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Pourquoi les inégalités se transmettent d’une génération à l’autre

Faut-il prendre en compte les inégalités sociales ressenties ? 

avec Nicolas Duvoux, professeur en sociologie à l'Université Paris VIII
Le 13 novembre 2024 |
6 min. de lecture
Nicolas Duvoux
Nicolas Duvoux
professeur en sociologie à l'Université Paris VIII
En bref
  • Dans son essai L’avenir confisqué, Nicolas Duvoux plaide pour une prise en compte d’une analyse subjective en sciences sociales afin d’appréhender le concept de « hiérarchie sociale ».
  • En effet, on classe souvent la position sociale des individus dans la société en fonction de données « objectives », comme leurs catégories socio-professionnelles ou leurs revenus.
  • Cependant, la prise en compte en complément de données « subjectives », comme leur sentiment de pauvreté ou d’insécurité, permet d’obtenir une vision plus nuancée de leur position sociale.
  • La prise en compte du « sentiment de pauvreté » pour appréhender leurs conditions sociales montre donc que les individus ne se sentent pas pauvres uniquement en raison de leurs revenus, mais aussi à cause de leur sentiment d’insécurité sociale et de leur incapacité à se projeter dans l’avenir.
  • Il s’agit ainsi pour les acteurs publics de se saisir des résultats de cette étude pour répondre aux demandes de sécurisation économiques et sociales de la population.

Depuis les Trente glo­rieuses, le taux de pau­vre­té moné­taire, tout comme les inéga­li­tés de reve­nus, ont dimi­nué en France. Mais les don­nées dites objec­tives suf­fisent-elles à appré­hen­der la hié­rar­chie sociale ? Les per­cep­tions des citoyens ne don­ne­raient-elles pas des clés de lec­ture per­ti­nentes pour mieux com­prendre la situa­tion actuelle ? C’est la thèse de Nico­las Duvoux, qui plaide pour une prise en compte de la sub­jec­ti­vi­té en sciences sociales.

Qu’est ce qui a motivé la rédaction de L’avenir confisqué ?

À l’origine du livre, il y a un constat de déca­lage, sur le plan scien­ti­fique mais aus­si social et poli­tique, entre l’appréciation dite objec­tive des phé­no­mènes sociaux et l’appréciation sub­jec­tive que les per­sonnes concer­nées en ont. Les inéga­li­tés, par exemple, sont tra­di­tion­nel­le­ment consi­dé­rées à par­tir des reve­nus ou des caté­go­ries socio-pro­fes­sion­nelles. De ce point de vue, dit objec­tif, nous sommes en France dans une situa­tion moins défa­vo­rable que lors de périodes pas­sées ou que dans d’autres pays en Europe. Mais cette approche ne suf­fit pas à décrire la situa­tion actuelle.

Une ana­lyse sub­jec­tive, tenant compte par exemple des mou­ve­ments sociaux, de la crise de confiance envers les ins­ti­tu­tions ou encore du niveau de satis­fac­tion géné­ral des Fran­çais, donne une image beau­coup plus néga­tive de l’état de la socié­té. Com­ment résoudre ce déca­lage ? La pre­mière manière serait de congé­dier la vision sub­jec­tive, en consi­dé­rant que les Fran­çais se trompent dans leur éva­lua­tion. L’autre approche, que je défends et met en pra­tique dans le livre, est de consi­dé­rer au contraire que la sub­jec­ti­vi­té est un aiguillon pour une meilleure appré­cia­tion de la situa­tion. La thèse de cet ouvrage peut ain­si se résu­mer de la manière sui­vante : pre­nons très au sérieux les repré­sen­ta­tions sub­jec­tives, éva­luons-les comme des pro­blèmes scien­ti­fiques, et essayons d’analyser la socié­té à nou­veau frais à par­tir de leur prise en compte.

Qu’est-ce qui accrédite cette thèse ?

L’approche sub­jec­tive a démon­tré sa per­ti­nence dans divers domaines. Je pren­drai deux exemples. Le pre­mier, c’est la tem­pé­ra­ture res­sen­tie, conven­tion sta­tis­tique qui intègre, en plus de la tem­pé­ra­ture ambiante, le vent et l’humidité pour essayer d’identifier des réac­tions phy­sio­lo­giques. Cette tem­pé­ra­ture nous donne une idée plus proche de ce qui pour­rait être consi­dé­ré comme la véri­té d’un point de vue épis­té­mo­lo­gique – et donc en ce sens elle est plus « objec­tive » que la seule tem­pé­ra­ture ambiante. On sai­sit bien ici qu’il n’y a pas d’un côté le réel et de l’autre le sub­jec­tif : le sub­jec­tif est lui aus­si un ensemble de conven­tions sta­tis­tiques, et il nous donne une vision rap­pro­chée du phénomène.

