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Les innovations « bas carbone » du fret maritime

Comment réduire l’empreinte carbone du fret maritime ?

avec Anaïs Marechal, journaliste scientifique
Le 4 mai 2022 |
4min. de lecture
Eric-Foulquier
Eric Foulquier
enseignant-chercheur en géographie à l’Université Bretagne Occidentale
En bref
  • En 2018, le transport maritime a rejeté un peu plus d’un million de tonnes de CO 2 dans l’atmosphère. Ce qui représente 2,89 % des émissions anthropiques mondiales de ce gaz.
  • Le fret maritime occupe une place majeure au sein du commerce comme du développement économique mondial. En 2020, la flotte maritime mondiale comptait 99 800 navires, dont près de 54 000 navires marchands 2 transportant plus de 80 % des marchandises échangées à travers le monde.
  • Le volume de CO 2 émis par tonne de marchandise par kilomètre a déjà été réduit de 20 à 30 % entre 2008 et 2019 grâce, entre autres, à la modernisation des navires.
  • Cependant les émissions de GES du transport maritime ont augmenté de 30 % depuis 1990. La capacité du fret maritime est passée de 1 à 2 milliards entre 2006 et aujourd’hui, et il est prévu qu’elle atteigne 3 milliards d’ici 2030.

En 2018, le trans­port mari­time a reje­té un peu plus d’un mil­liard de tonnes de CO 2 dans l’atmosphère. Cela repré­sente 2,89 % des émis­sions anthro­piques mon­diales de ce gaz, d’après la der­nière esti­ma­tion 1. Le prin­ci­pal res­pon­sable de ces émis­sions contri­buant au chan­ge­ment cli­ma­tique ? Le fret mari­time. Il inclut le trans­port de véhi­cules, pas­sa­gers ou fri­go­ri­fiques, mais éga­le­ment des sec­teurs d’activité pesant plus dans l’empreinte car­bone, de par leur nombre d’unités et les ton­nages qui y sont enga­gés. Porte-conte­neurs, vra­quiers, pétro­liers, chi­mi­quiers, car­gos et gaziers sont à l’origine de 86,5 % des émis­sions liées au trans­port mari­time inter­na­tio­nal.  « Il faut noter que ces chiffres ne repré­sentent que la consom­ma­tion de car­bu­rant : ils ne prennent pas en compte l’ensemble des émis­sions, depuis la fabri­ca­tion des navires jusqu’au post-ache­mi­ne­ment des mar­chan­dises », sou­ligne Éric Foul­quier ensei­gnant-cher­cheur en géo­gra­phie à l’Université Bre­tagne Occidentale.

L’ensemble des gaz à effet de serre (GES) émis par le trans­port mari­time — dioxyde de car­bone (CO2), méthane (CH4) et pro­toxyde d’azote (N2O) — s’élève à 1 076 mil­liards de tonnes en 2018, en hausse de près de 10 % par rap­port à 2012. L’empreinte car­bone du sec­teur est majo­ri­tai­re­ment domi­née par le CO2, mais depuis quelques années, cer­taines évo­lu­tions sont obser­vables. En rai­son de l’abaissement de la limite de la teneur en soufre des car­bu­rants, la pro­por­tion de fioul lourd consom­mée est en baisse (- 7 % entre 2012 et 2018), au pro­fit du die­sel mari­time (+ 6 %) et du gaz natu­rel liqué­fié (+ 0,9 %). En consé­quence, les émis­sions de CO2 se sta­bi­lisent alors que celles de CH4 aug­mentent (voir article 2).

