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Dopamine, écrans, médicaments : que sait-on de ces nouvelles addictions ? 

Consommation de drogues et détournement de médicaments en hausse

avec Guillaume Airagnes, maître de conférence à l'Université Paris Cité et Amine Benyamina, professeur des universités à la faculté de médecine Paris Saclay
Le 8 janvier 2025 |
5 min. de lecture
guillaume airagnes
Guillaume Airagnes
maître de conférence à l'Université Paris Cité
Amine Benyamina
Amine Benyamina
professeur des universités à la faculté de médecine Paris Saclay
En bref
  • Les addictions sont largement répandues dans la population française : en 2020, 25,5 % des adultes fument quotidiennement et 10 % boivent au moins un verre d’alcool par jour.
  • L’addiction repose sur des critères comme le craving, la poursuite de la consommation malgré les dangers, ou encore un syndrome de sevrage à l’arrêt de la substance.
  • En France, les substances addictives les plus consommées sont le tabac (responsable de 75 000 décès par an), l’alcool (41 000 décès par an) et le cannabis.
  • Une augmentation nette de l’usage de drogues psychostimulantes est observée chez les adultes depuis 2010 et le détournement de médicaments à base d’opiacés augmente.
  • Les recherches actuelles se concentrent sur des études spécifiquement dédiées aux usagers de drogues, afin de mieux identifier les thérapies efficaces et adaptées à leurs profils.

Pre­mière cause de déré­gu­la­tion du cir­cuit de la récom­pense, les addic­tions res­tent mas­si­ve­ment ins­tal­lées dans la popu­la­tion fran­çaise. Notam­ment grâce à la consom­ma­tion géné­ra­li­sée de sub­stances psy­choac­tives bien légales : le tabac et l’alcool, qui repré­sentent les deux pre­mières causes de mor­ta­li­té pré­ma­tu­rée dans le pays. En 2020, ce sont près de 25,5 % des adultes qui fumaient quo­ti­dien­ne­ment (12 mil­lions de per­sonnes) et 10 % qui buvaient au moins un verre d’alcool par jour (5 mil­lions de personnes).

Mais aujourd’hui, le mot semble pou­voir s’appliquer à tout : addic­tion aux écrans, au sucre, au sport, au tra­vail, au sexe… qu’en est-il vrai­ment des addic­tions en France en 2025 ?

Une définition encadrée

Pre­miè­re­ment, pour par­ler d’addiction, il faut pré­sen­ter au moins 2 des 11 cri­tères énon­cés dans le Diag­nos­tic and Sta­tis­ti­cal Manual of Men­tal Disor­ders ou DSM‑5, par­mi les­quels : le cra­ving, un besoin impé­rieux de consom­mer la sub­stance ou de réa­li­ser l’activité ; la perte de contrôle sur la quan­ti­té et le temps dédié à la consom­ma­tion ; l’augmentation de la tolé­rance au pro­duit ; un fort désir de dimi­nuer les doses ; la pour­suite de l’usage mal­gré les dégâts ; ou encore la pré­sence d’un syn­drome de sevrage à l’arrêt bru­tal du com­por­te­ment addictif…

À ce jour, seules les dépen­dances aux sub­stances (tabac, alcool, can­na­bis, cocaïne, opium et déri­vés) ou aux jeux vidéo et jeux d’argent sont recon­nues comme des « addic­tions ». Les réseaux sociaux, l’hyperactivité sexuelle ou encore le sucre ne sont pas consi­dé­rés comme telles par manque de don­nées et de preuves scientifiques.

Trio de tête

En France, les sub­stances addic­tives les plus consom­mées res­tent le trio tabac, alcool et can­na­bis. Les deux pre­mières sont res­pon­sables res­pec­ti­ve­ment de 75 000 et 41 000 morts par an. Des chiffres ter­ri­fiants, connus mais invi­si­bi­li­sés à force d’habitude.

