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Les nouveaux paradigmes du vieillissement

Dans une société de longévité les seniors sont plus qu’une « silver economy »

avec Anne-Marie Guillemard, professeure émérite de sociologie à l’Université de Paris-Cité
Le 29 juin 2022 |
5 min. de lecture
Anne-Marie Guillemard
Anne-Marie Guillemard
professeure émérite de sociologie à l’Université de Paris-Cité
En bref
  • De nombreux pays, notamment dans l’OCDE, s’inquiètent du « vieillissement » de leur population. Mais cette vision insiste sur les coûts et sur les effets négatifs.
  • Or la révolution de la longévité offre à la société des ressources, des compétences et des capacités, qu’il faut apprendre à optimiser comme ont su le faire les pays d’Europe du Nord.
  • Des politiques publiques d’« age management » à destination des entreprises permettent d’améliorer le taux d’emploi des seniors en leur offrant des perspectives réelles et soutenables.
  • Pour le grand âge, la question de l’autonomie appelle des réponses flexibles, sous la forme de paniers de services et de parcours différenciés en fonction des besoins, en privilégiant la prévention.
  • Aux politiques d’hier, segmentées par l’âge et figeant les statuts, on substituera des politiques du cycle de vie, organisant des modulations en fonction des besoins, des possibilités, des aspirations.

Com­ment vivra-t-on dans un monde plus vieux ?

Pour répondre à cette ques­tion, reve­nons sur l’idée qui la sous-tend : le vieillis­se­ment. En Europe, en Asie, et même au Bré­sil, la pyra­mide des âges change de forme : la part des plus de 65 ans s’accroît, celle des plus de 80 ans est désor­mais signi­fi­ca­tive. La ten­dance se pour­suit : les enfants qui naissent aujourd’hui auront de bonnes chances d’être centenaires.

Mais en par­lant de « vieillis­se­ment », on ne voit que les effets néga­tifs et on manque l’essentiel : la révo­lu­tion de la lon­gé­vi­té. L’espérance de vie à 60 ans, qui en Europe de l’Ouest était res­tée pra­ti­que­ment inchan­gée entre 1845 et 1945, a aug­men­té rapi­de­ment depuis la Seconde Guerre mon­diale. En France elle est de 28 ans pour les femmes et de 23 ans pour les hommes. Nous sommes entrés dans une « socié­té de longue vie ».

Aus­si per­met­tez-moi de refor­mu­ler : un monde plus vieux ? Non : des vies plus longues. Ce n’est pas la même chose. Mais appré­hen­der cette nou­velle réa­li­té n’a rien d’évident. Le pre­mier enjeu est de décons­truire les repré­sen­ta­tions, pour sai­sir les pro­messes de ce monde nou­veau au lieu de s’en affoler.

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Tout d’abord, la lon­gé­vi­té n’est pas une inca­pa­ci­té. C’est l’inverse : les retrai­tés vivent de plus en plus long­temps en bonne san­té. La ques­tion de la perte d’autonomie se pose de plus en plus tard. Ensuite, ne consi­dé­rer que le coût social des retrai­tés occulte la contri­bu­tion qu’ils peuvent appor­ter à la col­lec­ti­vi­té. Enfin, la pro­mo­tion de la « sil­ver eco­no­my » contri­bue à faus­ser la pers­pec­tive, en rédui­sant les seniors à leur pou­voir d’achat.

Sur quoi fon­der une nou­velle repré­sen­ta­tion et stra­té­gie d’action ?

Elle s’appuiera prin­ci­pa­le­ment sur deux élé­ments. Le pre­mier est de consi­dé­rer les seniors comme une res­source, le second est de mieux prendre en consi­dé­ra­tion la diver­si­té des situa­tions et des besoins à un même âge, ce qui inva­lide la pré­émi­nence de la ges­tion par l’âge des populations.

