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Comment les satellites « low-cost » transforment le spatial

Des satellites souverains aux « satellites as a service »

Le 27 avril 2021 |
5min. de lecture
Murielle Lafaye
Murielle Lafaye
responsable du pôle Intelligence économique et cheffe de projet de l’Observatoire de l’économie spatiale au Centre national d’études spatiales (CNES)
En bref
  • En 2019, 95% des investissements dans le secteur spatial étaient réalisés par des organismes publics.
  • Cette hégémonie des États tend cependant à s’atténuer, avec la montée en puissance d’acteurs privés comme SpaceX ou Planet.
  • Pour autant, les États ne renoncent pas au spatial : ils préfèrent simplement acheter les satellites ou les services directement à des entreprises tierces, qu’ils subventionnent souvent.
  • C’est en ce sens que Murielle Lafaye, responsable du Pôle Intelligence économique du Centre National d’Études Spatiales, explique que l’espace est davantage en train de se démocratiser que de totalement se privatiser.

Nou­veaux mar­chés, nou­veaux acteurs, nou­veaux métiers : le sec­teur des satel­lites connaît en ce moment un déve­lop­pe­ment expo­nen­tiel. S’il reste un enjeu cen­tral pour les États, le mar­ché s’ouvre pro­gres­si­ve­ment aux acteurs pri­vés – qu’ils soient de grands groupes ou des start-ups inno­vantes. Murielle Lafaye est à la tête du pôle Intel­li­gence éco­no­mique du Centre Natio­nal d’Études Spa­tiales (CNES). Sa mis­sion est de repé­rer, en menant une veille autour des ques­tions d’économie spa­tiale, les grandes dyna­miques d’évolution de ce mar­ché hau­te­ment concurrentiel. 

Quelle est aujourd’hui la trans­for­ma­tion prin­ci­pale du mar­ché des satellites ?

Murielle Lafaye. Le bou­le­ver­se­ment majeur, c’est que nous sommes pas­sés depuis envi­ron 5 ans d’un mar­ché des satel­lites cen­tré sur des besoins ins­ti­tu­tion­nels et de défense à un modèle plus clas­sique d’économie ter­tia­ri­sée, basée sur les ser­vices. En 2015, et sous l’impulsion du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, les puis­sances publiques ont aban­don­né leur modèle d’acquisition « patri­mo­niale » des satel­lites pour pri­vi­lé­gier l’achat ponc­tuel de ser­vices à des entre­prises pri­vées. C’est un véri­table chan­ge­ment de paradigme !

Ces achats de ser­vices par la puis­sance publique sont d’ailleurs ce qui per­met à de nou­veaux acteurs de pros­pé­rer, alors qu’ils ne sont pas tou­jours ren­tables. Pla­net (ancien­ne­ment Pla­net Labs) et d’autres nou­veaux acteurs de l’observation de la Terre reçoivent ain­si des com­mandes de la Natio­nal Geo­spa­tial-Intel­li­gence Agen­cy, qui dépend du dépar­te­ment de la Défense états-unien. 

Mais depuis peu, le sec­teur pri­vé s’intéresse aus­si à ces nou­velles entre­prises du spa­tial. Même si leurs inves­tis­se­ments sont infé­rieurs à ceux des orga­nismes publics (en 2019, 95% des inves­tis­se­ments étaient publics contre 5% pri­vés), ils sont en aug­men­ta­tion chaque année, et cer­tains clients-inves­tis­seurs com­mencent à entrer dans les conseils d’administration. The Cli­mate Cor­po­ra­tion, une filiale de Mon­san­to-Bayer, est par exemple entrée au board de Pla­net. L’intérêt pour eux est d’influencer les objec­tifs des mis­sions spa­tiales pour pro­duire les infor­ma­tions les plus adap­tées à leurs affaires ; peut-être influen­ce­ront-ils même la pro­duc­tion de satel­lites à plus long terme. Glo­ba­le­ment, la diver­si­té et l’ampleur de ces finan­ce­ments est ce qui per­met à ces nou­velles entre­prises de chal­len­ger les acteurs his­to­riques : Pla­net est main­te­nant en troi­sième posi­tion sur le mar­ché de la vente d’imagerie spa­tiale, juste der­rière Maxar et Airbus.

En quoi ces nou­veaux opé­ra­teurs bou­le­versent-ils l’économie spatiale ?

Jusqu’ici, en télé­com­mu­ni­ca­tions spa­tiales, on se limi­tait sur­tout à mettre les satel­lites en orbite géo­sta­tion­naire. Ils étaient alors pro­duits à l’unité, et coû­taient plu­sieurs cen­taines de mil­lions de dol­lars. Aujourd’hui, Spa­ceX (avec Star­link), Ama­zon (avec Kui­per), ou encore le cana­dien Tele­sat, veulent créer des méga-constel­la­tions de plu­sieurs dizaines de mil­liers de satel­lites : c’était incon­ce­vable il y a seule­ment quelques années.

Mais les inno­va­tions des firmes qui inves­tissent le mar­ché ne sont pas uni­que­ment quan­ti­ta­tives. On peut aujourd’hui fabri­quer des satel­lites capables de géné­rer des images de la sur­face de la Terre de moyenne réso­lu­tion (5 à 10 mètres) pour quelques mil­lions de dol­lars. De plus en plus d’opérateurs vont même jusqu’à pro­po­ser des obser­va­tions de réso­lu­tion métrique : une telle pré­ci­sion était jusqu’ici l’apanage d’appareils beau­coup plus coû­teux, contrô­lés par les gou­ver­ne­ments et leurs ser­vices de renseignements. 

