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Les « World Models » vont-ils transformer l’IA ?

Jean Ponce_VF
Jean Ponce
professeur à l’École normale supérieure-PSL et Global Distinguished Professor à l’Université de New York
En bref
  • Les grands modèles de langage (LLM) nous conduisent dans une impasse, car ils sont dépourvus de compréhension des phénomènes physiques.
  • La prochaine étape correspond aux modèles du monde, ou world models (WM), des modèles entraînés sur des données relatives aux environnements physiques.
  • Les world models, comme envisagés par Yann LeCun, sont des modèles prédictifs, mais dans un espace abstrait (ou latent) afin de représenter un système dynamique ayant pour but de prédire les causes et effets d’une action.
  • Pour ce faire, il faut réussir à reproduire le « sens commun » que les humains et les animaux acquièrent d’instinct avec, entre autres, la compréhension de la gravité ou de la permanence des objets.
  • Les WM ont vocation à être construits avec une architecture différente, c’est le cas de celui de Yann LeCun intitulé JEPA et qui s’articule autour de 3 composants de réseau neuronal : un encodeur cible, un encodeur de contexte et un prédicteur.

Les grands modèles de lan­gage, LLM, n’ont plus besoin de pré­sen­ta­tion. Omni­pré­sents dans nos vies, les IA telles que ChatGPT, Claude et autres Gemi­ni ont des capa­ci­tés remar­quables pour pré­dire l’enchaînement de mots dans un texte à par­tir de cal­culs sta­tis­tiques. Mais, de l’avis d’un nombre crois­sant d’acteurs majeurs de l’IA, ils nous conduisent dans une impasse, car ils sont dépour­vus de com­pré­hen­sion des phé­no­mènes phy­siques. Ils passent à côté de la struc­ture cau­sale du monde réel, ce qui limite leur « intel­li­gence ». De plus, le modèle géné­ra­tif sta­tis­tique se heurte à la réa­li­té, qui est constel­lée de détails imprévisibles.

Le monde de l’IA est donc prêt pour la pro­chaine étape : les modèles du monde, ou world models (WM). Ces modèles, entraî­nés sur des don­nées rela­tives aux envi­ron­ne­ments phy­siques, auraient des appli­ca­tions allant bien au-delà de la géné­ra­tion de conte­nus, notam­ment dans le domaine de la robo­tique. Dans les der­niers mois, les annonces se sont mul­ti­pliées. Yann LeCun, qui a quit­té Meta en 2025, a fon­dé la start-up AMI (Advan­ced Machine Intel­li­gence Labs) pour se consa­crer à cette nou­velle approche.

Chez Google Deep­Mind, Demis Has­sa­bis estime aus­si qu’il manque aux LLM des capa­ci­tés cri­tiques, notam­ment de rai­son­ne­ment et de com­pré­hen­sion phy­sique du monde, que les world models pour­raient jus­te­ment appor­ter. Fei-Fei Li, fon­da­trice de World Labs, consi­dère elle aus­si que « l’intelligence spa­tiale » est la pro­chaine fron­tière de l’IA. Et de son côté, Yoshua Ben­gio plaide pour un sys­tème d’IA plus sécu­ri­taire1 incluant un WM qui génère des théo­ries pour expli­quer les don­nées. Car en l’absence d’un modèle cohé­rent décri­vant le fonc­tion­ne­ment du monde, il estime que les LLM ne sont pas en mesure de pré­voir les consé­quences de leurs actions.

Représentation abstraite du monde

« Les world models, en tout cas tels que les envi­sage Yann LeCun, sont des modèles pré­dic­tifs, mais dans un espace abs­trait (ou latent). L’idée étant, si vous vou­lez pla­ni­fier les mou­ve­ments d’un robot, par exemple, que ce n’est peut-être pas néces­saire de pré­dire au pixel près l’évolution d’une image, comme le font les LLM. Si on pro­duit un modèle avec une repré­sen­ta­tion abs­traite du sys­tème dyna­mique, il pour­ra plus faci­le­ment pré­dire la repré­sen­ta­tion des états sui­vants », explique Jean Ponce. En somme, c’est comme si le modèle se consti­tuait un espace « men­tal » interne et pou­vait s’y projeter.

Ain­si, au lieu de pré­dire de manière pro­ba­bi­liste le pro­chain élé­ment (ou token) d’une séquence, ces sys­tèmes apprennent à modé­li­ser le monde selon plu­sieurs niveaux d’abstraction et à pré­dire l’évolution du « tableau » glo­bal selon dif­fé­rentes condi­tions et contraintes. Cela leur per­met d’ignorer les détails non per­ti­nents pour se concen­trer sur les infor­ma­tions néces­saires à l’accomplissement d’une tâche. Par exemple, si on veut pré­dire le mou­ve­ment d’un véhi­cule dans une vidéo au temps t+1, il est super­flu de s’attacher à sa cou­leur ou aux marques d’usure sur la car­ros­se­rie. Bref, on pour­rait consi­dé­ra­ble­ment allé­ger le cal­cul. « Le fait que ce soit plus éco­nome n’est pas encore clai­re­ment démon­tré, mais c’est plau­sible », sou­tient l’expert.  

