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Pourquoi les inégalités se transmettent d’une génération à l’autre

L’école, reproductrice de destins sociaux

avec Guillaume Hollard, professeur d’économie à l’École polytechnique (IP Paris) et Camille Peugny, professeur de sociologie à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
Le 29 novembre 2024 |
5 min. de lecture
Guillaume Hollard
Guillaume Hollard
professeur d’économie à l’École polytechnique (IP Paris)
Camille Peugny
Camille Peugny
professeur de sociologie à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
En bref
  • En France, les inégalités scolaires se creusent tout au long de la scolarité et favorisent la reproduction sociale.
  • La filiarisation des cursus est socialement marquée : au lycée, environ 80 % des élèves issus de milieux favorisés poursuivent en 2nde générale et technologique, contre 36 % des élèves d’origine modeste.
  • Le système éducatif français s'est construit autour de la sélection des futures élites et le budget consacré à l’enseignement maternelle et primaire est moins élevé que la moyenne de l’OCDE, selon le sociologue Camille Peugny.
  • Pour lutter contre ces inégalités, le sociologue préconise d’investir davantage dans le premier et le second cycle d’enseignement, ainsi que de défendre l’idée d’une éducation tout au long de la vie.
  • Une expérience montre qu’informer les élèves de leur position réelle dans la distribution des notes influence leurs choix et contribue à corriger la sous-confiance observée chez les jeunes filles et les élèves issus des milieux les plus défavorisés.

La France a la solide répu­ta­tion d’être une mau­vaise élève en matière d’inégalités sco­laires. « Comme dans tous les pays, les élèves arrivent inégaux à l’école pri­maire : les enfants issus des milieux modestes maî­trisent par exemple moins de mots que ceux issus de milieux favo­ri­sés. Mais contrai­re­ment à d’autres pays, l’école fran­çaise ne par­vient pas à réduire cet écart. Au contraire, il se creuse tout au long de la sco­la­ri­té » com­mente Camille Peu­gny. Et dans un pays où le plus haut diplôme obte­nu joue un rôle cru­cial dans le sta­tut social, ces inéga­li­tés se pro­longent en repro­duc­tion sociale. « Sept enfants de cadre sur dix exercent un emploi d’encadrement. À l’inverse, sept enfants d’ouvrier sur dix occupent un emploi d’exécution » pour­suit le chercheur.

Le rap­port France Stra­té­gie 2023 « Sco­la­ri­tés. Poids des héri­tages1 », détaille les nom­breux déter­mi­nants sociaux qui pèsent sur la réus­site des enfants et leur choix de cur­sus, condui­sant à une sédi­men­ta­tion des inéga­li­tés tout au long du par­cours sco­laire. Par­mi eux, le capi­tal éco­no­mique des parents, qui per­met de béné­fi­cier de sou­tien sco­laire en cas de besoin et d’aides finan­cières fami­liales pour la pour­suite en études supé­rieures ; la mobi­li­té géo­gra­phique qui donne l’occasion de rejoindre des éta­blis­se­ments plus variés ; le capi­tal infor­ma­tion­nel qui ouvre le panel de voies envi­sa­gées ou encore les aspi­ra­tions per­son­nelles, par­fois auto-cen­su­rées dans les milieux les plus défa­vo­ri­sés. La capa­ci­té à se pro­je­ter dans l’avenir a elle aus­si une influence. « De nom­breuses enquêtes ont mon­tré qu’à chaque palier d’orientation, les familles doivent anti­ci­per les résul­tats tou­jours plus loin­tains des inves­tis­se­ments consen­tis. Quand vous êtes en situa­tion de pré­ca­ri­té, la vie res­semble à une suite d’épreuves à tra­ver­ser, et votre capa­ci­té à vous pro­je­ter dans l’avenir est limi­tée » com­mente Camille Peugny.

Une filiarisation des cursus socialement marquée

Les der­nières décen­nies ont pour­tant connu une mas­si­fi­ca­tion de la sco­la­ri­sa­tion, et tous les milieux socio-éco­no­miques ont inté­gré l’importance de faire les études les plus longues pos­sibles2. En 1950, 5 % des jeunes obte­naient le bac. Ils sont près de 80 % aujourd’hui, et la moi­tié d’entre eux pour­suit ses études dans l’enseignement supé­rieur. « Mais cette démo­cra­ti­sa­tion est, comme le sou­ligne le socio­logue Pierre Merle, ségré­ga­tive. Au col­lège, au lycée et au-delà, les filières ouvrant aux postes plus qua­li­fiés sont très majo­ri­tai­re­ment sui­vies par les jeunes les plus favo­ri­sés » pour­suit Camille Peugny.