Beau­coup d’entreprises, comme le chi­nois Jilin ou le nord-amé­ri­cain Pla­net, se sont ain­si spé­cia­li­sées dans l’observation de la Terre, que ce soit pour la détec­tion et la ges­tion des catas­trophes natu­relles, le sui­vi de la pro­duc­tion agri­cole, ou encore l’observation des infra­struc­tures gazières et pétro­lières. Dans le cas de Pla­net, l’essor des inves­tis­se­ments pri­vés a per­mis à la firme de réa­li­ser rapi­de­ment de grandes opé­ra­tions de fusion-acqui­si­tion. Elle a ain­si rache­té deux entre­prises uti­li­sant des satel­lites pour four­nir des images des milieux natu­rels et urbains en haute réso­lu­tion : l’opérateur his­to­rique Black­bridge et ses satel­lites Rapi­dEye en 2015, et les satel­lites Ter­ra Bel­la, dans le cadre d’un accord avec Google, en 2017.

Com­ment expli­quez-vous la crois­sance expo­nen­tielle du nombre de satel­lites produits ? 

Par le besoin fort de connec­ti­vi­té, et la néces­si­té de gérer les immenses flux d’informations qui tran­sitent. Les infra­struc­tures ter­restres ne suf­fisent plus, alors il faut aller cher­cher une solu­tion com­plé­men­taire dans l’espace. Les nou­velles acti­vi­tés pour l’espace dans l’espace vont elles aus­si avoir besoin de connec­ti­vi­té et de moyens de com­mu­ni­ca­tion performants.

L’augmentation de la pro­duc­tion a été per­mise par la stan­dar­di­sa­tion des satel­lites, l’optimisation des chaînes de pro­duc­tion (notam­ment grâce à la robo­ti­sa­tion), et la minia­tu­ri­sa­tion de l’électronique. Tout cela s’est tra­duit par une baisse des coûts signi­fi­ca­tive, et explique le foi­son­ne­ment des ini­tia­tives. His­to­ri­que­ment, les satel­lites étaient fabri­qués au compte-goutte et pour une mis­sion par­ti­cu­lière, alors que main­te­nant, ils sont pro­duits en série.

La pro­blé­ma­tique prin­ci­pale est donc deve­nue celle des lan­ceurs : leur nombre est aujourd’hui insuf­fi­sant pour faire face à l’abondante pro­duc­tion de satel­lites. Le coût du lan­ce­ment ayant été réduit, l’accès à l’espace se démo­cra­tise et la demande aug­mente. On constate ain­si un véri­table engor­ge­ment des capa­ci­tés de lan­ce­ment. Par­tout dans le monde, cette ques­tion occupe les ingé­nieurs : on compte en ce moment au moins 150 pro­jets de micro-lan­ceurs. Même si tous ne se réa­li­se­ront pas, cela montre bien le dyna­misme du sec­teur, dans lequel beau­coup de nou­veaux métiers sont créés pour orga­ni­ser la pro­duc­tion, les tests, le trans­port, et l’intégration de ces satel­lites sur le sys­tème de lan­ce­ment. On constate aus­si la crois­sance des métiers d’opérateur de constel­la­tion de satel­lites, et de bro­ker [cour­tier], qui achète les places dis­po­nibles sur les lan­ceurs pour les revendre au détail, en pre­nant une com­mis­sion au passage. 

Cette mon­tée en puis­sance du sec­teur pri­vé se tra­duit-elle par un recul des États ?

Non ! S’ils s’appuient de plus en plus sur le sec­teur pri­vé, les États ne se désen­gagent pas pour autant de la ques­tion spa­tiale, qui reste un enjeu de sou­ve­rai­ne­té. La ministre des Armées fran­çaises, Flo­rence Par­ly, a ain­si rap­pe­lé dans son dis­cours de jan­vier 2020 que « nos satel­lites et leur sau­ve­garde consti­tuent un impé­ra­tif stra­té­gique ». Pour faire face aux risques en orbite (pro­li­fé­ra­tion, débris, espion­nage…) et pro­té­ger leurs satel­lites, le Com­man­de­ment de l’Espace fran­çais et l’OTAN ont ain­si déci­dé de créer à Tou­louse le Centre spa­tial d’excellence, qui sera opé­ra­tion­nel en 2023. 

De nom­breux États, autre­fois clients d’acteurs his­to­riques euro­péens ou états-uniens, cherchent aujourd’hui à reprendre la main sur le sec­teur en encou­ra­geant l’émergence de firmes natio­nales. C’est par­ti­cu­liè­re­ment visible en Chine : le pays essaie de faire jeu égal avec les États-Unis et pro­dui­ra sûre­ment des équi­va­lents natio­naux à Star­link et Kui­per ; mais c’est aus­si le cas en Inde. Le 15 février 2021, le gou­ver­ne­ment indien a ain­si annon­cé sa volon­té de faire émer­ger lui aus­si de nou­velles entre­prises natio­nales de type News­pace pour répondre à des enjeux d’observation ter­restre, de com­mu­ni­ca­tion et/ou de connectivité.

Les États conti­nuent d’ailleurs éga­le­ment à jouer leur rôle de régu­la­teurs : la France s’est par exemple dotée d’une loi sur les opé­ra­tions spa­tiales (LOS) contrai­gnant les opé­ra­teurs à équi­per leurs satel­lites de pro­pul­seurs pour per­mettre de les désor­bi­ter en fin de vie, et d’éviter la pol­lu­tion. L’espace n’est donc pas en train de se pri­va­ti­ser tota­le­ment, il se démocratise !

Pro­pos recueillis par Juliette Parmentier

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