En pre­mier lieu, l’allongement de la vie dote les seniors de nou­velles res­sources qu’il faut s’efforcer d’optimiser au béné­fice de la socié­té tout entière. En France par­ti­cu­liè­re­ment, l’obsession du vieillis­se­ment et de la réduc­tion des risques et des coûts qu’il engendre a occul­té les apports pro­cu­rés par les pro­grès de la longévité.

Des sala­riés expé­ri­men­tés peuvent être un atout pour les entre­prises, à condi­tion qu’elles sachent entre­te­nir leurs com­pé­tences. Les capa­ci­tés des seniors peuvent aus­si s’exprimer dans le tra­vail infor­mel ou le béné­vo­lat. Elles créent de la valeur pour les entre­prises comme pour le pays.

L’urgence n’est pas de réfor­mer les retraites, mais de rendre attrac­tive et sou­te­nable la pro­lon­ga­tion de la vie au tra­vail afin d’optimiser les nou­velles capa­ci­tés des seniors au béné­fice de tous. Ce chan­ge­ment de regard et de stra­té­gie est par­ti­cu­liè­re­ment urgent en France où le taux d’emploi des 60–64 ans est le plus bas des pays de l’OCDE avec 33% contre 52% en moyenne et 70% pour la Suède. Il appel­le­rait des poli­tiques volon­ta­ristes de sou­tien et d’accompagnement des entre­prises pour les aider à offrir des pers­pec­tives réelles et sou­te­nables de tra­vail à leurs sala­riés en seconde par­tie de carrière.

Ce sont les qua­dra­gé­naires qu’il faut viser si l’on veut des quin­qua­gé­naires per­for­mants et des sexa­gé­naires actifs. À tous, il faut offrir un avenir.

Au nord de l’Europe, les pays qui ont pro­lon­gé l’ac­ti­vi­té ont mené des poli­tiques en amont et inves­ti sur les sala­riés : ce sont les qua­dra­gé­naires qu’il faut viser si l’on veut des quin­qua­gé­naires per­for­mants et des sexa­gé­naires actifs. À tous, il faut offrir un avenir.

La Fin­lande a fait un effort consi­dé­rable de for­ma­tion tout au long de la vie. Elle a mis en place dans les années 2000 un pro­gramme « age mana­ge­ment » en direc­tion des entre­prises et des mana­gers, pro­po­sant du conseil en s’appuyant sur des études. Par exemple, quand on amé­liore les condi­tions de tra­vail ou l’organisation du tra­vail dans un ate­lier ou un bureau, afin qu’elles soient plus adap­tées aux seniors, le retour sur inves­tis­se­ment peut être du double en matière de pro­duc­ti­vi­té du travail.

Vous évo­quiez la néces­si­té de rompre avec une concep­tion seg­men­tée et figée des âges de la vie et des poli­tiques correspondantes.

Le mode de ges­tion par l’âge des popu­la­tions n’est plus adap­té aux nou­veaux par­cours de vie flexibles et indi­vi­dua­li­sés que la socié­té de lon­gé­vi­té a fait émer­ger. Le cours de vie à trois temps suc­ces­sifs de la socié­té indus­trielle : for­ma­tion / emploi / retraite, a été bous­cu­lé par l’allongement de la vie et l’avènement d’une socié­té post-indus­trielle. Les séquences d’emploi, d’éducation, de vie fami­liale et de loi­sirs se com­binent désor­mais sans ordre à tous les âges.

L’avance en âge est deve­nue un pro­ces­sus conti­nu de construc­tion et de recons­truc­tion de soi au fil des épreuves ren­con­trées, qui dif­fèrent d’un indi­vi­du à l’autre. Dès lors il faut prendre en compte, pour répondre à leurs besoins, non pas l’âge des indi­vi­dus, mais la diver­si­té de leur par­cours. Un senior de 50 ans en paren­té tar­dive n’a pas la même vision de son départ en retraite que quel­qu’un dont les enfants sont déjà mariés.