Ce ren­for­ce­ment pro­gres­sif des inéga­li­tés com­mence très tôt. Le rap­port France Stra­té­gie montre qu’à l’entrée en 6ème, 19,4 % des élèves d’origine modeste (35 % des élèves selon la défi­ni­tion adop­tée par les autrices) ont déjà connu un redou­ble­ment, contre 8,3 % des élèves favo­ri­sés (30 % des élèves). À l’entrée au lycée, envi­ron 80 % des élèves favo­ri­sés pour­suivent en 2nde géné­rale et tech­no­lo­gique, tan­dis que les élèves d’origine modeste ne sont que 36 % dans cette filière. L’écart se creuse encore en Ter­mi­nale, où l’on trouve par exemple près de 35 % d’élèves d’origine favo­ri­sés en S, répu­tée la filière condui­sant aux emplois les plus qua­li­fiés, contre seule­ment 7,5 % des élèves d’origine modeste.

Quant aux classes pré­pa­ra­toires, elles sont occu­pées pour plus des deux tiers par des élèves d’origine très favo­ri­sée, 40 % des élèves sont des filles (30 % en filières scien­ti­fiques), et les fran­ci­liens repré­sentent 32 % des effec­tifs3. Les écarts se creusent encore si l’on consi­dère l’intégration des écoles les plus pres­ti­gieuses. « À notes égales au bac, un ancien lycéen pari­sien a six fois plus de chances d’entrer dans les écoles les plus pres­ti­gieuses, comme Poly­tech­nique, HEC ou l’ENS Ulm, qu’un ancien lycéen en pro­vince » explique Guillaume Hollard.

L’école parfaitement égalisatrice, un mythe à dépasser ?

Mais pour­quoi la France, qui consacre 5,4 % de son PIB aux éta­blis­se­ments sco­laires, tous niveaux confon­dus (contre 4,9 % en moyenne au sein de l’OCDE), ne par­vient-elle pas à enrayer les inéga­li­tés ? Et sur­tout, com­ment remettre en route une méca­nique qui semble grip­pée ? Une lit­té­ra­ture abon­dante tente de répondre à cette double ques­tion, avec des approches diverses.

Pour le socio­logue Camille Peu­gny, « nous sommes pro­fon­dé­ment mar­qués par le modèle de l’école de la Répu­blique, éga­li­sa­trice et éman­ci­pa­trice, cen­sée ne récom­pen­ser que le mérite des élèves, qui s’est impo­sé à la fin du XIXe siècle. Nous avons du mal à faire le deuil de ce mythe ». Selon lui, le sys­tème fran­çais serait en fait construit sur un objec­tif majeur : sélec­tion­ner dès les pre­miers âges l’élite de demain. Il en veut pour preuves la ten­dance très pré­coce à l’évaluation dans le sys­tème fran­çais et la répar­ti­tion des flux finan­ciers vers les dif­fé­rents degrés de l’enseignement, le bud­get consa­cré au seul ensei­gne­ment mater­nelle et pri­maire étant en France moins éle­vé que la moyenne de l’OCDE. « À cet objec­tif prin­ci­pal de sélec­tion de l’élite s’ajoutent sans cesse de nou­veaux sous-objec­tifs, comme l’éducation à la citoyen­ne­té ou à la sécu­ri­té rou­tière. Nos attentes vis-à-vis du sys­tème sco­laire sont deve­nues déme­su­rées » ajoute le chercheur. 

Pour enrayer la sédi­men­ta­tion des inéga­li­tés, deux pistes paral­lèles seraient alors selon lui à pour­suivre : d’abord, inves­tir plus for­te­ment dans le pre­mier et le second cycle, afin notam­ment de limi­ter le décro­chage sco­laire pré­coce qui figure par­mi les prio­ri­tés natio­nales. Chaque année, autour de 8 % de jeunes quittent en effet le sys­tème sco­laire sans diplôme plus éle­vé que le bre­vet. Un pour­cen­tage infé­rieur à la moyenne de l’OCDE, mais qui reste socia­le­ment très mar­qué : 38 % des décro­cheurs ont des parents sans emploi ; 19 %, ouvriers non qua­li­fiés ou encore 13 %, employés ; alors que seule­ment 8 % sont issus de famille d’enseignants ou de cadres4. Deuxième piste : défendre une édu­ca­tion tout au long de la vie. Car au fond, « la vraie éga­li­té, c’est peut-être de faire en sorte que le des­tin de cha­cun ne soit jamais figé » ajoute Camille Peugny.