Le fret maritime, un circuit conséquent

Le fret mari­time occupe une place majeure au sein du com­merce et du déve­lop­pe­ment éco­no­mique mon­dial. En 2020, la flotte mari­time mon­diale comp­tait 99 800 navires, dont près de 54 000 navires mar­chands 2 trans­por­tant plus de 80 % — voire plus pour les pays les plus déve­lop­pés — des mar­chan­dises échan­gées à tra­vers le monde 3. Depuis 2015, au moins 10 mil­liards de tonnes de mar­chan­dises sont char­gées chaque année dans les dif­fé­rents ports du monde. « Il est inté­res­sant de noter que depuis 2013, les pays consi­dé­rés comme en déve­lop­pe­ment déchargent plus qu’ils ne chargent, ajoute Éric Foul­quier. Cela cor­res­pond sans doute à l’émergence d’une classe moyenne dans ces pays, confor­mé­ment à la tra­jec­toire de déve­lop­pe­ment dans laquelle ils s’inscrivent. » 

Sous le prisme de son empreinte cli­ma­tique, le fret mari­time est-il un mode de trans­port effi­cace ? Un porte-conte­neur émet 3 grammes de CO2 équi­valent par tonne par kilo­mètre, contre 80 pour un camion et 437 pour un avion-car­go 4. « Com­pa­rer les modes de trans­port selon cet indi­ca­teur mini­mise l’impact du fret mari­time, il est plus réa­liste de l’exprimer en valeur abso­lue, com­mente cepen­dant Éric Foul­quier. Cela n’a pas de sens de com­pa­rer ces modes de trans­ports : les filières sont dif­fé­rentes et ils sont sou­vent com­plé­men­taires pour la cir­cu­la­tion éco­no­mique mon­diale. »

Des par­ti­cules éga­le­ment émises dans l’atmosphère

Depuis 2005, date de l’adoption de la Conven­tion MARPOL, les émis­sions d’oxydes de soufre pro­ve­nant des navires sont régle­men­tées, et les seuils régu­liè­re­ment revus (les car­bu­rants sont désor­mais limi­tés à 0,5 % de teneur en soufre). Quatre zones de contrôle des émis­sions (ECA) — espaces mari­times dans les­quels la limite est por­tée à 0,1 % de teneur en soufre — ont été créées. Mal­gré ces mesures, l’OMI note une aug­men­ta­tion des émis­sions d’oxyde de soufre et de par­ti­cules atmo­sphé­riques. Cette pol­lu­tion a des effets nocifs sur la san­té humaine, cau­sant notam­ment des patho­lo­gies pul­mo­naires, mais éga­le­ment sur l’environnement en pro­vo­quant des pluies acides.

Une réduction des émissions possible

Dès lors, com­ment enga­ger la décar­bo­na­tion de ce sec­teur indis­pen­sable ? L’intensité car­bone des navires — le volume de CO2 émis par tonne de mar­chan­dise par kilo­mètre — a déjà été réduite de 20 à 30 % entre 2008 et 2019 5. Cela grâce au rem­pla­ce­ment des navires les plus anciens, l’achat de navires plus grands, mais aus­si de mesures tech­niques et opé­ra­tion­nelles. Depuis la crise finan­cière de 2008, une majo­ri­té d’armateurs ont adop­té le slow stea­ming, rédui­sant leur vitesse de 20 à 30 % entre 2008 et 2015, qui depuis reste stable. Alors qu’elle n’était pas du tout consi­dé­rée avant 2009, la consom­ma­tion éner­gé­tique est désor­mais la deuxième prio­ri­té envi­ron­ne­men­tale de l’Organisation des ports mari­times euro­péens 6, der­rière la qua­li­té de l’air. Elle est aus­si une pré­oc­cu­pa­tion finan­cière : en mul­ti­pliant par deux la vitesse d’un navire, sa consom­ma­tion de car­bu­rant quadruple. 

Mais ces efforts sont anéan­tis par la hausse des flux de mar­chan­dises : les émis­sions de GES du trans­port mari­time ont aug­men­té de 30 % depuis 1990 7. La capa­ci­té du fret mari­time est pas­sée de 1 à 2 mil­liards entre 2006 et aujourd’hui 8, et il est pré­vu qu’elle atteigne 3 mil­liards d’ici 2030 9. « Le trans­port mari­time n’est qu’une réponse aux besoins de notre socié­té, il est néces­saire d’agir sur les flux », assène Éric Foul­quier. D’ici 2050, l’Agence inter­na­tio­nale de l’énergie estime que les émis­sions de CO2 liées au fret devraient aug­men­ter de 135 % par rap­port aux niveaux de 2018 10, quand l’Organisation mari­time inter­na­tio­nale (OMI) l’évalue à +250 % d’ici 2035. « La mas­si­fi­ca­tion dans laquelle nous nous trou­vons doit être revue pro­fon­dé­ment au pro­fit de la démas­si­fi­ca­tion du monde mar­chand, qui est une uto­pie néces­saire à la mise en œuvre d’une tran­si­tion, avance le cher­cheur. Elle implique des cir­cuits plus courts, la mobi­li­sa­tion des petits ports orga­ni­sés autour de foyers urbains de taille moyenne. »

