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Covid-19 : « Les 16–25 ans sont les plus fragiles sur le plan psychique »

Bruno Falissard
Bruno Falissard
pédopsychiatre et professeur de santé publique à la faculté de médecine Paris-Sud

Que sait-on aujourd’hui de l’effet de la crise du Covid-19 sur la san­té men­tale des jeunes ?

Rien de très sur­prenant. Les don­nées sur le « moral des Français » pro­duites par San­té Publique France arrivent à des con­clu­sions logiques : en jan­vi­er 2021, près de 23% des per­son­nes souf­fraient d’anxiété et/ou de dépres­sion con­tre respec­tive­ment 13,5% et 10% en 2017 1.

Mais ce con­stat glob­al reste assez super­fi­ciel, parce que tout le monde n’a pas la même réac­tion face à la pandémie. Les jeunes, parce qu’ils ne sont pas aus­si « cristallisés » psy­chique­ment que les plus âgés, ont une san­té men­tale bien plus vari­able. Ils étaient par exem­ple plus effon­drés que la moyenne pen­dant le con­fine­ment, mais allaient mieux que les autres durant l’été.

Dans le cas des enfants, il est encore plus dif­fi­cile de pro­duire des don­nées sci­en­tifiques. Déjà parce que les études d’épidémiologie psy­chi­a­trique ne sont qua­si­ment jamais réal­isées sur les mineurs, mais aus­si parce qu’ils n’ont vécu l’épidémie qu’à tra­vers leurs par­ents. Un enfant de qua­tre ans con­finé avec des par­ents qui n’étaient pas angois­sés par la sit­u­a­tion ne s’est ain­si ren­du compte de presque rien.

Donc tout n’est pas tout noir ?

Non ! L’un des indices chiffrés dont nous dis­posons est le nom­bre d’hospitalisations pour ten­ta­tive de sui­cide ; et de jan­vi­er à août 2020, il a dimin­ué d’environ 8,5% par rap­port à la même péri­ode de l’année 2019 2. Il n’y a pas d’interprétation uni­voque de cette baisse, mais c’est une récur­rence : pen­dant les crises ou les guer­res, il y a moins de sui­cides. On appelle ça un « organ­isa­teur externe » : notre atten­tion se fixe sur cet évène­ment jusqu’à en oubli­er toutes les autres raisons, plus per­son­nelles, pour lesquelles nous étions angois­sés. C’est très humain et, para­doxale­ment, avoir un objet con­cret sur lequel se défouler peut per­me­t­tre d’aller mieux.

Pour les enfants, et si le cli­mat famil­ial était sain, le con­fine­ment a même par­fois été posi­tif. J’ai con­staté que des enfants autistes ou hyper­ac­t­ifs que je suiv­ais se sen­taient mieux durant cette péri­ode, notam­ment parce que l’école était pour eux une grande source d’angoisse. On a aus­si noté une plus grande disponi­bil­ité des par­ents pour leurs enfants : ils fai­saient les devoirs, jouaient à des jeux de société…

Ce con­stat est beau­coup plus nuancé pour les jeunes adultes. On répète qu’il faut pro­téger les plus frag­iles, mais encore faut-il savoir qui ils sont. Nous n’avons pas encore de don­nées chiffrées sur la sit­u­a­tion après sep­tem­bre 2020, mais les retours clin­iques sont clairs : sur le plan psy­chique, les plus frag­iles sont les 16–25 ans.

Les étu­di­ants et les jeunes act­ifs sont con­fron­tés à un marché du tra­vail sat­uré, qui ne leur offre aucune perspective.

Pourquoi spé­ci­fique­ment les 16–25 ans ? 

Parce qu’ils sont les plus exposés ! Les enfants con­tin­u­ent d’aller à l’école, de recevoir le sou­tien de leurs par­ents. Au con­traire, les étu­di­ants et les jeunes act­ifs sont con­fron­tés à un marché du tra­vail sat­uré, qui ne leur offre aucune per­spec­tive, et ils sont en plus privés de la vie sociale et sex­uelle absol­u­ment néces­saire à la con­struc­tion de leur iden­tité à cet âge. Et ça, per­son­ne ne le dit ! La sex­u­al­ité des jeunes n’est pas un paramètre nég­lige­able, c’est un fac­teur déstruc­turant, par­fois à l’origine de l’apparition de trou­bles du com­porte­ment ali­men­taire et de ten­ta­tives de suicide.