L’IA pour lutter contre la sous-confiance

Guillaume Hol­lard et ses col­lègues du Centre de recherche en éco­no­mie et sta­tis­tiques (CREST), qui s’in­té­ressent plus spé­ci­fi­que­ment au manque de diver­si­té des filières scien­ti­fiques, abordent la ques­tion avec une autre approche dans le cadre d’un pro­jet sou­te­nu par la Fon­da­tion Poly­tech­nique.  « Tout le monde s’ac­corde à dire que le sys­tème sco­laire ren­force les inéga­li­tés, mais il y a rare­ment un consen­sus sur les actions à mener. L’une des rai­sons réside dans le fait que l’on manque d’ar­gu­ments soli­de­ment éta­blis pour pré­co­ni­ser telle ou telle mesure, d’au­tant qu’en France, les réformes font rare­ment l’ob­jet d’ex­pé­ri­men­ta­tions en amont ou d’é­va­lua­tions a pos­te­rio­ri » explique Guillaume Hol­lard. Les cher­cheurs ont donc cher­ché à iden­ti­fier dans la lit­té­ra­ture les actions concrètes pour les­quelles un béné­fice en matière de lutte contre les inéga­li­tés a été démon­tré d’une manière scien­ti­fi­que­ment robuste. Par­mi les pistes rete­nues figure par exemple une expé­rience ran­do­mi­sée ayant mon­tré qu’in­for­mer les élèves, à des moments clés de l’o­rien­ta­tion, de leur posi­tion réelle dans la dis­tri­bu­tion de notes avait une influence notable sur leurs choix, et contri­buait à cor­ri­ger signi­fi­ca­ti­ve­ment la sous-confiance dont témoignent les jeunes filles et les élèves issus des milieux les plus défa­vo­ri­sés5.

En s’ap­puyant sur les don­nées mas­sives dis­po­nibles via les logi­ciels de vie sco­laire et sur des tech­niques d’IA, Guillaume Hol­lard et ses col­lègues se pro­posent donc de mettre à dis­po­si­tion des chefs d’é­ta­blis­se­ment un outil qui per­met­tra d’in­for­mer les élèves, au moment des choix d’op­tions ou d’o­rien­ta­tion en fin de 2nde, de 1ère et de Ter­mi­nale, de leur taux de réus­site pré­vi­sibles dans dif­fé­rentes filières. Un par­te­na­riat a déjà été noué avec Index Édu­ca­tion, la socié­té qui édite le logi­ciel de vie sco­laire Pro­note uti­li­sé par la majo­ri­té des col­lèges et lycées, et une ver­sion bêta de l’ou­til devrait être tes­tée dès la ren­trée 2025–2026 sur de pre­miers échan­tillons d’élèves.

Anne Orliac
1Johan­na Barasz et Peg­gy Furic, La force du des­tin : poids des héri­tages et par­cours sco­laires, Note d’analyse France Stra­té­gie n°125, sep­tembre 2023
2Tris­tan Poul­laouec, Le diplôme, arme des faibles. Les familles ouvrières et l’é­cole, La Dis­pute, coll. « L’en­jeu sco­laire », 2010, 147 p., EAN : 9782843031922.
3https://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/sites/default/files/2024–02/nf-sies-2024–03-31638.pdf
4Direc­tion de l’évaluation, de la pros­pec­tive et de la per­for­mance, L’état de l’Ecole, 2022 https://​www​.edu​ca​tion​.gouv​.fr/​E​t​a​t​E​c​o​l​e2022
5Camille Ter­rier & al. Confiance en soi et choix d’o­rien­ta­tion sur Par­cour­sup : ensei­gne­ments d’une inter­ven­tion ran­do­mi­sée, Notes Ins­ti­tut des Poli­tiques Publiques n°93, juillet 2023 https://www.ipp.eu/wp-content/uploads/2023/07/Note_IPP___confiance_orientation‑6.pdf

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