Les objectifs sont fixés

Pous­sé par les objec­tifs glo­baux de neu­tra­li­té car­bone, le contexte régle­men­taire change lui aus­si. D’ici 2050, l’OMI vise une réduc­tion de 50 % des émis­sions de GES du sec­teur par rap­port à 2008. L’Union euro­péenne affiche, elle, une volon­té beau­coup plus mar­quée : atteindre la neu­tra­li­té car­bone en 2050, après un pre­mier palier de réduc­tion de 50 % des émis­sions d’ici 2040 par rap­port à 1990. En 2020, le Par­le­ment euro­péen a ain­si voté l’inclusion du trans­port mari­time au sein du sys­tème d’échange de quo­tas d’émission de l’UE. La mesure devrait être effec­tive d’ici fin 2022. Le Fonds moné­taire inter­na­tio­nal estime cepen­dant « qu’une taxa­tion à 75 US $/tonne d’ici 2030 favo­ri­se­rait une réduc­tion de seule­ment 15 % des émis­sions actuelles 11. » 

Le sec­teur du trans­port mari­time peut faire le choix de s’appuyer sur de nom­breux leviers pour réduire ses émis­sions de CO2. Des mesures opé­ra­tion­nelles — la réduc­tion de la vitesse en pre­mier lieu, mais aus­si le rou­tage météo­ro­lo­gique ou des mesures glo­bales d’efficacité éner­gé­tique — offrent le poten­tiel de réduire de près d’un tiers les émis­sions de GES. Un poten­tiel impor­tant de décar­bo­na­tion repose enfin sur des solu­tions tech­no­lo­giques : modi­fi­ca­tion du desi­gn des navires, amé­lio­ra­tion de la machi­ne­rie, mais éga­le­ment l’intégration des éner­gies renou­ve­lables (car­bu­rants alter­na­tifs ou pro­pul­sion vélique) au mix énergétique.

1Inter­na­tio­nal mari­time orga­ni­za­tion, Fourth IMO green­house gas stu­dy 2020, 2021
2UNCTAD Stat, Flotte mar­chande par pays de pro­prié­té effec­tive en 2021, consul­té le 28 avril 2022 : https://​unc​tad​stat​.unc​tad​.org/
3Uni­ted nations confe­rence on trade and deve­lop­ment, Review of mari­time trans­port 2021
4 Éric Foul­quier, 2019, Trans­port mari­time et chan­ge­ments cli­ma­tiques, mise en pers­pec­tive en géo­gra­phie, Lamy le droit mari­time fran­çais, DMF n°815
5D’après l’OMI dans le livre blanc « La pro­pul­sion des navires par le vent » par l’association Wind­Ship (2020)
6ESPO Envi­ron­men­tal report 2020, Eco­port­sin­sights 2020
7Fourth IMO Green­house gas stu­dy, IMO ; Emis­sions de CO2 des avions et des navires, faits & chiffres, Par­le­ment Euro­péen.
8The 2020 World Mer­chant Fleet, Equa­sis Sta­tis­tics, EMSA.
9Selon des scé­na­rios concor­dants éta­blis dans plu­sieurs études du BIMCO, de Clark­son Research et du rap­port éta­bli par l’Université de Glas­gow et le Lloyd’s Regis­ter, Glo­bal Marine Trade 2030.
10 ITF, 2020, Navi­ga­ting towards clea­ner mari­time ship­ping : les­sons from the Nord Region, Inter­na­tio­nal trans­port forum poli­cy papers, n°80, OECD publi­shing, Paris
11Uni­ted nations confe­rence on trade and deve­lop­ment, Review of mari­time trans­port 2021

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