S’il n’y a pas de défi­ni­tion « offi­cielle » de ce qu’est un modèle du monde, l’objectif de Yann LeCun est tou­te­fois de repro­duire le « sens com­mun2 » que les humains comme les ani­maux acquièrent d’instinct avec, entre autres, la com­pré­hen­sion de la gra­vi­té ou de la per­ma­nence des objets. Le cher­cheur vise le niveau « d’intelligence d’un chat », répète-t-il, soit le fait de pou­voir navi­guer dans une situa­tion nou­velle, de pré­dire les états futurs de son envi­ron­ne­ment, mais aus­si de com­bler les infor­ma­tions manquantes.

Économie de données

Alors que les LLM s’améliorent en se nour­ris­sant de tou­jours plus de don­nées, les WM ont voca­tion à être construits avec une archi­tec­ture dif­fé­rente, qui évite de « gas­piller » des res­sources pour ten­ter de pré­voir pixel par pixel des détails ou des tra­jec­toires impré­vi­sibles. Les don­nées requises pour l’entraînement des WM sont mul­ti­mo­dales, mais prin­ci­pa­le­ment vidéo. À la manière d’un bébé (ou d’un chat) qui observe le monde et se forge une per­cep­tion ins­tinc­tive des lois de la phy­sique, l’analyse de vidéos per­met d’appréhender l’espace.

L’architecture pro­po­sée par Yann LeCun qui est tou­jours un réseau de neu­rones, il est nom­mé « JEPA » (pour joint embed­ding pre­dic­tive archi­tec­ture) et peut être entraî­née de manière auto­su­per­vi­sée. JEPA s’articule autour de 3 com­po­sants de réseau neuronal :

  • Un enco­deur cible, qui trans­forme, par exemple une vidéo en repré­sen­ta­tion abs­traite (l’embedding)
  • Un enco­deur de contexte : qui traite une par­tie tron­quée des don­nées d’entrée (par exemple, une image avec des par­ties masquées).
  • Un pré­dic­teur, qui pro­jette la repré­sen­ta­tion abs­traite de la par­tie mas­quée ou future

« Il peut y avoir des sys­tèmes non com­man­dés, par exemple une pierre qui tombe, un oura­gan qui se déchaîne, et on pré­dit ce qui va se pas­ser dans un petit ins­tant. Mais l’objectif est aus­si d’avoir des sys­tèmes dyna­miques com­man­dés, par exemple un robot, qui va évo­luer non seule­ment sous l’effet de la gra­vi­té, mais aus­si sous l’effet des com­mandes qu’on lui trans­met. Si on lui dit :applique telle vélo­ci­té à cet angle, à cette arti­cu­la­tion, il va pou­voir le tra­duire en action », explique Jean Ponce.

Vers la planification ?

Du fait de leur struc­ture, les LLM peinent à for­mu­ler un rai­son­ne­ment en plu­sieurs étapes. À l’inverse, si les WM par­viennent à faire des pré­dic­tions, ils pour­ront en théo­rie pla­ni­fier des séquences d’action. C’est pour­quoi ils pré­sentent un inté­rêt par­ti­cu­lier en robo­tique ou en logistique.

Comme leur appren­tis­sage n’est pas gui­dé par une tâche pré­cise, ils peuvent s’adapter à un envi­ron­ne­ment chan­geant. « On sépare la par­tie apprise, soit la repré­sen­ta­tion, le simu­la­teur, de la tâche finale. L’espoir est que cela per­mette d’u­ti­li­ser des algo­rithmes rela­ti­ve­ment simples et géné­raux pour pla­ni­fier la tâche, elle-même spé­ci­fiée sim­ple­ment en mon­trant, par exemple au robot une pho­to de l’é­tat ini­tial, une pho­to du but, plus éven­tuel­le­ment quelques com­mandes en lan­gage natu­rel. »

Si on com­prend que les modèles du monde sus­citent un engoue­ment majeur, en fai­sant sor­tir l’IA de son savoir ency­clo­pé­dique et en l’amenant à agir dans l’espace-temps, il est encore trop tôt pour savoir s’ils seront capables de « rai­son­ner », voire d’aboutir à une forme d’intelligence arti­fi­cielle générale.

Les modèles du monde seront-ils à la hau­teur des pro­messes ? Seront-ils plus effi­caces, réel­le­ment capables d’intégrer les carac­té­ris­tiques du monde phy­sique ? « L’avenir nous le dira. Ce qui est impor­tant, c’est de réflé­chir à autre chose qu’aux LLM », affirme Jean Ponce.

Célia Chaboud
1https://​arxiv​.org/​a​b​s​/​2​5​0​2​.​15657
2https://​open​re​view​.net/​p​d​f​?​i​d​=​B​Z​5​a​1​r​-kVsf

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