Comment renforcer l’intégrité scientifique ?
- L’intégrité scientifique est l’ensemble des règles et des valeurs qui doivent régir les activités de la recherche pour en garantir le caractère honnête et rigoureux.
- Le plagiat, la fabrication et la falsification concerneraient 3 à 5 % des scientifiques interrogés, et environ 30 % d’entre eux auraient des « pratiques discutables ».
- Ces pratiques discutables sont communes : ne pas présenter les données qui contredisent ses hypothèses, citer ses sources de manière sélective, etc.
- Pour renforcer l’intégrité scientifique, en France, OFIS se concentre sur l’intégrité des secteurs de la recherche privée et de l’édition scientifique.
- Aux États-Unis, le décret présidentiel Restoring Gold Standard Science pourrait faire de l’intégrité scientifique un instrument rhétorique, visant à réintroduire des thèses disqualifiées.
Depuis une dizaine d’années, l’intégrité scientifique s’est imposée comme objet de politique publique. Cette institutionnalisation souligne le caractère toujours plus central et prescripteur que la science occupe dans nos sociétés, et coïncide tout à la fois avec un changement d’échelle des risques et une prise de conscience de l’aspect systémique du problème. Nous en discutons avec Michel Dubois, directeur de l’Office français de l’intégrité scientifique (OFIS).
Comment définit-on l’« intégrité scientifique » ?
Michel Dubois. En France, la loi de programmation de la recherche (LPR) de décembre 2020 a défini l’intégrité scientifique comme « l’ensemble des règles et valeurs qui doivent régir les activités de recherche pour en garantir le caractère honnête et scientifiquement rigoureux1 ». L’institutionnalisation de l’intégrité remonte en France au début des années 2000. Mais cette entrée dans la loi n’est pas sans rapport avec la crise Covid. Elle a joué le rôle de stress test grandeur nature à la fois pour le fonctionnement de la communauté scientifique et ses rapports avec la société et le monde politique. Malgré la situation d’urgence, le législateur a eu la sagesse de laisser à la communauté scientifique le soin de définir elle-même ces règles et ces valeurs.
Quels sont les cas de manquements les plus fréquents ?
Avec le phénomène des paper mills ou de revues prédatrices, on parle beaucoup en ce moment de fraudes à grande échelle. La mesure précise des manquements reste toutefois un enjeu important. Les quelques enquêtes déclaratives existantes suggèrent que le triptyque classique fabrication/falsification/plagiat ne concerne qu’une fraction très limitée de la communauté scientifique, moins de 3 à 5 % des scientifiques interrogés. L’essentiel est ailleurs : la notion de « pratique discutable » entendue comme une conduite préjudiciable au processus de recherche, concerne une population beaucoup plus importante, un peu plus de 30 % des chercheurs interrogés dans ces mêmes enquêtes.
Le cœur du problème de l’intégrité ne se situe pas dans la seule transgression délibérée, mais dans l’incertitude normative qui entoure des conduites diffuses et largement partagées
Ces pratiques problématiques sont quasi ordinaires : ajouter un auteur qui ne remplit pas les conditions requises pour être auteur, ne pas tenir compte de résultats intuitivement jugés comme non pertinents, éviter de présenter des données qui pourraient contredire ses hypothèses, citer de manière sélective pour renforcer ses propres conclusions, communiquer des résultats au grand public avant même qu’une publication évaluée par les pairs ne soit disponible, etc.
Même s’il demeure indispensable de rester attentif aux fraudes scientifiques, le cœur du problème de l’intégrité ne se situe pas dans la seule transgression délibérée, mais au moins autant dans l’incertitude normative qui entoure des conduites diffuses et largement partagées. Ce constat appelle une véritable révolution intellectuelle dans notre manière de penser l’intégrité, mais aussi dans la conception de la feuille de route des structures comme l’OFIS.
Comment expliquer que des chercheurs se rendent coupables d’inconduites ?
Il existe aujourd’hui une littérature assez conséquente sur la diversité des facteurs associés aux différents types de manquements. L‘étude de Roje et al. publiée en 20232distingue pas moins de 70 facteurs pouvant agir négativement sur les conduites scientifiques : ils vont de traits de personnalité aux environnements de travail, des compétences et de la formation aux politiques de recherche.
En tant que sociologue, je suis particulièrement attentif à la qualité comme aux effets des « environnements de recherche », c’est-à-dire aux conditions d’exercice du travail scientifique auxquelles correspondent de nombreuses tensions : stabilité vs précarité, solidarité vs concurrence, appui organisationnel vs abandon, clarté vs opacité, sentiment de justice vs sentiment d’injustice, etc.

Les manquements scientifiques ne relèvent pas seulement de défaillances individuelles. Ils sont très souvent une réponse pragmatique, une adaptation, à des environnements de travail jugés problématiques – pression à la performance, injonctions contradictoires, incertitudes normatives.
