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Mais où sont donc les imprimantes 3D ?

Le paradoxe de l’impression 3D : « Elle se complexifie, tout en devenant plus accessible »

avec Annalisa Plaitano, médiatrice scientifique
Le 31 mars 2021 |
4min. de lecture
Albane Imbert
Albane Imbert
responsable du Making Lab du Francis Crick Institute
En bref
  • Cette étape nécessite un savoir-faire technique et se révèle souvent trop ardue pour les non-initiés.
  • La complexité et les fonctionnalités des logiciels de modélisation 3D varient selon le secteur d’activité (industrie, design, recherche, architecture, etc.). Il se développe cependant des logiciels plus abordables pour les particuliers curieux.
  • Selon Albane Imbert, responsable du Making Lab de l’Institut Francis Crick, la spécialisation et la complexité des logiciels devrait aller croissant, alors même que leur interface se simplifiera, rendant leur utilisation plus intuitive.
  • La diffusion de l’impression 3D s’accompagne également d’une réflexion sur la notion de contrefaçon, ainsi que d’une démocratisation de la production, avec la mise en commun des modèles 3D de certains objets.

Avant d’imprimer des objets en 3D, il faut d’abord les modé­li­ser à l’aide de logi­ciels CAO (Concep­tion assis­tée par ordi­na­teur). Cette phase, fon­da­men­tale, encou­rage la créa­ti­vi­té et la per­son­na­li­sa­tion du pro­duit, mais sert éga­le­ment à l’analyser avant même qu’il ne soit pro­to­ty­pé. Cepen­dant, ce pro­ces­sus, qui implique de nom­breuses étapes pour éta­blir un para­mé­trage pré­cis, demande éga­le­ment un haut niveau de connais­sance de l’opérateur.

Albane Imbert dirige une pla­te­forme tech­no­lo­gique scien­ti­fique, le Making Lab, au sein de l’Institut de recherche bio­mé­di­cal Fran­cis Crick à Londres. Les pla­te­formes four­nissent une exper­tise tech­nique aux labo­ra­toires de recherche du Crick mais aus­si des ins­ti­tuts par­te­naires. Avec son équipe, elle fabrique de nou­veaux outils pour les cher­cheurs afin de répondre à des ques­tions de recherche com­plexes et d’accélérer les décou­vertes biomédicales.

Pou­vez-vous expli­quer briè­ve­ment en quoi consiste votre travail ? 

Albane Imbert. Notre exper­tise va de la micro-fabri­ca­tion (quelques microns, à l’échelle des sys­tèmes cel­lu­laires) pour contrô­ler les sys­tèmes bio­lo­giques, à l’électronique et la méca­nique. On uti­lise aus­si de l’optique pour mesu­rer les acti­vi­tés bio­lo­giques et ima­gi­ner des dis­po­si­tifs d’aide à l’i­ma­ge­rie bio­mé­di­cale. L’impression 3D fait par­tie des tech­no­lo­gies que nous uti­li­sons quo­ti­dien­ne­ment parce qu’elle nous per­met de pro­duire rapi­de­ment des pro­to­types fonctionnels.

C’est un tra­vail de col­la­bo­ra­tion entre les cher­cheurs et notre équipe qui s’inscrit dans une ten­dance mon­diale d’adaptation des tech­no­lo­gies de pro­to­ty­page rapide à la recherche, et plus spé­ci­fi­que­ment en biologie.

Existe-t-il des dif­fé­rences majeures entre les logi­ciels de modé­li­sa­tion pour la fabri­ca­tion addi­tive dans l’industrie, dans la recherche, ou pour un usage domestique ? 

L’offre est très variée en matière de logi­ciels de modé­li­sa­tion 3D, car chaque sec­teur d’activité (indus­trie, desi­gn, archi­tec­ture, ani­ma­tion, recherche…) a des besoins spé­ci­fiques, néces­si­tant des fonc­tion­na­li­tés pré­cises et plus ou moins com­plexes. Le cur­seur en matière de choix se place donc autant sur l’usage que sur le niveau d’expérience de l’utilisateur. 

En même temps que la fabri­ca­tion addi­tive, la modé­li­sa­tion 3D s’est lar­ge­ment démo­cra­ti­sée et l’on trouve aujourd’hui d’excellentes solu­tions logi­cielles simple et gra­tuites des­ti­nées aux per­sonnes sou­hai­tant s’initier. Mais atten­tion, si simple d’usage que soit l’imprimante 3D, atten­dez-vous à consa­crer un peu de temps pour maî­tri­ser le pro­ces­sus d’impression : c’est un coup de main à prendre. 

