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Comment les satellites « low-cost » transforment le spatial

Des lasers pour modifier la trajectoire des débris spatiaux

avec Sophy Caulier, journaliste indépendante
Le 27 avril 2021 |
4min. de lecture
Christophe Bonnal
Christophe Bonnal
chercheur, expert en débris spatiaux à la direction des lanceurs du CNES
En bref
  • Selon Christophe Bonnal, expert en débris spatiaux au CNES, il y aurait aujourd’hui plus de 130 millions d'objets de plus d’un millimètre en orbite.
  • Il faut cependant plus de 1 000 ans aux débris pour redescendre de 1 000 kilomètres : ils restent donc très longtemps en orbite, risquant ainsi grandement de se percuter.
  • Des solutions sont dès lors mises en place par les experts pour neutraliser ces débris : des nanosatellites peuvent venir se greffer à eux pour dévier leurs trajectoires et éviter les collisions.
  • Des nuages de nanoparticules peuvent également être vaporisés pour les ralentir : une variation d'une seconde sur une orbite de 90 minutes peut suffire à éviter une collision.
  • Autre solution : inciser, grâce à des lasers, la surface du débris afin de générer un panache de gaz susceptible de dévier sa trajectoire.

Pour­quoi parle-t-on autant des débris spatiaux ?

Chris­tophe Bon­nal. Parce que c’est un enjeu extrê­me­ment impor­tant aujourd’hui. Le nombre de débris – c’est-à-dire d’objets orbi­taux non fonc­tion­nels, comme des étages de fusées ou des satel­lites en fin de vie –, aug­mente de façon expo­nen­tielle depuis le lan­ce­ment de Spout­nik 1, en 1957. On trouve aujourd’hui plus de 24 000 objets dans l’espace, qui font plus de 10 cm en orbite basse, et plus d’1 mètre en orbite géostationnaire. 

À cela s’a­joutent 900 000 objets de plus de 1 cm et quelques 130 mil­lions d’ob­jets de plus de 1 mm. Tous ces objets sont sus­cep­tibles de neu­tra­li­ser un satel­lite, selon l’en­droit où ils le per­cutent. On a d’ailleurs atteint une den­si­té cri­tique d’ob­jets dans la bande d’al­ti­tude entre 700 et 1100 km : le nombre de nou­veaux objets est supé­rieur au net­toyage natu­rel dû à l’atmosphère.

Cepen­dant, et même si l’on arrê­tait aujourd’hui de lan­cer des objets dans l’es­pace, le nombre de débris conti­nue­rait d’aug­men­ter, car chaque col­li­sion en génère de nou­veaux : c’est le syn­drome de Kess­ler. L’exemple le plus célèbre est la col­li­sion en 2009 de deux satel­lites de 750 kg, le russe Kos­mos 2251 et le satel­lite actif de télé­com­mu­ni­ca­tions amé­ri­cain Iri­dium 33. Cette col­li­sion a géné­ré 4 000 nou­veaux débris. 

Les débris ne retombent-ils pas dans l’at­mo­sphère à un moment ou à un autre ?

Certes, tout finit par redes­cendre dans l’at­mo­sphère rési­duelle, mais il faut 200 ans à un objet pour des­cendre de 800 km… et 1 000 ans pour des­cendre de 1 000 km. Entre­temps, ils risquent fort d’entrer en col­li­sion, notam­ment en orbite basse. Le centre spa­tial de Tou­louse a ain­si reçu pas moins de 3 mil­lions d’a­lertes de rap­pro­che­ment en un an ! On peut évi­ter les col­li­sions entre des objets qui peuvent être manœu­vrés, mais pas entre des débris inertes.

Cela dit, les choses évo­luent depuis la fin des années 90. Les grandes agences spa­tiales ont adop­té des régle­men­ta­tions qui visent à réduire le volume de débris, notam­ment en inci­tant à ne pas en géné­rer de nou­veaux, ou en évi­tant tant que pos­sible les col­li­sions. Le pro­blème est que ces règles, qui sont deve­nues des stan­dards euro­péens et inter­na­tio­naux, sont peu res­pec­tées : on enre­gistre encore une dou­zaine d’ex­plo­sions d’ob­jets spa­tiaux par an. Seule la France a trans­for­mé les stan­dards inter­na­tio­naux en loi, avec sa Loi sur les opé­ra­tions spa­tiales (LOS).

