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Sommes-nous prêts pour une cyber-pandémie ?

4 000 combattants pour défendre le cyberespace

avec Sophy Caulier, journaliste indépendante
Le 3 mars 2021 |
4min. de lecture
Didier Tisseyre
Didier Tisseyre
officier général « Commandant de la cyberdéfense » de l’État-major des armées
En bref
  • Selon la ministre des Armées (Florence Parly), la France aurait été ciblée par plus de 800 cyberattaques durant les 9 premiers mois de l’année 2019.
  • Les attaquants peuvent aussi bien être des hackers indépendants que d’autres États.
  • Pour se défendre, l’État français a donc créé en 2017 le ComCyber, un corps d’armée spécifiquement dédié au cyberespace.
  • La France disposera d’ici 2025 de 4 000 « cyber-combattants », pour un budget d’1,6 milliard d’euros.
  • Tous les conflits – comme la lutte contre le djihadisme – ont aujourd’hui une dimension numérique : la cyberdéfense a donc aussi un volet offensif.

A l’ère du tout numé­rique, la Défense et les Armées sont elles aus­si pré­sentes dans le cybe­res­pace pour lut­ter contrer les attaques, tou­jours plus nom­breuses sur ce nou­veau ter­rain d’opérations.

La trans­for­ma­tion numé­rique de toutes les acti­vi­tés est syno­nyme d’un accrois­se­ment de la sur­face d’at­taque et d’ap­pa­ri­tion de nou­velles vul­né­ra­bi­li­tés pour les par­ti­cu­liers, les entre­prises, les ins­ti­tu­tions, mais aus­si pour le sec­teur de la Défense et les armées. De la même façon que les délin­quants ont inves­ti le cybe­res­pace, les groupes extré­mistes, les orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes ou des offi­cines agis­sant pour le compte d’É­tats – quand ce ne sont pas les États eux-mêmes – pro­fitent de cet espace déma­té­ria­li­sé et sans fron­tières où ils peuvent agir rapi­de­ment et brouiller les pistes durablement.

En octobre 2019, Flo­rence Par­ly, ministre des Armées, décla­rait que la France avait déjà été ciblée plus de 800 fois par des attaques infor­ma­tiques en seule­ment 9 mois*. Les objec­tifs de ces attaques sont les mêmes qu’a­vant l’ère numé­rique : espion­nage, désta­bi­li­sa­tion, sabo­tage, mani­pu­la­tion, etc. 

Si la cyber­dé­fense mili­taire n’a pas d’« armée », le Cybe­res­pace est désor­mais consi­dé­ré au même niveau que la Terre, la Mer, l’Air et l’Es­pace. Le minis­tère des Armées s’est ain­si doté en mai 2017 d’un Com­man­de­ment opé­ra­tion­nel dédié à la cyber­dé­fense, appe­lé le Com­Cy­ber. La loi de pro­gram­ma­tion mili­taire 2019–2025 lui a attri­bué un bud­get de 1,6 mil­liard d’eu­ros, et pré­voit le recru­te­ment de 1100 cyber-com­bat­tants. Quand on lui demande d’ex­pli­quer son rôle, le géné­ral Didier Tis­seyre, com­man­dant de la cyber­dé­fense à l’É­tat-major des armées, répond sans hési­ter : « Je suis payé pour être para­no. Notre rôle est de parer à tout ce qui pour­rait atteindre mili­tai­re­ment l’É­tat-nation ».

Le ton est don­né. « Aujourd’hui dans le cybe­res­pace, on n’est pas en temps de guerre ou en temps de paix, mais en temps de crise per­ma­nente ! », ajoute-t-il. Les mis­sions du Com­Cy­ber recouvrent deux grands volets : la Lutte infor­ma­tique Défen­sive (LID) et sa ver­sion Offen­sive (LIO). Com­battre les dji­ha­distes, par exemple, néces­site donc aujourd’hui des équipes au sol, dans les airs, mais aus­si dans le cyberespace.