Sauf cas par­ti­cu­lier, en indus­trie par exemple, les deux étapes que consti­tuent la modé­li­sa­tion 3D et la pro­gram­ma­tion de la fabri­ca­tion sont bien dis­tinctes, et passent par deux logi­ciels dif­fé­rents : le logi­ciel de modé­li­sa­tion, puis le logi­ciel de décou­page qui dépend de l’imprimante 3D uti­li­sée et per­met le para­mé­trage de l’impression. Une modé­li­sa­tion 3D doit tenir compte du mode de fabri­ca­tion de l’objet et du maté­riau employé. On n’imaginera pas de la même manière un objet usi­né en métal ou impri­mé en plas­tique par exemple, parce que le maté­riau est dif­fé­rent mais aus­si parce que la tech­no­lo­gie de fabri­ca­tion choi­sie impose ses contraintes. Et en recherche, eh bien… ça dépend de ce qui inté­resse le laboratoire ! 

Dans notre domaine, nous nous concen­trons prin­ci­pa­le­ment sur de l’impression de résines pho­to­sen­sibles à petite échelle, avec une grande pré­ci­sion et des maté­riaux bio­com­pa­tibles ou résis­tants aux trai­te­ments chi­miques. Nous étu­dions aus­si des flux de liquide entrant et sor­tant des pièces, et opti­mi­sons nos modé­li­sa­tions pour qu’elles soient impri­mables en res­pec­tant toutes ces conditions. 

Com­ment voyez-vous le déve­lop­pe­ment futur des logi­ciels de modé­li­sa­tion ? Est-ce qu’ils vont deve­nir de plus en plus simples à uti­li­ser, sur­tout pour les par­ti­cu­liers, ou il existe des limites tech­niques infranchissables ?

Le sec­teur de l’impression 3D a de beaux jours devant lui, et les logi­ciels qui l’accompagnent aus­si. Face à une demande tou­jours plus spé­ci­fique, ils vont conti­nuer de se spé­cia­li­ser, c’est-à-dire de se com­plexi­fier en termes de puis­sance et d’options dis­po­nibles, tout en se sim­pli­fiant au niveau de l’utilisation pour l’utilisateur. Les inter­faces sont déjà bien plus pra­tiques qu’il y a 10 ans. 

Les limites tech­niques se trouvent plu­tôt du côté des machines, mais là encore les par­ti­cu­liers béné­fi­cient de la démo­cra­ti­sa­tion des tech­no­lo­gies de fabri­ca­tion addi­tive, dont les prix ont consi­dé­ra­ble­ment bais­sé ces der­nières années. On trouve aujourd’hui des impri­mantes de grande qua­li­té à 500€, fiables et faciles à uti­li­ser, qui concur­rencent des machines professionnelles.

Quels risques l’impression 3D pré­sente-t-elle en termes de contre­fa­çon ou de piratage ?

La contre­fa­çon est un sujet d’actualité sur lequel une réflexion pro­fonde doit être menée, car l’impression 3D vient bou­le­ver­ser l’équilibre du pou­voir de pro­duc­tion entre indus­trie et par­ti­cu­liers. Est-ce pour autant quelque chose de néga­tif dont il faut se pré­mu­nir ? Je ne le crois pas. 

En mars der­nier la start-up ita­lienne Ison­no­va s’est fait connaître du grand public en copiant puis dis­tri­buant aux hôpi­taux les valves de res­pi­ra­teurs dont ils man­quaient, et que l’entreprise res­pon­sable de leur pro­duc­tion ne pou­vait pas four­nir. Leur action a sau­vé des vies, mais les a aus­si expo­sés à de pos­sibles pour­suites Peut-on alors par­ler de contre­fa­çon ? Je pense au contraire que cet outil par­ti­cipe à redres­ser la balance entre chaîne de pro­duc­tion et consom­ma­teur. Il donne à ces der­niers un plus grand pou­voir sur leur envi­ron­ne­ment en leur per­met­tant de pro­duire eux-mêmes ce dont ils ont besoin. 

Vous pou­vez donc aisé­ment trou­ver le modèle 3D d’un objet sur des réper­toires en libre accès sur Inter­net et ali­men­tés par les uti­li­sa­teurs. Cer­taines entre­prises l’ont bien com­pris et se prêtent au jeu en met­tant à dis­po­si­tion les modèles 3D de leurs pièces déta­chées pour répa­rer des appa­reils vieillis­sants, lut­tant ain­si contre l’obsolescence programmée.

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