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Dans une société de longévité les seniors sont plus qu’une « silver economy »

Anne-Marie Guillemard
Anne-Marie Guillemard
professeur émérite de sociologie à l’Université de Paris-Cité
En bref
  • De nombreux pays, notamment dans l’OCDE, s’inquiètent du « vieillissement » de leur population. Mais cette vision insiste sur les coûts et sur les effets négatifs.
  • Or la révolution de la longévité offre à la société des ressources, des compétences et des capacités, qu’il faut apprendre à optimiser comme ont su le faire les pays d’Europe du Nord.
  • Des politiques publiques d’« age management » à destination des entreprises permettent d’améliorer le taux d’emploi des seniors en leur offrant des perspectives réelles et soutenables.
  • Pour le grand âge, la question de l’autonomie appelle des réponses flexibles, sous la forme de paniers de services et de parcours différenciés en fonction des besoins, en privilégiant la prévention.
  • Aux politiques d’hier, segmentées par l’âge et figeant les statuts, on substituera des politiques du cycle de vie, organisant des modulations en fonction des besoins, des possibilités, des aspirations.

Com­ment vivra-t-on dans un monde plus vieux ?

Pour répon­dre à cette ques­tion, revenons sur l’idée qui la sous-tend : le vieil­lisse­ment. En Europe, en Asie, et même au Brésil, la pyra­mide des âges change de forme : la part des plus de 65 ans s’accroît, celle des plus de 80 ans est désor­mais sig­ni­fica­tive. La ten­dance se pour­suit : les enfants qui nais­sent aujourd’hui auront de bonnes chances d’être centenaires.

Mais en par­lant de « vieil­lisse­ment », on ne voit que les effets négat­ifs et on manque l’essentiel : la révo­lu­tion de la longévité. L’espérance de vie à 60 ans, qui en Europe de l’Ouest était restée pra­tique­ment inchangée entre 1845 et 1945, a aug­men­té rapi­de­ment depuis la Sec­onde Guerre mon­di­ale. En France elle est de 28 ans pour les femmes et de 23 ans pour les hommes. Nous sommes entrés dans une « société de longue vie ».

Aus­si per­me­t­tez-moi de refor­muler : un monde plus vieux ? Non : des vies plus longues. Ce n’est pas la même chose. Mais appréhen­der cette nou­velle réal­ité n’a rien d’évident. Le pre­mier enjeu est de décon­stru­ire les représen­ta­tions, pour saisir les promess­es de ce monde nou­veau au lieu de s’en affoler.

Tout d’abord, la longévité n’est pas une inca­pac­ité. C’est l’inverse : les retraités vivent de plus en plus longtemps en bonne san­té. La ques­tion de la perte d’autonomie se pose de plus en plus tard. Ensuite, ne con­sid­ér­er que le coût social des retraités occulte la con­tri­bu­tion qu’ils peu­vent apporter à la col­lec­tiv­ité. Enfin, la pro­mo­tion de la « sil­ver econ­o­my » con­tribue à fauss­er la per­spec­tive, en réduisant les seniors à leur pou­voir d’achat.

Sur quoi fonder une nou­velle représen­ta­tion et stratégie d’action ?

Elle s’appuiera prin­ci­pale­ment sur deux élé­ments. Le pre­mier est de con­sid­ér­er les seniors comme une ressource, le sec­ond est de mieux pren­dre en con­sid­éra­tion la diver­sité des sit­u­a­tions et des besoins à un même âge, ce qui invalide la préémi­nence de la ges­tion par l’âge des populations.

En pre­mier lieu, l’allongement de la vie dote les seniors de nou­velles ressources qu’il faut s’efforcer d’optimiser au béné­fice de la société tout entière. En France par­ti­c­ulière­ment, l’obsession du vieil­lisse­ment et de la réduc­tion des risques et des coûts qu’il engen­dre a occulté les apports procurés par les pro­grès de la longévité.

Des salariés expéri­men­tés peu­vent être un atout pour les entre­pris­es, à con­di­tion qu’elles sachent entretenir leurs com­pé­tences. Les capac­ités des seniors peu­vent aus­si s’exprimer dans le tra­vail informel ou le bénévolat. Elles créent de la valeur pour les entre­pris­es comme pour le pays.

L’urgence n’est pas de réformer les retraites, mais de ren­dre attrac­tive et souten­able la pro­lon­ga­tion de la vie au tra­vail afin d’optimiser les nou­velles capac­ités des seniors au béné­fice de tous. Ce change­ment de regard et de stratégie est par­ti­c­ulière­ment urgent en France où le taux d’emploi des 60–64 ans est le plus bas des pays de l’OCDE avec 33% con­tre 52% en moyenne et 70% pour la Suède. Il appellerait des poli­tiques volon­taristes de sou­tien et d’accompagnement des entre­pris­es pour les aider à offrir des per­spec­tives réelles et souten­ables de tra­vail à leurs salariés en sec­onde par­tie de carrière.

Ce sont les quadragé­naires qu’il faut vis­er si l’on veut des quin­quagé­naires per­for­mants et des sex­agé­naires act­ifs. À tous, il faut offrir un avenir.

Au nord de l’Europe, les pays qui ont pro­longé l’ac­tiv­ité ont mené des poli­tiques en amont et investi sur les salariés : ce sont les quadragé­naires qu’il faut vis­er si l’on veut des quin­quagé­naires per­for­mants et des sex­agé­naires act­ifs. À tous, il faut offrir un avenir.

