum leurs mou­ve­ments. Alice remarque que « le néga­tif évi­dem­ment, c’est les dépla­ce­ments ». Pour elle, la bonne pra­tique c’est de « les limi­ter sur­tout ».  Gabriel a tou­jours eu l’ha​bi​tude de faire venir cer­tains de ses pres­ta­taires, et Mar­wa ren­contre quant à elle des dif­fi­cul­tés à cir­cu­ler avec son fau­teuil élec­trique dans son incu­ba­teur. Enfin, Vincent est mal­voyant et tra­vaille prin­ci­pa­le­ment dans un incu­ba­teur : « Je ne sais jamais si je suis du côté gauche ou du côté droit, explique-t-il. J’ai du mal à prendre mes repères, notam­ment aus­si par le tout tech­no­lo­gique. »

La manière d’en​tre​prendre est for­te­ment mar­quée par une néces­si­té d’a​dap​ta​tion à des contraintes phy­siques ou logis­tiques. Le han­di­cap ne consti­tue pas une impos­si­bi­li­té d’en​tre​prendre, mais il struc­ture for­te­ment les choix orga­ni­sa­tion­nels et spa­tiaux. À ce titre, des entre­pre­neurs déve­loppent des stra­té­gies actives de contour­ne­ment : les dépla­ce­ments sont évi­tés, réduits. Et mal­gré l’in​ser​tion dans des dis­po­si­tifs de sou­tien à l’en​tre​pre​neu​riat, les envi­ron­ne­ments ne sont pas plei­ne­ment inclu­sifs. En effet, l’ac​ces​si​bi​li​té ne se limite pas à l’en​trée dans un bâti­ment, mais concerne la capa­ci­té à inter­agir plei­ne­ment avec l’es​pace de tra­vail. L’en​vi​ron​ne​ment tech­no­lo­gique est aus­si un fac­teur d’ex​clu​sion fonc­tion­nelle. Les incu­ba­teurs peuvent repro­duire des formes d’ex​clu​sion par leur archi­tec­ture ou leur concep­tion numé­rique. L’en​tre​pre​neu​riat est entra­vé par des envi­ron­ne­ments nor­ma­li­sés. Or, il devrait être sen­sible à la diver­si­té des capa­ci­tés. L’in​clu​sion véri­table sup­pose de pen­ser l’en​vi​ron​ne​ment de tra­vail comme un éco­sys­tème acces­sible phy­si­que­ment, cog­ni­ti­ve­ment, numériquement.

L’in​cu​ba​teur itinérant : adapter l’en​tre​pre​na​riat aux individus et à leurs besoins

C’est pour­quoi l’in​no​va​tion sociale se fonde sur la coor­di­na­tion d’ac​teurs enga­gés dans la réso­lu­tion de pro­blèmes sociaux ou éco­no­miques, avec pour objec­tif l’a​mé​lio​ra​tion du bien-être des popu­la­tions. Elle mobi­lise la créa­ti­vi­té indi­vi­duelle et col­lec­tive, afin de conce­voir des solu­tions nou­velles, effi­caces et inclu­sives, en réponse à des besoins sociaux non-satis­faits et sous la forme de pra­tiques, d’ap​proches, d’in​ter​ven​tions ou de pro­duits inédits. La créa­tion d’un incu­ba­teur iti­né­rant consti­tue une inno­va­tion sociale ciblant des besoins spé­ci­fiques iden­ti­fiés chez cer­taines popu­la­tions, notam­ment les jeunes sans domi­cile et les per­sonnes en situa­tion de han­di­cap. Ces popu­la­tions sont confron­tées à des expé­riences de stig­ma­ti­sa­tion, d’ex​clu​sion ou de pré­ca­ri­té, et ren­contrent des obs­tacles dans leur par­cours vers l’au​to​no​mie, en par­ti­cu­lier lors­qu’elles aspirent à s’ins​crire dans une démarche entre­pre­neu­riale. Outre les dif­fi­cul­tés d’ordre maté­riel, telles que les pro­blèmes de mobi­li­té, d’ac​ces​si​bi​li​té ou d’i​so​le​ment géo­gra­phique, elles font éga­le­ment face à des bar­rières sym­bo­liques comme la dis­qua­li­fi­ca­tion sociale ou la fai­blesse du capi­tal social et/ou éco­no­mique. Pour­tant, mal­gré ces contraintes, cer­taines per­sonnes issues de ces popu­la­tions mani­festent un désir d’en​tre​prendre, ou déve­loppent leur propre entreprise.

L’in​cu​ba​teur iti­né­rant sou­tient des ini­tia­tives entre­pre­neu­riales por­tées par des per­sonnes pou­vant être éloi­gnées des cir­cuits éco­no­miques, tout en sui­vant des condi­tions d’une logique de jus­tice sociale.

Face à ces constats, un incu­ba­teur iti­né­rant – c’est​-à​-dire un dis­po­si­tif mobile, souple et adap­ta­tif – appa­raît comme une alter­na­tive per­ti­nente, en ce qu’il per­met de dépla­cer l’offre d’ac​com​pa​gne​ment vers les per­sonnes elles-mêmes, en inves­tis­sant leurs lieux de vie et d’an​crage. Qu’il inter­vienne dans la rue, au sein d’as​so​cia​tions, de centres d’hé​ber​ge​ment, ou à domi­cile, un tel incu­ba­teur offri­rait une proxi­mi­té à la fois géo­gra­phique, sociale et sym­bo­lique, favo­rable à la créa­tion d’un lien de confiance. Il per­met­trait d’of​frir, de manière décen­tra­li­sée, des ser­vices de for­ma­tion, de men­to­rat, d’aide à la for­ma­li­sa­tion de pro­jets, d’ac​cès au finan­ce­ment, en s’a​dap​tant aux rythmes, aux contraintes et aux aspi­ra­tions des béné­fi­ciaires. Ce dis­po­si­tif repo­se­rait sur une équipe mobile, com­po­sée de pro­fes­sion­nels de l’ac​com​pa​gne​ment entre­pre­neu­rial, for­més aux enjeux de la pré­ca­ri­té, de l’in​clu​sion. Par leur pré­sence sur le ter­rain, ces inter­ve­nants pour­raient assu­rer une média­tion active entre les per­sonnes accom­pa­gnées et les éco­sys­tèmes entre­pre­neu­riaux existants.

En ce sens, l’in​cu​ba​teur iti­né­rant contri­bue­rait non seule­ment à révé­ler et sou­te­nir des ini­tia­tives entre­pre­neu­riales por­tées par des per­sonnes pou­vant être éloi­gnées des cir­cuits éco­no­miques, mais aus­si à redé­fi­nir les condi­tions mêmes de l’ac​cès à l’en​tre​pre​neu​riat, en pla­çant l’ac​com​pa​gne​ment au cœur d’une logique de jus­tice sociale. En défi­ni­tive, ce modèle d’in​cu​ba​tion mobile par­ti­cipe ain­si à la démo­cra­ti­sa­tion de l’en​tre​pre​neu​riat, à la construc­tion d’un entre­pre­neu­riat acces­sible, équi­table et enra­ci­né dans les réa­li­tés vécues des per­sonnes, en favo­ri­sant leur capa­ci­té d’a​gir.

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