Les dif­fé­rents débris spa­tiaux © Chris­tophe Bonnal

Quelles solu­tions per­met­traient de gérer ces risques de col­li­sion et d’en dimi­nuer les conséquences ?

Elles sont de deux sortes. La solu­tion la plus étu­diée est jus­qu’à pré­sent d’al­ler net­toyer l’es­pace de ses plus gros débris. C’est ce que l’on appelle l’A­DR, pour « Active Debris Remo­val ». On parle là de débris aus­si impor­tants qu’un étage du lan­ceur sovié­tique Zenit, qui fait 9 mètres et 9 tonnes, et dont 45 exem­plaires cir­culent dans l’es­pace. L’A­gence spa­tiale euro­péenne a ain­si confié à la start-up suisse ClearS­pace la réa­li­sa­tion d’un démons­tra­teur qui ira récu­pé­rer un étage du lan­ceur Vega situé en orbite basse depuis 2013. Ces solu­tions stra­té­giques sont effi­caces à long terme. Si l’on par­ve­nait à enle­ver une dizaine de ces gros débris par an, la crois­sance ces­se­rait d’être expo­nen­tielle, et sur 20 ans, on par­vien­drait à sta­bi­li­ser la situa­tion générale.

Mais aujourd’­hui, nous avons un autre pro­blème : com­ment évi­ter une col­li­sion entre des objets non manœu­vrants ? Les radars per­mettent aujourd’hui d’anticiper les col­li­sions… mais pas de les évi­ter. Dans ce cas, il faut une solu­tion d’ordre tac­tique. C’est le « Just-in-time Col­li­sion Avoi­dance » (JCA), qui consiste à modi­fier l’or­bite de l’un des deux objets afin d’é­vi­ter la col­li­sion. La vitesse d’un débris étant de 8 km par seconde, il suf­fit de la modi­fier d’un cen­tième de seconde 24h avant la col­li­sion pour déga­ger une marge de 1 km.

Com­ment fait-on pour ralen­tir la vitesse d’un débris non manœu­vrant en orbite ?

Actuel­le­ment, il existe trois méthodes. La pre­mière consiste à envoyer un essaim de petits satel­lites de type Cube­Sat au milieu d’un nuage de gros débris aux­quels ils vont s’ac­cro­cher avant de se mettre en som­meil. En cas de risque de col­li­sion, ils pour­ront être « réveillés » afin de dépla­cer le débris auquel ils sont accro­chés. Mais il reste encore plu­sieurs points à déve­lop­per, comme l’ac­cro­chage aux débris, la com­mu­ni­ca­tion avec la Terre, ou le coût. 

La deuxième solu­tion, très élé­gante, vise à modi­fier l’or­bite par laser. De tout petits pulses déposent à la sur­face du débris une éner­gie très éle­vée qui vapo­rise la sur­face. Le laser pro­voque une très légère abla­tion, qui génère en s’éjectant un petit panache de gaz, qui agit alors comme un moteur de fusée. Plus que la tra­jec­toire du débris, on modi­fie sa période – une varia­tion d’une seconde sur une orbite de 90 minutes fait que le débris per­dra 14 secondes en 24 heures. Cela suf­fit à évi­ter la collision.

La troi­sième solu­tion, bap­ti­sée Space Blo­wer, consiste à créer une atmo­sphère arti­fi­cielle devant le débris en pul­vé­ri­sant un nuage de micro­par­ti­cules pour le ralentir.

Toutes ces solu­tions néces­sitent-elles une inter­ven­tion depuis l’espace ?

Pas for­cé­ment, mais il est cer­tain que cela faci­li­te­rait les inter­ven­tions. Il y a déjà plu­sieurs pro­jets d’« in orbit ser­vices », des sta­tions-ser­vices dans l’es­pace. À l’ins­tar des camion­nettes de dépan­neurs, ces sta­tions en orbite seraient capables d’ef­fec­tuer dif­fé­rentes mis­sions comme, par exemple, de désor­bi­ter ou de ravi­tailler en car­bu­rant un satel­lite. Cela pour­rait aus­si contri­buer à finan­cer les dif­fé­rentes solu­tions d’é­vi­te­ment des collisions.

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