La Fin­lande a fait un effort con­sid­érable de for­ma­tion tout au long de la vie. Elle a mis en place dans les années 2000 un pro­gramme « age man­age­ment » en direc­tion des entre­pris­es et des man­agers, pro­posant du con­seil en s’appuyant sur des études. Par exem­ple, quand on améliore les con­di­tions de tra­vail ou l’organisation du tra­vail dans un ate­lier ou un bureau, afin qu’elles soient plus adap­tées aux seniors, le retour sur investisse­ment peut être du dou­ble en matière de pro­duc­tiv­ité du travail.

Vous évo­quiez la néces­sité de rompre avec une con­cep­tion seg­men­tée et figée des âges de la vie et des poli­tiques correspondantes.

Le mode de ges­tion par l’âge des pop­u­la­tions n’est plus adap­té aux nou­veaux par­cours de vie flex­i­bles et indi­vid­u­al­isés que la société de longévité a fait émerg­er. Le cours de vie à trois temps suc­ces­sifs de la société indus­trielle : for­ma­tion / emploi / retraite, a été bous­culé par l’allongement de la vie et l’avènement d’une société post-indus­trielle. Les séquences d’emploi, d’éducation, de vie famil­iale et de loisirs se com­bi­nent désor­mais sans ordre à tous les âges.

L’avance en âge est dev­enue un proces­sus con­tinu de con­struc­tion et de recon­struc­tion de soi au fil des épreuves ren­con­trées, qui dif­fèrent d’un indi­vidu à l’autre. Dès lors il faut pren­dre en compte, pour répon­dre à leurs besoins, non pas l’âge des indi­vidus, mais la diver­sité de leur par­cours. Un senior de 50 ans en par­en­té tar­dive n’a pas la même vision de son départ en retraite que quelqu’un dont les enfants sont déjà mariés.

En 1945, quand on a insti­tué des régimes de retraite dans de nom­breux pays dévelop­pés, tout le monde avait un par­cours de vie à peu près iden­tique. La prin­ci­pale vari­able était la longueur des études. Mais tout le monde avançait au même rythme, avec des âges chronologiques rel­a­tive­ment standards.

Aujourd’hui, il faut aller vers une retraite choisie, avec un âge planch­er raisonnable et des inci­ta­tions à con­tin­uer. La Fin­lande et la Suède ont sup­primé tout âge légal couperet. Les Fin­landais ont aug­men­té le taux d’emploi des 60–64 ans tout en con­ser­vant la pos­si­bil­ité de par­tir à 61 ou 62 ans.

La même logique s’applique-t-elle au grand âge, où l’on peut être rat­trapé par la ques­tion de l’autonomie ?

Oui : des besoins spé­ci­fiques appa­rais­sent alors. Mais cer­tains les con­nais­sent, d’autres non. Et quand ils appa­rais­sent, ce n’est pas au même âge. Enfin, ils peu­vent appel­er des répons­es très var­iées en matière d’hébergement et de ser­vices associés.

Là encore on a du mal à répon­dre à la diver­sité des sit­u­a­tions. Les poli­tiques créent des droits mono­lithiques qui s’ouvrent à tel ou tel âge. Les indi­vidus se focalisent sur des besoins qui ne les con­cerneront que quelques années de leur vie – le temps de séjour moyen dans un Ehpad ne dépasse pas trois ans. Tout cela crée des rigid­ités  et des répons­es inadéquates quand il faudrait de la sou­p­lesse et des capac­ités de choisir dans des paniers de services.

Sur quelles bases organ­is­er de nou­velles politiques ?

Il faut les penser comme des poli­tiques du cycle de vie, en s’appuyant sur plusieurs élé­ments.  Le pre­mier est d’en finir avec les poli­tiques seg­men­tées par l’âge, en organ­isant des mod­u­la­tions en fonc­tion des besoins, des pos­si­bil­ités, des aspirations.

Deux­ième élé­ment, priv­ilégi­er une approche préven­tive plutôt que cura­tive. Sur l’employabilité des « jeunes » seniors, sur les fragilités des plus âgés (isole­ment, dénu­tri­tion), mieux vaut agir en amont pour être effi­cace. L’allongement de la vie impose de priv­ilégi­er le préven­tif sur le curatif.

Troisième élé­ment, éven­tail des choix. Plus on aspire à pou­voir gou­vern­er sa vie, plus il faut ouvrir des choix de vie. Cela joue notam­ment sur les par­cours rési­den­tiels, qui devraient être flu­id­i­fiés et facil­ités. Des poli­tiques bien conçues per­me­t­traient de libér­er une épargne aujourd’hui blo­quée dans un pat­ri­moine immo­bili­er par crainte de la dépen­dance, pour l’orienter vers des investisse­ments pro­duc­tifs. Ouvrir des choix pour nos aînés béné­ficierait à tous.

Propos recueillis par Richard Robert

Auteurs

Anne-Marie Guillemard

Anne-Marie Guillemard

professeur émérite de sociologie à l’Université de Paris-Cité

Anne-Marie Guillemard est membre émérite du Centre d’études des mouvements sociaux (EHESS) ainsi que membre du comité de rédaction de Ageing and Society et siège à titre d’expert au Conseil d’Orientation des Retraites. Elle est une spécialiste reconnue des comparaisons internationales portant sur la protection sociale, les systèmes de retraite et l’emploi. Parmi ses nombreux ouvrages, on citera notamment Allongement de la vie. Quels défis ? Quelles politiques ? (dir., avec E. Mascova, La Découverte, 2017) et Social Policies and Citizenship: The Changing Landscape (dir., avec A. Evers, Oxford University Press, 2013).