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Comment les satellites « low-cost » transforment le spatial

Défense : la stratégie européenne contre les collisions spatiales

avec Sophy Caulier, journaliste indépendante
Le 27 avril 2021 |
4min. de lecture
Pascal Faucher
Pascal Faucher
président du Consortium des États membres de l'Union européenne sur la surveillance et le suivi spatiaux
En bref
  • Aujourd’hui, un risque sur deux de collision en orbite basse est dû à seulement deux évènements : la destruction volontaire d’un satellite chinois en 2007, et la collision entre deux satellites (russe et américain) en 2009.
  • Ces débris contraignent les équipes au sol à réaliser des manœuvres d’évitement : en 2020, les Européens ont dû en réaliser 31.
  • Pour régler le problème des débris spatiaux, l’Europe lancera en mai 2021 le European Union Space Surveillance and Tracking (EU SST).
  • L'objectif de ce programme : protéger les infrastructures spatiales européennes des collisions - intentionnelles ou accidentelles.

Vous pré­si­dez le pro­gramme euro­péen Euro­pean Union Space Sur­veillance and Tra­cking. De quoi s’agit-il ?

Pas­cal Fau­cher. EU SST, pour Euro­pean Union Space Sur­veillance and Tra­cking, est un pro­gramme civil géré par un consor­tium de sept États membres (la France, l’Al­le­magne, l’I­ta­lie, l’Es­pagne, la Pologne, le Por­tu­gal et la Rou­ma­nie). Il est assez sin­gu­lier que la Com­mis­sion demande à des pays de s’or­ga­ni­ser entre eux pour gérer et pro­po­ser une sorte de « ser­vice public » à tous les usa­gers euro­péens. Avec le nou­veau cadre finan­cier plu­ri­an­nuel de l’Eu­rope et le nou­veau règle­ment de l’Es­pace, lan­cé en mai 2021, le pro­gramme va lui aus­si être renou­ve­lé. Nous sommes en dis­cus­sion avec 19 États membres pour éta­blir de nou­veaux partenariats.

SST est né pour faire face aux risques crois­sants de col­li­sion entre les objets spa­tiaux. Ces risques menacent de plus en plus les éco­no­mies et les citoyens euro­péens. En effet, nous dépen­dons tou­jours plus d’ap­pli­ca­tions de navi­ga­tion, de com­mu­ni­ca­tion et d’ob­ser­va­tion relayées par des satel­lites, et qui pour­raient être sérieu­se­ment endom­ma­gées par une col­li­sion. Une seule de ces col­li­sions peut géné­rer des mil­liers de nou­veaux débris. Le rôle du consor­tium est de four­nir des ser­vices à valeur ajou­tée pour assu­rer la sécu­ri­té des opé­ra­tions, et ain­si contri­buer à la via­bi­li­té à long terme des acti­vi­tés spa­tiales. En d’autres termes, nous pro­té­geons nos infra­struc­tures en orbite contre les risques accidentels.

Quelles sont vos mis­sions, et de quels moyens dis­po­sez-vous pour les mener à bien ?

Nous four­nis­sons plu­sieurs ser­vices : l’é­va­lua­tion des risques de col­li­sion et le sui­vi des ren­trées d’ob­jets spa­tiaux à risque dans l’at­mo­sphère ter­restre, ain­si que la détec­tion et la carac­té­ri­sa­tion des frag­men­ta­tions en orbite. Pour cela, nous dis­po­sons d’un réseau d’une cin­quan­taine de cap­teurs au sol, radars et téles­copes essen­tiel­le­ment d’o­ri­gine mili­taire, scien­ti­fique ou com­mer­cial, et per­met­tant de suivre les objets spa­tiaux, mais aus­si de moyens de trai­te­ment des don­nées. Le centre d’or­bi­to­gra­phie opé­ra­tion­nelle (COO) du CNES à Tou­louse recueille les don­nées et sur­veille en per­ma­nence les orbites des satel­lites européens. 

Depuis envi­ron deux ans, les États membres conso­lident une base de don­nées com­mune, dont le but est de par­ta­ger quo­ti­dien­ne­ment des mil­liers de mesures sur les objets spa­tiaux. La fusion de ces don­nées nous per­met d’a­bou­tir à un pre­mier cata­logue euro­péen d’or­bites des objets spa­tiaux. Jus­qu’à pré­sent, l’Eu­rope a uti­li­sé beau­coup de don­nées mili­taires four­nies par la défense amé­ri­caine, qui fait réfé­rence en la matière. Il faut dire que les États-Unis ont énor­mé­ment inves­ti, et depuis long­temps, et que la moi­tié des satel­lites en acti­vi­té – civils, mili­taires ou com­mer­ciaux – sont amé­ri­cains. L’un des objec­tifs de SST est d’é­le­ver le niveau capa­ci­taire et de construire une auto­no­mie stra­té­gique de l’Eu­rope dans ce domaine afin d’as­su­rer la rési­lience et la pro­tec­tion des infra­struc­tures euro­péennes, en pre­mier lieu les flag­ships Gali­leo et Coper­ni­cus, mais aus­si de pou­voir four­nir des ser­vices fiables à ses partenaires.