Le deuxième exemple, je l’ai trou­vé en épi­dé­mio­lo­gie. De nom­breux tra­vaux, menés notam­ment dans le sillage de l’épidémiologiste bri­tan­nique Michael Mar­mot, ont mon­tré que la manière dont les patients per­çoivent leur sta­tut social est plus pré­dic­tive de la dégra­da­tion future de leur état de san­té que leur sta­tut social dit objec­tif. Là encore, inté­grer la sub­jec­ti­vi­té donne accès à une richesse d’enseignements non acces­sible à l’évaluation dite objective.

Vous avez mené de nombreuses enquêtes sur le haut, le milieu et le bas de la hiérarchie sociale avec cette approche subjective.  Quelles conclusions générales en tirez-vous ?

Il appa­raît clai­re­ment que la capa­ci­té sub­jec­tive à se pro­je­ter posi­ti­ve­ment dans l’avenir consti­tue une clé de lec­ture de la socié­té très per­ti­nente : non seule­ment elle per­met de décrire la hié­rar­chie sociale, mais elle rend aus­si compte des rela­tions inéga­li­taires qui s’y nouent et de leur repro­duc­tion. Sur le pre­mier point, on entend par­fois dire que les crises poli­tiques et sociales que nous tra­ver­sons seraient dues à une aug­men­ta­tion des inéga­li­tés depuis les Trente Glo­rieuses. C’est un constat à nuan­cer. C’est vrai, il y a un très fort enri­chis­se­ment des plus aisés et un patri­moine de plus en plus héri­té qu’il faut prendre en compte. Mais ce n’est pas tant à une explo­sion des inéga­li­tés que nous assis­tons qu’au ren­ver­se­ment du sen­ti­ment de sécu­ri­té en un sen­ti­ment d’insécurité. Pen­dant les Trente Glo­rieuses, la vie était peut-être dure, mais il y avait une pers­pec­tive lar­ge­ment répan­due de pro­grès, d’amélioration de la situa­tion indi­vi­duelle et col­lec­tive. Elle a aujourd’hui dis­pa­ru pour toute une par­tie de la population.

Sont donc pauvres, selon votre approche, les personnes qui ne parviennent plus à se projeter dans l’avenir… Qui sont-elles ?

Nous avons, avec le socio­logue Adrien Papu­chon, effec­tué une ana­lyse croi­sée de l’appréhension de la pau­vre­té, d’une part à par­tir de mesures objec­tives et d’autre part à par­tir de la mesure du sen­ti­ment de pau­vre­té. Les deux types d’approche abou­tissent à clas­ser envi­ron 15 % de la popu­la­tion comme « pauvre ». Mais il n’y a qu’un recou­pe­ment par­tiel entre ces deux groupes, ce qui signi­fie que cer­taines per­sonnes non consi­dé­rées comme pauvres d’un point de vue objec­tif se jugent pauvres, et inversement.

Dans le groupe consti­tué par l’approche sub­jec­tive, on observe une plus grande hété­ro­gé­néi­té que dans le groupe « objec­tif » : on y trouve aus­si bien des per­sonnes hors emploi (en géné­ral iden­ti­fiées par l’approche objec­tive) que des ouvriers, des employés, des sala­riés en emploi à temps plein, des retrai­tés, de petits indé­pen­dants… que l’approche objec­tive ne classe pas comme « pauvres ». Cette étude a ain­si per­mis de quan­ti­fier et d’approcher de manière extrê­me­ment robuste sta­tis­ti­que­ment les contours de la constel­la­tion sociale très hété­ro­gène qui s’est mobi­li­sée dans le mou­ve­ment des Gilets jaunes.

Qu’est-ce qui détermine cette capacité à se projeter dans l’avenir et le sentiment de sécurité ou d’insécurité associé ?