Dans une tri­bune publiée le 20 octobre 2024 der­nier1, le méde­cin Ber­nard Bas­set, pré­sident de l’association Addic­tions France, et le psy­chiatre addic­to­logue Amine Benya­mi­na, pré­sident de la Fédé­ra­tion Fran­çaise d’Addictologie (FFA), ont pro­po­sé une série de mesures asso­ciant san­té publique et dette de l’État, en taxant par exemple les bois­sons en fonc­tion du degré d’alcool, ou en ins­tau­rant un prix mini­mum par bois­son en sui­vant le modèle écos­sais. « En France, on a un vrai pro­blème cultu­rel avec l’alcool et des lob­bies très puis­sants, témoigne Amine Benya­mi­na. Toutes les poli­tiques publiques de pré­ven­tion sont étouf­fées ou cen­su­rées. » Pour­tant, selon les don­nées recueillies par la cohorte épi­dé­mio­lo­gique Constances2, qui comp­tait près de 200  000 per­sonnes en 2018, 19,8 % des hommes et 8 % des femmes auraient un usage dan­ge­reux de l’alcool dans la popu­la­tion active.

Hausse des psychostimulants

Si le pro­blème per­siste, il évo­lue néan­moins. En com­men­çant par un point posi­tif majeur rele­vé par Guillaume Airagnes, direc­teur de l’Observatoire Fran­çais des Drogues et des Ten­dances addic­tives (OFDT) et doc­teur en psy­chia­trie et addic­to­lo­gie : « La consom­ma­tion géné­rale des sub­stances comme le tabac ou l’alcool est à la baisse chez les jeunes depuis 2010. » Avec mal­gré tout un bémol au moment du Covid, où plu­sieurs acti­vi­tés addic­tives ont été en hausse pen­dant le confi­ne­ment3.

En revanche, une aug­men­ta­tion nette de l’usage de drogues psy­cho­sti­mu­lantes est obser­vée chez les adultes depuis 2010, « bien que les niveaux d’usage en popu­la­tion géné­rale res­tent incom­pa­ra­ble­ment plus faibles que ce qu’on peut avoir avec le tabac, l’al­cool ou le can­na­bis » rap­pelle Guillaume Airagnes. 

Ces sub­stances, comme l’ecstasy, ont béné­fi­cié d’une forte bana­li­sa­tion de leur image. C’est éga­le­ment le cas de la cocaïne, dont la dis­po­ni­bi­li­té n’a ces­sé d’augmenter en dix ans, autre­fois mar­queur social d’une caté­go­rie éco­no­mique aisée. En 2021, 26,5 tonnes de cocaïne ont été sai­sies, soit une aug­men­ta­tion de 67 % par rap­port à 2018. « La cocaïne béné­fi­cie du sté­réo­type tenace qu’elle ne pro­dui­rait pas de dépen­dance. En réa­li­té, si les signes de sevrage phy­sique sont presque inexis­tants, c’est un des pro­duits les plus tyran­nique psy­cho­lo­gi­que­ment, avec des cra­vings extrê­me­ment puis­sants » décrit Amine Benya­mi­na, éga­le­ment chef de ser­vice psy­chia­trie et addic­to­lo­gie de l’hôpital Paul-Brousse à Paris. Une aug­men­ta­tion qui devrait se main­te­nir. Le confi­ne­ment de 2020 a en effet démon­tré les capa­ci­tés d’adaptation du tra­fic de drogue, avec des ser­vices de livrai­son à domi­cile, du mar­ke­ting, des packa­gings attrac­tifs, l’utilisation des réseaux sociaux et des mes­sa­ge­ries ins­tan­ta­nées ou encore des paie­ments en cryptomonnaie…

Le mésusage des médicaments comme nouvelle drogue

Autres évo­lu­tions plus mécon­nues : le détour­ne­ment de l’usage thé­ra­peu­tique de cer­tains médi­ca­ments à base d’opiacés, comme la codéine ou le tra­ma­dol. Des déri­vés mor­phi­niques avec un effet antal­gique moins impor­tant que la mor­phine. « Para­doxa­le­ment, cela leur donne un pou­voir addic­tif plus éle­vé, explique Guillaume Airagnes. Comme les effets psy­choac­tifs sont moins intenses, cela induit une consom­ma­tion com­pul­sive plus impor­tante. » Les més­usages de ces médi­ca­ments sont connus depuis une dizaine d’années et res­tent sous haute sur­veillance, bien qu’ils ne concernent encore qu’une part « très réduite des usa­gers » tem­père encore le direc­teur de l’OFDT.

Dans son ser­vice, Amine Benya­mi­na voit éga­le­ment pas­ser de nou­veaux types de més­usages médi­ca­men­teux : « De façon plus mar­gi­nale mais tout aus­si pro­blé­ma­tique, il y a l’utilisation de la pré­ga­ba­line ou LYRICA. C’est un pro­duit qui est des­ti­né à trai­ter les dou­leurs neu­ro­pa­thiques ou les syn­dromes de stress post-trau­ma­tique. » Cet antal­gique, qui n’est cette fois pas un déri­vé mor­phi­nique, pos­sède lui aus­si un fort poten­tiel addic­tif, pous­sant les patients à pour­suivre leur consom­ma­tion au-delà des délais de prescription.