Et cela prend forme. Par exemple, fin février 2021, un risque de col­li­sion a été détec­té entre un satel­lite Gali­leo, en orbite à 20 000 km, et un étage de lan­ceur, donc un débris. Treize cap­teurs du réseau de SST ont été acti­vés et ont confir­mé une pro­ba­bi­li­té de col­li­sion très forte. L’o­pé­ra­teur a déci­dé le 6 mars de manœu­vrer le satel­lite pour le protéger.

Com­ment, et par qui la déci­sion est-elle prise dans ces cas-là ?

SST pro­pose un ser­vice d’in­for­ma­tion : nous mon­trons aux opé­ra­teurs quel est le risque, et où il se situe. Nous cal­cu­lons et leur four­nis­sons le « time of clo­sest approach » – le moment où les deux objets seront le plus proche l’un de l’autre  –, la « miss dis­tance » et la « radial sepa­ra­tion »  – des infor­ma­tions sur la dis­tance entre les deux objets  –, ain­si que la « sca­led pro­ba­bi­li­ty of col­li­sion » – la pro­ba­bi­li­té de col­li­sion. Ain­si infor­més, ce sont eux qui prennent la déci­sion de lan­cer une manœuvre d’é­vi­te­ment… ou non, si le seuil de risque fixé par l’o­pé­ra­teur n’est pas lar­ge­ment dépas­sé. Un satel­lite coûte cher, par­fois des cen­taines de mil­lions d’eu­ros, et tout opé­ra­teur res­pon­sable pré­fè­re­ra manœu­vrer en cas d’a­lerte de col­li­sion, plu­tôt que de prendre le risque de perdre un satellite.

De plus, il est sou­vent pos­sible de syn­chro­ni­ser la manœuvre de pro­tec­tion du satel­lite avec la manœuvre de main­tien à poste, qui est effec­tuée en moyenne une fois par mois. Il y a tou­jours beau­coup d’in­cer­ti­tudes. Nous four­nis­sons des approxi­ma­tions pour loca­li­ser les objets, mais ceux-ci sont sou­mis à dif­fé­rents frot­te­ments qui font que les orbites ne sont jamais hyper pré­cises. Cela dit, plus nous avons d’in­for­ma­tions, plus nous pou­vons être pré­cis sur l’or­bite d’un objet spa­tial. Aujourd’­hui, nous dis­po­sons de 17 mil­lions de mesures pour 9 500 objets orbitaux.

À quelle fré­quence des risques sont-ils détectés ?

En 2020, sur une flotte de 148 satel­lites que nous sur­veil­lions alors – nous en sur­veillons 213 à pré­sent – nous avons détec­té 377 « high inter­est events », c’est-à-dire des évé­ne­ments hau­te­ment ris­qués, ce qui a don­né lieu à 31 manœuvres d’é­vi­te­ment. Les risques, et de fait les manœuvres, sont rares en orbites haute ou moyenne. Ils sont beau­coup plus fré­quents en orbite basse, où se situe la très grande majo­ri­té des objets spa­tiaux et des débris, à cause de deux évé­ne­ments majeurs qui ont créé des mil­liers de débris dans cette orbite déjà encom­brée. Un risque de col­li­sion sur deux en orbite basse est lié à l’un de ces deux évé­ne­ments : l’ex­plo­sion du satel­lite météo­ro­lo­gique obso­lète chi­nois – volon­tai­re­ment détruit en 2007 par la Chine à l’aide d’un mis­sile anti­sa­tel­lite –, et la col­li­sion en 2009 entre le satel­lite sovié­tique désac­ti­vé Kos­mos et le satel­lite de com­mu­ni­ca­tion amé­ri­cain actif Iridium.

Notre mis­sion est d’as­su­rer la pro­tec­tion de tous les satel­lites actifs. Cepen­dant, le risque concerne par­fois des débris inertes, et nous sommes impuis­sants. Cela s’est pro­duit récem­ment. Le 7 avril, nous avons détec­té un risque en orbite basse, à 780 km d’al­ti­tude, entre des débris de deux satel­lites inertes, un russe et un amé­ri­cain. La pro­ba­bi­li­té de col­li­sion était très éle­vée. Fina­le­ment, le 9 avril, les deux objets se sont frô­lés à quelques mètres. Mais ils auraient pu explo­ser et créer une mul­ti­tude de nou­veaux débris !

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