Nous avons pu mon­trer que pour les hommes les plus défa­vo­ri­sés, la mise en couple avait un effet pro­tec­teur fort. Mais le déter­mi­nant essen­tiel est à cher­cher du côté du patri­moine. Pour celles et ceux qui en dis­posent, il pro­cure une forme de sta­bi­li­té, de sécu­ri­té tem­po­relle. Ce n’est d’ailleurs pas tant la concen­tra­tion de richesses qui importe que la capa­ci­té à les inves­tir dans la socié­té. Cette ouver­ture assure une forme de maî­trise de sa propre vie, de celle de ses enfants, de la trans­mis­sion mais aus­si de la socié­té dans son ensemble. 

A contra­rio, le fait de ne pas dis­po­ser de patri­moine expose très for­te­ment à une forme d’insécurité sociale ram­pante et à un sen­ti­ment de dépos­ses­sion. C’est très net par exemple pour les per­sonnes retrai­tées. Elles sont peu nom­breuses à être pauvres moné­tai­re­ment, mais sont de plus en plus nom­breuses à se sen­tir pauvres. Ces per­sonnes sont sou­vent loca­taires, et n’imaginent pas leur ave­nir autre­ment que sous la moda­li­té d’une dégra­da­tion iné­luc­table, du fait de l’augmentation du coût de la vie.

Comment les acteurs publics peuvent-ils se saisir de ces résultats ?

Il y a une demande très forte de sécu­ri­té, de sta­bi­li­té, d’ancrage au sein de la socié­té. Les popu­lismes l’ont bien com­pris, et construisent pré­ci­sé­ment leur offre sur une reprise de contrôle. Mais pour ana­ly­ser fine­ment la situa­tion et don­ner des réponses pérennes, je crois qu’une écoute atten­tive, pro­fonde, de ce qu’exprime cette insé­cu­ri­té est néces­saire, en lut­tant contre la ten­ta­tion de congé­dier le sub­jec­tif. Il me semble donc cru­cial que la sta­tis­tique publique, en pre­mier lieu, prenne en compte les don­nées sub­jec­tives dans l’appréhension des posi­tions sociales, en com­plé­ment des don­nées dites objec­tives. Dans ce cadre, la capa­ci­té à se pro­je­ter dans l’avenir appa­raît comme un indi­ca­teur – comme la tem­pé­ra­ture res­sen­tie citée tout à l’heure – qui donne un accès très juste à la posi­tion sociale des per­sonnes : quand vous faites une auto-éva­lua­tion de votre situa­tion, vous pre­nez en effet en compte vos res­sources, votre patri­moine, votre capa­ci­té à évo­luer pro­fes­sion­nel­le­ment, etc.

Ensuite, il ne s’agit évi­dem­ment pas pour les pou­voirs publics de trans­crire de manière directe les res­sen­tis en poli­tiques publiques, mais de retra­vailler les demandes de sécu­ri­sa­tion de manière col­lec­tive. Les tra­vaux du jeune Bour­dieu ont mon­tré qu’il y avait une rela­tion très étroite et com­plexe entre ces attentes de sécu­ri­té, ces pro­jec­tions sub­jec­tives plus ou moins inquiètes, et le rap­port au loge­ment, à l’emploi, etc. Le fait de deve­nir pro­prié­taire de sa rési­dence prin­ci­pale est par exemple deve­nu une valeur fon­da­men­tale aujourd’hui, pour­voyeuse de sta­bi­li­té. Or, les ten­sions sur le mar­ché du loge­ment sont très fortes. Une tra­duc­tion lit­té­rale de l’importance accor­dée à l’accession à la pro­prié­té pour­rait consis­ter à ral­lon­ger la durée maxi­male des cré­dits immo­bi­liers. Ce n’est pas du tout ce que je pré­co­nise. Je recom­mande de tra­vailler à des moyens col­lec­tifs pour atté­nuer ces cris­pa­tions, mais en se fixant pour objec­tif prin­ci­pal de don­ner de la sta­bi­li­té aux citoyens, de la capa­ci­té d’anticipation. Ce doit être un pro­gramme pour les poli­tiques, mais cela doit éga­le­ment orien­ter le pro­gramme scien­ti­fique de sciences humaines comme la sociologie.

Propos recueillis par Anne Orliac

Ouvrage et étude cités :

N.Duvoux, L’avenir confis­qué. Inéga­li­tés de temps vécu, classes sociales et patri­moine, PUF, 2023.

N. Duvoux, A. Papu­chon, Qui se sent pauvre en France ? Pau­vre­té sub­jec­tive et insé­cu­ri­té sociale, Revue fran­çaise de socio­lo­gie, 59–4, 2018, pp. 607–647

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