Sur quels leviers agir ?
Il faut bien sûr continuer à former et à sensibiliser, mais on ne corrige pas les pratiques sans interroger les dispositifs qui les produisent. Cette tâche revient aux femmes et aux hommes de science bien sûr, mais aussi aux responsables des organismes de recherche, des agences de financements, des établissements d’enseignement supérieur, aux acteurs privés de la recherche et du développement, aux éditeurs scientifiques, ou encore aux parties prenantes des politiques scientifiques. Il s’agit d’interroger leurs pratiques et leurs processus de décision, afin d’identifier dans quelle mesure ils contribuent à produire ces pressions, ces injonctions, ces incertitudes.
L’OFIS doit à mon sens promouvoir et accompagner ce travail de diagnostic organisationnel. Il peut aussi compter sur les référents à l’intégrité scientifique – ils sont aujourd’hui près de 200. Ils sont chargés de sensibiliser et former les personnels, mais aussi de conduire l’instruction des dossiers de manquement. Ils sont aussi les mieux placés pour identifier les contradictions à l’œuvre dans la vie de leurs établissements. Ces derniers peuvent par exemple être très dynamiques sur la mise en place de structures dédiées à l’intégrité, et survaloriser dans le même temps les indicateurs quantitatifs dans les recrutements ou l’évaluation du personnel. ll revient aux référents de qualifier ces injonctions contradictoires pour mieux les mettre en lumière.
Quelles sont aujourd’hui les priorités que vous vous êtes fixées à la tête de l’OFIS ?
J’ai eu l’occasion de présenter ma feuille de route pour les cinq années à venir devant le conseil d’orientation de l’OFIS en novembre dernier. Elle distingue les actions récurrentes – par exemple la production d’un rapport bisannuel sur les manquements à l’intégrité – des actions ciblées.
L’OFIS entend pleinement jouer son rôle d’observatoire, en produisant un état des lieux approfondi pour la France et en contribuant à identifier les évolutions nécessaires
L’une des actions ciblées concerne la recherche privée, et la transférabilité des enjeux d’intégrité vers la R&D. Contrairement à une idée reçue, l’entrée de l’intégrité dans la loi concerne l’ensemble des activités de recherche. Or, aujourd’hui, l’essentiel de l’effort de recherche est porté par le secteur privé. La question est donc de savoir comment l’intégrité peut y être rendue visible et évaluée, en cohérence avec l’engagement financier de l’État, notamment via le crédit impôt recherche.
Une deuxième action porte sur l’édition scientifique. Par-delà l’annonce de la création de services dédiés, que font concrètement les grands groupes internationaux comme les éditeurs nationaux pour se saisir des enjeux d’intégrité ? Comment détectent-ils les revues problématiques ? Comment gèrent-ils les demandes de correction ou de rétractation ? Comment forment-ils leurs équipes ? Quels outils déploient-ils ? L’OFIS entend pleinement jouer son rôle d’observatoire, en produisant un état des lieux approfondi pour la France et en contribuant à identifier les évolutions nécessaires.
Aux États-Unis, le décret présidentiel Restoring Gold Standard Science a statué en mai 2025 sur les normes que devait respecter la science pour être considérée comme intègre. Que pensez-vous de cette initiative ?
Le Restoring Gold Standard Science américain est à mettre en contraste avec ce qui a été fait en France : les règles ne sont pas laissées à l’appréciation de la communauté scientifique, mais dictées par un décret présidentiel. C’est une forme d’ingérence politique, qui vient s’ajouter à toutes celles recensées depuis le début de l’année aux États-Unis.
Par ailleurs, si la plupart des règles mobilisées paraissent au premier abord raisonnables, leur accumulation est problématique. De nombreux domaines de recherche ne pourront respecter l’ensemble des critères, notamment parce que tous n’ont pas le même rapport intrinsèque à la reproductibilité ou à la recherche expérimentale. En faisant de l’intégrité un idéal inatteignable, le Restoring Gold Standard Science participe d’une volonté de décrédibiliser et de disqualifier une grande partie de la communauté académique.
Enfin, il faut souligner le cœur du dispositif, que le conseiller scientifique de Donald Trump, Michael Kratsios, appelle « l’informed dissent », soit « une méfiance à l’égard du consensus aveugle et une valorisation du désaccord éclairé ». Pour être intègre au sens de ce standard, il faut donc être capable de donner le même poids aux opinions contradictoires. Appliqué à la recherche climatique, cela signifie que l’on devrait accorder la moitié des arguments à ceux qui nient l’effet des activités humaines sur le climat. L’intégrité devient alors un instrument rhétorique : sous couvert d’équilibre et d’ouverture, elle sert à réintroduire dans l’espace scientifique des thèses marginales ou disqualifiées, non pour leur valeur scientifique, mais pour leur utilité politique.