En 1945, quand on a ins­ti­tué des régimes de retraite dans de nom­breux pays déve­lop­pés, tout le monde avait un par­cours de vie à peu près iden­tique. La prin­ci­pale variable était la lon­gueur des études. Mais tout le monde avan­çait au même rythme, avec des âges chro­no­lo­giques rela­ti­ve­ment standards.

Aujourd’hui, il faut aller vers une retraite choi­sie, avec un âge plan­cher rai­son­nable et des inci­ta­tions à conti­nuer. La Fin­lande et la Suède ont sup­pri­mé tout âge légal cou­pe­ret. Les Fin­lan­dais ont aug­men­té le taux d’emploi des 60–64 ans tout en conser­vant la pos­si­bi­li­té de par­tir à 61 ou 62 ans.

Poly­tech­nique Insights est par­te­naire de l’expo-capsule Bat­te­ries, du musée des Arts et Métiers.

La même logique s’applique-t-elle au grand âge, où l’on peut être rat­tra­pé par la ques­tion de l’autonomie ?

Oui : des besoins spé­ci­fiques appa­raissent alors. Mais cer­tains les connaissent, d’autres non. Et quand ils appa­raissent, ce n’est pas au même âge. Enfin, ils peuvent appe­ler des réponses très variées en matière d’hébergement et de ser­vices associés.

Là encore on a du mal à répondre à la diver­si­té des situa­tions. Les poli­tiques créent des droits mono­li­thiques qui s’ouvrent à tel ou tel âge. Les indi­vi­dus se foca­lisent sur des besoins qui ne les concer­ne­ront que quelques années de leur vie – le temps de séjour moyen dans un Ehpad ne dépasse pas trois ans. Tout cela crée des rigi­di­tés  et des réponses inadé­quates quand il fau­drait de la sou­plesse et des capa­ci­tés de choi­sir dans des paniers de services.

Sur quelles bases orga­ni­ser de nou­velles politiques ?

Il faut les pen­ser comme des poli­tiques du cycle de vie, en s’appuyant sur plu­sieurs élé­ments.  Le pre­mier est d’en finir avec les poli­tiques seg­men­tées par l’âge, en orga­ni­sant des modu­la­tions en fonc­tion des besoins, des pos­si­bi­li­tés, des aspirations.

Deuxième élé­ment, pri­vi­lé­gier une approche pré­ven­tive plu­tôt que cura­tive. Sur l’employabilité des « jeunes » seniors, sur les fra­gi­li­tés des plus âgés (iso­le­ment, dénu­tri­tion), mieux vaut agir en amont pour être effi­cace. L’allongement de la vie impose de pri­vi­lé­gier le pré­ven­tif sur le curatif.

Troi­sième élé­ment, éven­tail des choix. Plus on aspire à pou­voir gou­ver­ner sa vie, plus il faut ouvrir des choix de vie. Cela joue notam­ment sur les par­cours rési­den­tiels, qui devraient être flui­di­fiés et faci­li­tés. Des poli­tiques bien conçues per­met­traient de libé­rer une épargne aujourd’hui blo­quée dans un patri­moine immo­bi­lier par crainte de la dépen­dance, pour l’orienter vers des inves­tis­se­ments pro­duc­tifs. Ouvrir des choix pour nos aînés béné­fi­cie­rait à tous.

Propos recueillis par Richard Robert

Auteurs

Anne-Marie Guillemard

Anne-Marie Guillemard

professeure émérite de sociologie à l’Université de Paris-Cité

Anne-Marie Guillemard est membre émérite du Centre d’études des mouvements sociaux (EHESS) ainsi que membre du comité de rédaction de Ageing and Society et siège à titre d’expert au Conseil d’Orientation des Retraites. Elle est une spécialiste reconnue des comparaisons internationales portant sur la protection sociale, les systèmes de retraite et l’emploi. Parmi ses nombreux ouvrages, on citera notamment Allongement de la vie. Quels défis ? Quelles politiques ? (dir., avec E. Mascova, La Découverte, 2017) et Social Policies and Citizenship: The Changing Landscape (dir., avec A. Evers, Oxford University Press, 2013).

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