Le prob­lème prin­ci­pal pour cette tranche d’âge, c’est l’absence totale de recon­nais­sance de leurs sac­ri­fices. Le con­fine­ment était une sit­u­a­tion extrême­ment bru­tale sur le plan psy­chique, et il était des­tiné à pro­téger un seg­ment très par­ti­c­uli­er de la pop­u­la­tion : les per­son­nes très âgées. Et per­son­ne ne l’a avoué, per­son­ne n’a remer­cié les jeunes d’avoir joué le jeu alors que le Covid-19 n’est pas vrai­ment dan­gereux pour eux, et que leurs con­di­tions de vie (et de con­fine­ment) sont net­te­ment inférieures à celles des retraités. Le gou­verne­ment n’a pas fait de geste, en leur ouvrant par exem­ple l’accès au RSA.

Au con­traire, ils sont con­stam­ment rép­ri­mandés dans les médias. On leur reproche de faire la fête, de pren­dre des risques… Il y a donc une dou­ble-peine fla­grante. Con­traire­ment à ce que l’on déclare sou­vent, je ne pense pas qu’il y ait un « bash­ing » des per­son­nes âgées : on les pro­tège bien plus que les jeunes.

Vous craignez donc que cette sit­u­a­tion n’alimente un con­flit intergénérationnel ?

Les ten­sions généra­tionnelles sont des invari­ants anthro­pologiques, mais la sit­u­a­tion actuelle est par­ti­c­ulière­ment délétère. Dans mon méti­er de psy­chi­a­tre, la moitié du tra­vail c’est d’arriver à nom­mer les prob­lèmes : en refu­sant de recon­naître les efforts des jeunes – et en les cul­pa­bil­isant – on ali­mente un ressen­ti­ment qui est inquié­tant, et qui vient s’ajouter aux ques­tions de réchauf­fe­ment cli­ma­tique, dont on sous-estime le poids dans l’esprit des jeunes. Une enquête du Monde 3 a ain­si révélé que 56 % des sondés craig­nent un con­flit de généra­tions, et que 81 % esti­ment que « les jeunes et les étu­di­ants sont les plus mal pris en compte dans les déci­sions gou­verne­men­tales ». Il serait peut-être temps de faire un geste pour les remercier.

Propos recueillis par Juliette Parmentier
1https://​www​.san​tepubliq​ue​france​.fr/​e​t​u​d​e​s​-​e​t​-​e​n​q​u​e​t​e​s​/​c​o​v​i​p​r​e​v​-​u​n​e​-​e​n​q​u​e​t​e​-​p​o​u​r​-​s​u​i​v​r​e​-​l​-​e​v​o​l​u​t​i​o​n​-​d​e​s​-​c​o​m​p​o​r​t​e​m​e​n​t​s​-​e​t​-​d​e​-​l​a​-​s​a​n​t​e​-​m​e​n​t​a​l​e​-​p​e​n​d​a​n​t​-​l​-​e​p​i​d​e​m​i​e​-​d​e​-​c​o​v​i​d​-​1​9​#​b​l​o​c​k​-​2​49162
2« Hos­pi­tal­iza­tion for self-harm dur­ing the ear­ly months of the Covid-19 pan­dem­ic in France: a nation­wide study », Fab­rice Jol­lant, Adrien Rous­sot, Emmanuelle Cor­ru­ble, Jean-Christophe Chau­vet-Gelin­ier, Bruno Falis­sard, Yann Mikaeloff, Cather­ine Quan­tin https://​www​.medrx​iv​.org/​c​o​n​t​e​n​t​/​1​0​.​1​1​0​1​/​2​0​2​0​.​1​2​.​1​8​.​2​0​2​4​8​4​8​0​v​1​.​f​u​l​l​-text
3https://​www​.lemonde​.fr/​s​o​c​i​e​t​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​2​1​/​0​2​/​1​6​/​c​r​i​s​e​-​s​a​n​i​t​a​i​r​e​-​l​e​-​r​i​s​q​u​e​-​d​-​u​n​-​c​h​o​c​-​i​n​t​e​r​g​e​n​e​r​a​t​i​o​n​n​e​l​_​6​0​7​0​1​1​3​_​3​2​2​4​.html

Auteurs

Bruno Falissard

Bruno Falissard

pédopsychiatre et professeur de santé publique à la faculté de médecine Paris-Sud

Diplômé de l’École polytechnique, Bruno Falissard est directeur du CESP (centre INSERM de recherche en épidémiologie et santé des populations. Il a également été membre de l’Académie nationale de médecine et a été président de la IACAPAP (International association of child and adolescent psychiatry and allied professions).