Les « World Models » vont-ils transformer l’IA ?
- Les grands modèles de langage (LLM) nous conduisent dans une impasse, car ils sont dépourvus de compréhension des phénomènes physiques.
- La prochaine étape correspond aux modèles du monde, ou world models (WM), des modèles entraînés sur des données relatives aux environnements physiques.
- Les world models, comme envisagés par Yann LeCun, sont des modèles prédictifs, mais dans un espace abstrait (ou latent) afin de représenter un système dynamique ayant pour but de prédire les causes et effets d’une action.
- Pour ce faire, il faut réussir à reproduire le « sens commun » que les humains et les animaux acquièrent d’instinct avec, entre autres, la compréhension de la gravité ou de la permanence des objets.
- Les WM ont vocation à être construits avec une architecture différente, c’est le cas de celui de Yann LeCun intitulé JEPA et qui s’articule autour de 3 composants de réseau neuronal : un encodeur cible, un encodeur de contexte et un prédicteur.
Les grands modèles de langage, LLM, n’ont plus besoin de présentation. Omniprésents dans nos vies, les IA telles que ChatGPT, Claude et autres Gemini ont des capacités remarquables pour prédire l’enchaînement de mots dans un texte à partir de calculs statistiques. Mais, de l’avis d’un nombre croissant d’acteurs majeurs de l’IA, ils nous conduisent dans une impasse, car ils sont dépourvus de compréhension des phénomènes physiques. Ils passent à côté de la structure causale du monde réel, ce qui limite leur « intelligence ». De plus, le modèle génératif statistique se heurte à la réalité, qui est constellée de détails imprévisibles.
Le monde de l’IA est donc prêt pour la prochaine étape : les modèles du monde, ou world models (WM). Ces modèles, entraînés sur des données relatives aux environnements physiques, auraient des applications allant bien au-delà de la génération de contenus, notamment dans le domaine de la robotique. Dans les derniers mois, les annonces se sont multipliées. Yann LeCun, qui a quitté Meta en 2025, a fondé la start-up AMI (Advanced Machine Intelligence Labs) pour se consacrer à cette nouvelle approche.
Chez Google DeepMind, Demis Hassabis estime aussi qu’il manque aux LLM des capacités critiques, notamment de raisonnement et de compréhension physique du monde, que les world models pourraient justement apporter. Fei-Fei Li, fondatrice de World Labs, considère elle aussi que « l’intelligence spatiale » est la prochaine frontière de l’IA. Et de son côté, Yoshua Bengio plaide pour un système d’IA plus sécuritaire1 incluant un WM qui génère des théories pour expliquer les données. Car en l’absence d’un modèle cohérent décrivant le fonctionnement du monde, il estime que les LLM ne sont pas en mesure de prévoir les conséquences de leurs actions.
Représentation abstraite du monde
« Les world models, en tout cas tels que les envisage Yann LeCun, sont des modèles prédictifs, mais dans un espace abstrait (ou latent). L’idée étant, si vous voulez planifier les mouvements d’un robot, par exemple, que ce n’est peut-être pas nécessaire de prédire au pixel près l’évolution d’une image, comme le font les LLM. Si on produit un modèle avec une représentation abstraite du système dynamique, il pourra plus facilement prédire la représentation des états suivants », explique Jean Ponce. En somme, c’est comme si le modèle se constituait un espace « mental » interne et pouvait s’y projeter.
Ainsi, au lieu de prédire de manière probabiliste le prochain élément (ou token) d’une séquence, ces systèmes apprennent à modéliser le monde selon plusieurs niveaux d’abstraction et à prédire l’évolution du « tableau » global selon différentes conditions et contraintes. Cela leur permet d’ignorer les détails non pertinents pour se concentrer sur les informations nécessaires à l’accomplissement d’une tâche. Par exemple, si on veut prédire le mouvement d’un véhicule dans une vidéo au temps t+1, il est superflu de s’attacher à sa couleur ou aux marques d’usure sur la carrosserie. Bref, on pourrait considérablement alléger le calcul. « Le fait que ce soit plus économe n’est pas encore clairement démontré, mais c’est plausible », soutient l’expert.
S’il n’y a pas de définition « officielle » de ce qu’est un modèle du monde, l’objectif de Yann LeCun est toutefois de reproduire le « sens commun2 » que les humains comme les animaux acquièrent d’instinct avec, entre autres, la compréhension de la gravité ou de la permanence des objets. Le chercheur vise le niveau « d’intelligence d’un chat », répète-t-il, soit le fait de pouvoir naviguer dans une situation nouvelle, de prédire les états futurs de son environnement, mais aussi de combler les informations manquantes.
Économie de données
Alors que les LLM s’améliorent en se nourrissant de toujours plus de données, les WM ont vocation à être construits avec une architecture différente, qui évite de « gaspiller » des ressources pour tenter de prévoir pixel par pixel des détails ou des trajectoires imprévisibles. Les données requises pour l’entraînement des WM sont multimodales, mais principalement vidéo. À la manière d’un bébé (ou d’un chat) qui observe le monde et se forge une perception instinctive des lois de la physique, l’analyse de vidéos permet d’appréhender l’espace.
L’architecture proposée par Yann LeCun qui est toujours un réseau de neurones, il est nommé « JEPA » (pour joint embedding predictive architecture) et peut être entraînée de manière autosupervisée. JEPA s’articule autour de 3 composants de réseau neuronal :
- Un encodeur cible, qui transforme, par exemple une vidéo en représentation abstraite (l’embedding)
- Un encodeur de contexte : qui traite une partie tronquée des données d’entrée (par exemple, une image avec des parties masquées).
- Un prédicteur, qui projette la représentation abstraite de la partie masquée ou future
« Il peut y avoir des systèmes non commandés, par exemple une pierre qui tombe, un ouragan qui se déchaîne, et on prédit ce qui va se passer dans un petit instant. Mais l’objectif est aussi d’avoir des systèmes dynamiques commandés, par exemple un robot, qui va évoluer non seulement sous l’effet de la gravité, mais aussi sous l’effet des commandes qu’on lui transmet. Si on lui dit : “applique telle vélocité à cet angle, à cette articulation”, il va pouvoir le traduire en action », explique Jean Ponce.
Vers la planification ?
Du fait de leur structure, les LLM peinent à formuler un raisonnement en plusieurs étapes. À l’inverse, si les WM parviennent à faire des prédictions, ils pourront en théorie planifier des séquences d’action. C’est pourquoi ils présentent un intérêt particulier en robotique ou en logistique.
Comme leur apprentissage n’est pas guidé par une tâche précise, ils peuvent s’adapter à un environnement changeant. « On sépare la partie apprise, soit la représentation, le simulateur, de la tâche finale. L’espoir est que cela permette d’utiliser des algorithmes relativement simples et généraux pour planifier la tâche, elle-même spécifiée simplement en montrant, par exemple au robot une photo de l’état initial, une photo du but, plus éventuellement quelques commandes en langage naturel. »
Si on comprend que les modèles du monde suscitent un engouement majeur, en faisant sortir l’IA de son savoir encyclopédique et en l’amenant à agir dans l’espace-temps, il est encore trop tôt pour savoir s’ils seront capables de « raisonner », voire d’aboutir à une forme d’intelligence artificielle générale.
Les modèles du monde seront-ils à la hauteur des promesses ? Seront-ils plus efficaces, réellement capables d’intégrer les caractéristiques du monde physique ? « L’avenir nous le dira. Ce qui est important, c’est de réfléchir à autre chose qu’aux LLM », affirme Jean Ponce.

