Charles H. Bennett et Gilles Brassard ont reçu le prix A.M. Turing « pour leur rôle essentiel dans l’établissement des fondements de la science de l’information quantique et dans la transformation des communications sécurisées et de l’informatique ». Gilles Brassard est informaticien à l’Université de Montréal, au Canada, et Charles Bennett physicien chez IBM Research à Yorktown Heights, dans l’État de New York aux États-Unis.
Souvent qualifié de « prix Nobel de l’informatique », le prix A.M. Turing est décerné par l’Association for Computing Machinery1 (ACM) et est doté d’un million de dollars. Il porte le nom d’Alan Turing, le mathématicien britannique qui a posé les fondements mathématiques de l’informatique. Le prix est financé par Google.
Nous sommes nombreux à utiliser la cryptographie classique au quotidien — par exemple, pour transférer des informations sensibles telles que des coordonnées bancaires — et elle est devenue indispensable pour les réseaux informatiques et de communication modernes. Les informations envoyées sont gardées secrètes grâce à un algorithme de chiffrement combiné à une « clé » que l’expéditeur utilise pour transformer le message en une forme incompréhensible pour un espion. Le destinataire du message utilise ensuite la même clé avec un algorithme de déchiffrement pour le lire. Cependant, ce chiffrement standard présente un inconvénient majeur : les deux parties doivent connaître la clé et celle-ci doit être établie de manière sécurisée.
Établissement quantique de clés
C’est là qu’intervient la cryptographie quantique, ou établissement quantique de clés. Cela signifie Quantum Key Distribution, ou QKD en anglais, ce qui est une mauvaise appellation selon l’inventeur Gilles Brassard lui-même, qui considère qu’on devrait parler en anglais de Quantum Key Establishment. Ce processus exploite les propriétés quantiques des particules et permet d’établir des clés secrètes à l’aide de fibres de communication standard (ou encore de satellites). Ces clés seront par la suite utilisées par des processus de chiffrement classiques. La QKD est intrinsèquement sécurisée et permet de changer fréquemment les clés, ce qui rend la cryptanalyse beaucoup plus difficile, voire mathématiquement impossible si les clés obtenues par QKD sont aussi longues que les messages à transmettre.

C’est en 1984 que Charles Bennett et Gilles Brassard ont publié la première méthode d’établissement de clés secrètes codées dans de tels états quantiques. Dans leur désormais célèbre protocole « BB842 », ils représentaient un bit d’information par l’état de polarisation d’un photon unique — « 0 » lorsque le photon était polarisé horizontalement ou à 45°, par exemple, et « 1 » lorsqu’il était polarisé verticalement ou à −45°. Dans ce processus, l’expéditeur transmet une chaîne de photons uniques polarisés au destinataire. En effectuant ensuite une série de mesures et, suite à une discussion publique, ils sont en mesure d’établir une clé partagée et de vérifier si des informations ont été interceptées par un tiers malveillant en cours de route.
Charles Bennett et Gilles Brassard se sont appuyés sur les travaux du physicien Stephen Wiesner menés dans les années 19603. Wiesner avait réalisé que la nature quantique de particules telles que les photons — qui était jusqu’alors considérée comme un obstacle potentiel aux applications — pouvait en réalité être mise à profit.
Téléportation quantique
Leur percée suivante eut lieu en 1993, lorsqu’ils introduisirent le concept de téléportation quantique4 en collaboration avec d’autres collègues, dont un autre Québécois, Claude Crépeau. Il s’agit d’un moyen de transférer un état quantique d’une entité à une autre sans réellement envoyer de particule dans cet état.
La téléportation quantique est un élément essentiel de l’informatique et de la communication quantiques et repose sur l’intrication quantique. Cette « action fantomatique à distance » apparente (mais non pas réelle)5, pour reprendre les mots d’Albert Einstein lui-même, permet à deux particules ayant été en interaction — l’une appartenant à un émetteur et l’autre à un récepteur — de partager un état quantique et donc de rester liées d’une manière impossible en physique classique. Cela vaut quelle que soit la distance qui sépare les particules. L’intrication peut donc être utilisée pour médier le transport de l’information quantique de l’émetteur vers le récepteur.
Ce processus porte le nom accrocheur de téléportation parce que l’état de la particule chez l’émetteur est détruit par le processus de la mesure avant de pouvoir apparaître intact chez le destinataire.
Plus précisément, la téléportation quantique commence lorsque l’émetteur et le récepteur partagent une paire de particules intriquées (par exemple, des photons). L’émetteur fait ensuite interagir sa moitié de la paire intriquée avec une troisième particule dont l’état est inconnu. Il mesure ensuite le résultat de cette interaction et le communique au destinataire via un canal classique. Fort de cette information, le destinataire peut alors reconstituer l’état de la particule à l’état inconnu qui a été téléporté. Ce processus porte le nom accrocheur de téléportation parce que l’état de la particule chez l’émetteur est détruit par le processus de la mesure avant de pouvoir apparaître intact chez le destinataire.
La téléportation quantique a été démontrée expérimentalement pour la première fois en 1997, lorsque des chercheurs sont parvenus à téléporter la polarisation d’un photon. Depuis, ils sont parvenus à téléporter des états de spins atomiques, nucléaires et d’ions piégés, pour n’en citer que trois exemples. En 2022, un physicien a d’ailleurs reçu le prix Nobel de physique entre autres pour sa démonstration expérimentale de ce processus.
« Des idées visionnaires »
La téléportation quantique a permis de développer des systèmes de communication sécurisés et sera utilisée pour transférer des informations à l’intérieur d’un ordinateur quantique ainsi que pour transmettre des données d’un appareil à un autre. L’objectif ultime est d’utiliser les travaux de Charles Bennett et Gilles Brassard pour construire des réseaux quantiques et un Internet quantique capables de transmettre des informations quantiques entre les villes et au-delà, à l’instar de l’Internet d’aujourd’hui, qui sert à transmettre des informations classiques.
Outre la cryptographie et la communication quantiques, leurs travaux ont également eu un impact sur la conception d’algorithmes, le développement d’ordinateurs quantiques tolérants aux fautes et la physique mathématique. « Bennett et Brassard ont fondamentalement changé notre compréhension de l’information elle-même », déclare le président de l’ACM, Yannis Ioannidis, dans un communiqué de presse de l’ACM6. « Leurs idées ont repoussé les limites de l’informatique et ont déclenché des décennies de découvertes dans toutes les disciplines. La dynamique mondiale qui sous-tend aujourd’hui les technologies quantiques souligne l’importance durable de leurs contributions. »
« Les idées visionnaires de Charles Bennett et de Gilles Brassard ont jeté les bases de l’une des frontières les plus passionnantes de la science et de la technologie », ajoute Jeff Dean, directeur scientifique chez Google DeepMind et Google Research, dans le même communiqué de presse. « Leurs travaux continuent d’influencer à la fois la recherche fondamentale et l’innovation dans le monde réel. Google est fier de soutenir le prix ACM A.M. Turing et d’honorer les pionniers qui façonnent l’avenir de l’informatique. »