Pistes de recherche

Un des pre­miers pro­blèmes auquel se confrontent les soi­gnants est le manque d’information sur les consom­ma­teurs de drogues eux-mêmes. En effet, la majo­ri­té des don­nées sur l’addiction en France viennent d’enquêtes menées sur la popu­la­tion géné­rale pour plus de repré­sen­ta­ti­vi­té. Mais plus pour très long­temps ! En avril 2024 a été lan­cée la pre­mière e‑cohorte natio­nale ouverte uni­que­ment aux usa­gers de drogues : Com­PaRe Pra­tiques Addic­tives4. « Nous avons déjà plu­sieurs mil­liers d’inscrits, annonce Guillaume Airagnes, qui cha­peaute l’étude. La seule condi­tion pour être éli­gible est d’être un consom­ma­teur de sub­stance psy­choac­tive au moment de l’inclusion dans l’étude. Bien sûr, nous visons un sui­vi des par­ti­ci­pants pen­dant au moins 5 ans, indé­pen­dam­ment du main­tien de leur consom­ma­tion. »

Les réponses et le sui­vi sur le long terme vont per­mettre à Guillaume Airagnes et ses équipes d’explorer plu­sieurs pistes de recherche : la ques­tion des poly-consom­ma­tions, qui semble être la règle plus que l’exception ; les rela­tions entre les usages de drogues et la situa­tion éco­no­mique, démo­gra­phique ou pro­fes­sion­nelle ; l’étude du phé­no­mène de stig­ma­ti­sa­tion très fort chez ces consom­ma­teurs, etc. Ces don­nées per­met­tront éga­le­ment de mieux cibler les thé­ra­pies effi­caces et adap­tées en fonc­tion des profils. 

Dans son Guide pra­tique de psy­cho­thé­ra­pies les plus uti­li­sées en addic­to­lo­gie de mai 20225, la Fédé­ra­tion Fran­çaise d’Addictologie liste et hié­rar­chise les dif­fé­rentes thé­ra­pies selon leur per­ti­nence cli­nique. L’approche par les thé­ra­pies com­por­te­men­tales et cog­ni­tives (TCC) reste la plus plé­bis­ci­tée, avec une méthode adap­table aux addic­tions avec et sans sub­stances et des résul­tats solides confir­més par les études scientifiques.

Mais d’autres pistes de trai­te­ment sont en cours d’exploration, comme l’utilisation – sur­pre­nante – de déri­vés du LSD. « Les pre­miers résul­tats sont éton­nants et encou­ra­geants, se réjouit le pro­fes­seur Amine Benya­mi­na. Bien sûr, il est impor­tant de rap­pe­ler que ces études sont très enca­drées, aver­tit le pro­fes­seur, qui tra­vaille jus­te­ment avec son équipe sur l’effet de la psi­lo­cy­bine sur les addic­tions à l’alcool. À ne pas repro­duire chez soi. »

Sophie Podevin
1https://www.latribune.fr/opinions/l‑addictologie-au-secours-des-finances-publiques-1009300.html
2https://​www​.constances​.fr
3Rol­land B, Hae­se­baert F, Zante E, Benya­mi­na A, Hae­se­baert J, Franck N, Glo­bal Changes and Fac­tors of Increase in Caloric/Salty Food Intake, Screen Use, and Sub­stance Use During the Ear­ly COVID-19 Contain­ment Phase in the Gene­ral Popu­la­tion in France : Sur­vey Stu­dy, JMIR Public Health Sur­veill 2020;6(3):e19630, URL : https://​publi​chealth​.jmir​.org/​2​0​2​0​/​3​/​e​19630, DOI : 10.2196/19630
4https://​com​pare​.aphp​.fr/​p​r​a​t​i​q​u​e​s​_​a​d​d​i​c​t​ives/
5http://​www​.addic​to​lo​gie​.org/​w​p​-​c​o​n​t​e​n​t​/​u​p​l​o​a​d​s​/​2​0​2​2​/​0​8​/​F​F​A​-​G​u​i​d​e​_​p​s​y​c​h​o​t​h​e​r​a​p​i​e​s​-​2​0​2​2​_​0​5.pdf

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