Pour le Com­Cy­ber, il s’a­git de défendre les sys­tèmes d’in­for­ma­tion de toutes les enti­tés du minis­tère des Armées contre les attaques, mais éga­le­ment les sys­tèmes d’in­for­ma­tion des opé­ra­tions – c’est-à-dire tous les sys­tèmes embar­qués, que ce soit des sys­tèmes d’armes, des équi­pe­ments indus­triels, ou des sys­tèmes pour l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en éner­gie – car ces équi­pe­ments sont autant, sinon plus, sus­cep­tibles d’être atta­qués par le biais du numé­rique. En témoigne l’ex­pé­rience du minis­tère de la Défense amé­ri­cain, qui orga­nise depuis plu­sieurs années des chal­lenges pen­dant les­quels des « white hats », des pirates infor­ma­tique « éthiques », sont invi­tés à tes­ter la rési­lience de ses sys­tèmes de sécu­ri­té et à y débus­quer des failles. En 2019, il n’a fal­lu que 48 heures à des pirates ingé­nieux pour prendre le contrôle d’un avion de chasse de type F‑15. Il n’y a pas que dans les films que ces choses-là peuvent arriver !

Le minis­tère des Armées fran­çais pra­tique lui aus­si ces chasses aux vul­né­ra­bi­li­tés et aux failles de sécu­ri­té que l’on appelle des « bug boun­ties ». A une dif­fé­rence près : les hackers éthiques sont recru­tés par­mi les réser­vistes de la cyber­dé­fense et du per­son­nel civil et mili­taire du minis­tères des Armées.

À défis nou­veaux, orga­ni­sa­tions et méthodes nou­velles. Le minis­tère compte quelques 3 000 cyber-com­bat­tants – 4,000 sont pré­vus pour 2025 – dont aujourd’hui un tiers est rat­ta­ché direc­te­ment au Com­Cy­ber. Les deux autres tiers sont répar­tis dans dif­fé­rents ser­vices du minis­tère des Armées, ou affec­tés dans des ser­vices spé­cia­li­sés, comme l’ANSSI. Et contrai­re­ment à ce que l’on ima­gine, ils ne sont pas tous des experts du codage. « Certes, nous avons besoin de spé­cia­listes du numé­rique, mais aus­si d’ex­perts en géo­po­li­tique, en ingé­nie­rie sociale, en réseaux sociaux, en opé­ra­tions mili­taires, etc. », pré­cise Didier Tisseyre.

*Depuis la rédac­tion de cet article, le cabi­net Neus­tar a publié une étude esti­mant que le nombre de cybe­rat­taques au cours des 6 pre­miers mois de l’an­née 2020 était supé­rieur de 151% aux chiffres consta­tés pour la même période de l’an­née pré­cé­dente. La crise du Covid revêt donc éga­le­ment une dimen­sion informatique.

Les hôpi­taux, pre­mières vic­times de la cyber-pandémie

La mise à l’épreuve des centres hos­pi­ta­liers semble être un autre point com­mun entre pan­dé­mie réelle et cyber-pan­dé­mie. Selon le cabi­net de conseil PwC, le nombre de cybe­rat­taques visant des éta­blis­se­ments de san­té aurait ain­si aug­men­té de 500% au cours de l’année 2020 1. Durant le seul mois de février 2021, ce sont ain­si deux hôpi­taux fran­çais (Dax et Vil­le­franche-sur-Saône) qui ont été vic­times du ran­som­ware RYUK. Le virus a para­ly­sé pen­dant plu­sieurs semaines leurs sys­tèmes infor­ma­tiques et encryp­té les fichiers des patients, les obli­geant à reve­nir en urgence au papier et au stylo. 

Si ces pira­tages ne se sont pas tra­duits par des décès – comme ça a été le cas en sep­tembre 2020 à Düs­sel­dorf, où une cybe­rat­taque a empê­ché l’opération d’une patiente en état cri­tique – leur dan­ge­ro­si­té semble croître. Pour y faire face, les gou­ver­ne­ments com­mencent ain­si à déblo­quer des fonds. Aux États-Unis, le Medi­cal Device Safe­ty Action Plan annon­cé en 2018 a pour ambi­tion de moder­ni­ser et de sécu­ri­ser les appa­reils numé­riques uti­li­sés dans les ser­vices médi­caux du pays. Le gou­ver­ne­ment fran­çais a quant à lui pré­sen­té un bud­get de 350 mil­lions d’eu­ros des­ti­né à aug­men­ter le nombre d’audits et de for­ma­tions infor­ma­tiques dans les hôpitaux.

1 “Glo­bal top health indus­try issues : Defi­ning the heal­th­care of the future” : https://​www​.pwc​.com/​g​x​/​e​n​/​i​n​d​u​s​t​r​i​e​s​/​h​e​a​l​t​h​c​a​r​e​/​t​o​p​-​h​e​a​l​t​h​-​i​n​d​u​s​t​r​y​-​i​s​s​u​e​s​.html

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